jeudi 14 octobre 2010
mercredi 13 octobre 2010
Les véritables chaînes sont celles de nos affects et de nos désirs
sa vie passionnelle s’impose à l’homme et il y est enchaîné, pour le meilleur et pour le pire, au hasard des rencontres réjouissantes ou attristantes dont lui manque toujours le fin mot, c’est-à-dire la compréhension par les causes réelles. Bien sûr, Spinoza écrit une Éthique, et trace une trajectoire de libération — qu’il ne revient, au demeurant, à aucune résolution dérisoire d’emprunter. Mais peu nombreux sont les émancipés — en a-t-on seulement jamais rencontré un ? Pour le lot commun, le titre de la quatrième partie de l’Éthique annonce la couleur sans ambiguïté : De la servitude humaine, ou de la force des affects. Et la première phrase de sa préface de même : « J’appelle Servitude l’impuissance humaine à diriger et à réprimer les affects ; soumis aux affects, en effet, l’homme ne relève pas de lui-même mais de la fortune... » L’ordre fortuit des rencontres et des lois de la vie affective au travers desquelles ces rencontres (affections) produisent leurs effets font de l’homme un automate passionnel. Évidemment, toute la pensée individualiste-subjectiviste, construite autour de l’idée de la volonté libre comme contrôle souverain de soi, projette en bloc et avec la dernière énergie ce verdict d’hétéronomie radicale. c’est bien ce rejet qui s’exprime, par anticipation chez La Boétie, par quasi-incorporation chez les contemporains, dans l’idée de « servitude volontaire » puisque, hors la contrainte dure de la soumission physique, on ne saurait se laisser attaché qu’en l’ayant peu ou prou « voulu » — et quelque mystérieux que soit voué à demeurer ce vouloir. Contre cette insoluble aporie, Spinoza propose un tout autre mécanisme de l’aliénation : les véritables chaînes sont celles de nos affects et de nos désirs. La servitude volontaire n’existe pas. Il n’y a que la servitude passionnelle. Mais elle est universelle.
Frédéric Lordon, Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza, éditions La Fabrique, 2010.
Libellés : affects, Baruch Spinoza, désir, Frédéric Lordon, Karl Marx, servitude
mardi 12 octobre 2010
jeudi 30 septembre 2010
« Petit pan de mur jaune avec un auvent »

[Bergotte] mourut dans les circonstances suivantes : une crise d’urémie assez légère était cause qu’on lui avait prescrit le repos. Mais un critique ayant écrit que dans la Vue de Delft de Ver Meer (prêté par le musée de La Haye pour une exposition hollandaise), tableau qu’il adorait et croyait connaître très bien, un petit pan de mur jaune (qu’il ne se rappelait pas) était si bien peint qu’il était, si on le regardait seul, comme une précieuse œuvre d’art chinoise,d’une beauté qui se suffirait à elle-même, Bergotte mangea quelques pommes de terre, sortit et entra à l’exposition. Dès les premières marches qu’il eut à gravir, il fut pris d’étourdissements. Il passa devant plusieurs tableaux et eut l’impression de la sécheresse et de l’inutilité d’un art si factice, et qui ne valait pas les courants d’air et de soleil d’un palazzo de Venise ou d’une simple maison au bord de la mer. Enfin il fut devant le Ver Meer, qu’il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu’il connaissait, mais où, grâce à l’article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune. Ses étourdissements augmentaient ; il attachait son regard, comme un enfant à un papillon jaune qu’il veut saisir, au précieux petit pan de mur. « C’est ainsi que j’aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune ».
Cependant la gravité de ses étourdissements ne lui échappait pas. Dans une céleste balance lui apparaissait, chargeant l’un des plateaux, sa propre vie, tandis que l’autre contenait le petit pan de mur si bien peint en jaune. Il sentait qu’il avait imprudemment donné la première pour le second. « Je ne voudrais pourtant pas, se dit-il, être pour les journaux du soir le fait divers de cette exposition. »
Il se répétait : « Petit pan de mur jaune avec un auvent, petit pan de mur jaune. » Cependant il s’abattit sur un canapé circulaire ; aussi brusquement il cessa de penser que sa vie était en jeu et, revenant à l’optimisme, se dit « C’est une simple indigestion que m’ont donnée ces pommes de terre pas assez cuites, ce n’est rien. » Un nouveau coup l’abattit, il roula du canapé par terre, où accoururent tous les visiteurs et gardiens. Il était mort.
Marcel Proust, La Prisonnière, Gallimard, 1923.
mercredi 29 septembre 2010
Mais où sont les avenirs d’antan ?

Bernd & Hilla Becher
Chaque présent a son avenir qui l’illumine et disparaît avec lui, qui devient son avenir-passé.
Mais où sont les avenirs d’antan ?
Jean-Paul Sartre, Carnets de la drôle de guerre, Carnet III, novembre-décembre 1939, Gallimard, 2010.
Libellés : avenir, Jean-Paul Sartre, passé
mardi 28 septembre 2010
Il m’écrivait qu’un seul film avait su dire la mémoire impossible
Il m’écrivait qu’un seul film avait su dire la mémoire impossible, la mémoire folle. Un film d’Hitchcock : Vertigo. Dans la spirale du générique, il voyait le Temps qui couvre un champ de plus en plus large à mesure qu’il s’éloigne, un cyclone dont l’instant présent contient, immobile, l’œil... Il avait fait le pèlerinage, à San Francisco, de tous les lieux de tournage. Le fleuriste Podesta Baldocchi, où James Stewart épie Kim Novak. Lui le chasseur, elle la proie – ou bien était-ce l’inverse ? Le carrelage n’avait pas changé. Il avait parcouru en voiture toutes les collines de San Francisco où James Stewart-Scottie suit Kim Novak-Madeleine. Il semble être question de filature, d’énigme, de meurtre – mais en vérité il est question de pouvoir et de liberté, de mélancolie et d’éblouissement, si soigneusement codés à l’intérieur de la Spirale qu’on peut s’y tromper, et ne pas découvrir tout de suite que ce vertige de l’espace signifie en réalité le vertige du Temps. Il avait suivi toutes les pistes, jusqu’au cimetière de la Mission Dolores où Madeleine venait prier sur la tombe d’une femme morte depuis longtemps, et qu’elle n’aurait pas dû connaître. Il avait suivi Madeleine – comme Scottie l’avait fait – au musée de la Légion d’Honneur, devant le portrait d’une femme morte qu’elle n’aurait pas dû connaître. Et sur le portrait, comme dans la chevelure de Madeleine, la spirale du Temps.
Le petit hôtel victorien où Madeleine disparaissait avait disparu lui-même. Le béton l’avait remplacé, à l’angle d’Eddie and Gough. En revanche, la coupe de séquoia était toujours à Muir Woods. Madeleine y montrait la courte distance entre deux de ces lignes concentriques qui mesurent l’âge de l’arbre et disait «Ma vie a tenu dans ce petit espace.» Il se souvenait d’un autre film où ce passage était cité : le séquoia était celui du Jardin des Plantes, à Paris, et la main désignait un point hors de l’arbre – à l’extérieur du Temps. Le cheval peint de San Juan Bautista, son œil qui ressemblait à celui de Madeleine... Hitchcock n’avait rien inventé, tout était là. Il avait couru sous les arches du promenoir de la Mission comme Madeleine avait couru vers sa mort – mais était-ce la sienne ? De cette fausse tour – la seule chose qu’Hitchcock ait rajoutée –, il imaginait Scottie sombrant dans la folie «de l’amour même», dans l’impossibilité de vivre avec la mémoire autrement qu’en la faussant, inventant un double à Madeleine dans une autre dimension du Temps, une Zone qui ne serait qu’à lui, et d’où il pourrait déchiffrer l’indéchiffrable histoire qui avait commencé à Golden Gate quand il avait retiré Madeleine de la baie de San Francisco, quand il l’avait sauvée de la mort avant de l’y rejeter – ou bien était-ce l’inverse ?
« À San Francisco j’ai fait le pèlerinage d’un film vu dix-neuf fois. En Islande, j’ai posé la première pièce d’un film imaginaire. Cet été-là, j’avais rencontré trois enfants sur une route, et un volcan était sorti de la mer. Encore un coup de l’Ensemblier... Les astronautes américains venaient s’entraîner avant la Lune dans ce coin de Terre qui lui ressemble, j’y voyais tout de suite un décor de science-fiction, le paysage d’une autre planète – ou plutôt non, qu’il soit celui de la nôtre pour quelqu’un qui vient d’ailleurs, de très loin. Je l’imagine avançant dans ces terres volcaniques qui collent aux semelles, avec une lourdeur de scaphandrier. Tout d’un coup il trébuche, et le pas suivant, c’est un an plus tard, il marche sur un petit sentier proche de la frontière hollandaise, le long d’une réserve d’oiseaux de mer. Voilà un point de départ. Maintenant pourquoi cette coupe dans le temps, ce raccord de souvenirs ? Justement, lui ne peut pas le comprendre. Il ne vient pas d’une autre planète, il vient de notre futur. 4001, l’époque où le cerveau humain est parvenu au stade du plein emploi. Tout fonctionne à la perfection, de ce que nous autres laissons dormir, y compris la mémoire. Conséquence logique : une mémoire totale est une mémoire anesthésiée. Après beaucoup d’histoires d’hommes qui avaient perdu la mémoire, voici celle d’un homme qui a perdu l’oubli... – et qui, par une bizarrerie de sa nature, au lieu d’en tirer orgueil et de mépriser cette humanité du passé et ses ténèbres, s’est pris pour elle d’abord de curiosité, ensuite de compassion. Dans le monde d’où il vient, appeler un souvenir, s’émouvoir devant un portrait, trembler à l’écoute d’une musique ne peuvent être que les signes d’une longue et douloureuse préhistoire. Lui veut comprendre. Ces infirmités du Temps, il les ressent comme une injustice, et à cette injustice il réagit comme le Che, comme les jeunes des Sixties, par l’indignation. C’est un tiers-mondiste du Temps, l’idée que le malheur ait existé dans le passé de sa planète lui est aussi insupportable qu’à eux l’existence la misère dans leur présent.
Naturellement il échouera. Le malheur qu’il découvre lui est aussi inaccessible qu’est inimaginable la misère d’un pays pauvre pour les enfants d’un pays riche. Il a choisi de renoncer à ses privilèges, il ne peut rien contre le privilège de l’avoir choisi. Son seul viatique est cela même qui l’a lancé dans cette quête absurde : un cycle de mélodies de Moussorgski. On les chante toujours au quarantième siècle. Le sens s’en est perdu, mais c’est là que pour la première fois il a perçu la présence de cette chose qu’il ne comprenait pas, qui avait à voir avec le malheur et la mémoire, qu’il lui fallait à tout prix essayer de comprendre et vers laquelle, avec une lourdeur de scaphandrier, il s’est mis en marche. Bien sûr, je ne le ferai jamais, ce film. Pourtant j’en collectionne les décors, j’en invente les détours, j’y dispose mes créatures favorites, et même je lui donne un titre, celui des mélodies de Moussorgski justement : Sans Soleil.
Chris Marker, Sans soleil, 1982.
Libellés : Alfred Hitchcock, Chris Marker, Islande, mémoire, temps, Vertigo
lundi 27 septembre 2010
Tous bagnards, tous tatoués

Il est vrai que je ne suis pas doué pour écrire, on me l’a fait savoir, on m’a traité de fort en thème : j’en suis un ; mes livres sentent la sueur et la peine ; j’admets qu’ils puent au nez de nos aristocrates ; je les ai souvent faits contre moi, ce qui veux dire contre tous, dans une contention d’esprit qui a fini par devenir une hypertension de mes artères. On m’a cousu mes commandements sous la peau : si je reste un jour sans écrire, la cicatrice me brûle ; si j’écris trop aisément, elle me brûle aussi. Cette exigence fruste me frappe aujourd’hui par sa raideur, par sa maladresse : elle ressemble à ces crabes préhistoriques et solennels que la mer porte sur les plages de Long Island ; elle survit, comme eux, à des temps révolus. Longtemps, j’ai envié les concierges de la rue Lacépède, quand le soir et l’été les font sortir sur le trottoir, à califourchon sur leurs chaises : leurs yeux innocents voyaient sans avoir pour mission de regarder.
Seulement voilà : à part quelques vieillards qui trempent leur plume dans l’eau de Cologne et de petits dandies qui écrivent comme des bouchers, les forts en version n’existent pas. Cela tient à la nature du Verbe : on parle dans sa propre langue, on écrit en langue étrangère. J’en conclus que nous sommes tous pareils dans notre métier : tous bagnards, tous tatoués.
Jean-Paul Sartre, Les Mots, Gallimard, 1964.
Libellés : Jean-Paul Sartre, langue, Long Island
vendredi 24 septembre 2010
Au moins on verra le noir

La première image dont il m’a parlé, c’est celle de trois enfants sur une route, en Islande, en 1965. Il me disait que c’était pour lui l’image du bonheur, et aussi qu’il avait essayé plusieurs fois de l’associer à d’autres images – mais ça n’avait jamais marché. Il m’écrivait : « Il faudra que je la mette un jour toute seule au début d’un film, avec une longue amorce noire. Si on n’a pas vu le bonheur dans l’image, au moins on verra le noir. »
Chris Marker, Sans soleil, 1982.
Libellés : bonheur, Chris Marker, Islande
jeudi 23 septembre 2010
* * *
Ce qu’on regrette de la vie, c’est ce qu’elle n’a pas donné – et jamais n’aurait donné. Apaise-toi.
Paul Valéry, Rhumbs, 1943.
Libellés : Paul Valéry, regret, vie
vendredi 17 septembre 2010
Seulement nommer

Il me parlait de Sei Shônagon, une dame d’honneur de la princesse Sadako au début du XIe siècle, la période de Heian. « Sait-on jamais où se joue l’histoire ? Les gouvernants gouvernaient, ils s’affrontaient dans des stratégies compliquées. Le vrai pouvoir était détenu par une famille de régents héréditaires, la cour de l’Empereur n’était plus qu’un lieu d’intrigues et de jeux d’esprit. Et ce petit groupe d’oisifs a laissé dans la sensibilité japonaise une trace autrement profonde que toutes les imprécations de la classe politique, en apprenant à tirer de la contemplation des choses les plus ténues une sorte de réconfort mélancolique... Shônagon avait la manie des listes : liste des “choses élégantes”, des “choses désolantes” ou encore des “choses qu’il ne vaut pas la peine de faire”. Elle eut un jour l’idée d’écrire la liste des “choses qui font battre le cœur”. Ce n’est pas un mauvais critère, je m’en aperçois quand je filme. Je salue le miracle économique, mais ce que j’ai envie de vous montrer, ce sont les fêtes de quartiers. »
Il m’écrivait: « Je rentre par la côte de Chiba... Je pense à la liste de Shônagon, à tous ces signes qu’il suffirait de nommer pour que le cœur batte. Seulement nommer. Chez nous un soleil n’est pas tout à fait soleil s’il n’est pas éclatant, une source, si elle n’est pas limpide. Ici, mettre des adjectifs serait aussi malpoli que de laisser aux objets leurs étiquettes avec leurs prix. La poésie japonaise ne qualifie pas. II y a une manière de dire bateau, rocher, embrun, grenouille, corbeau, grêle, héron, chrysanthème, qui les contient tous. La presse ces jours-ci est remplie de l’histoire de cet homme de Nagoya : la femme qu’il aimait était morte l’an dernier, il avait plongé dans le travail, à la japonaise, comme un fou. II avait même fait une découverte importante, paraît-il, en électronique. Et puis là, au mois de mai, il s’est tué : on dit qu’il n’avait pas pu supporter d’entendre le mot printemps.» Il me décrivait ses retrouvailles avec Tokyo. «Comme un chat rentré de vacances dans son panier se met tout de suite à inspecter ses endroits familiers.» II courait voir si tout était bien à sa place, la chouette de Ginza, la locomotive de Shimbashi, le temple du Renard au sommet du grand magasin Mitsukoshi, qu’il trouvait envahi par les petites filles et les chanteurs de rock. On lui apprenait que c’étaient maintenant les petites filles qui faisaient et défaisaient les gloires, que les producteurs tremblaient devant elles. On lui racontait qu’une femme défigurée ôtait son masque devant les passants, et les griffait s’ils ne la trouvaient pas belle. Tout l’intéressait. Lui qui n’aurait pas levé les yeux sur un but de Platini ou une arrivée de tiercé s’enquérait avec fièvre du classement de Chiyonofuji dans le dernier tournoi de Sumo. II demandait des nouvelles de la famille impériale, du prince héritier, du plus vieux gangster de Tokyo qui apparaît régulièrement à la télévision pour enseigner la bonté aux enfants. Ces joies simples du retour au pays, au foyer, à la maison familiale, qu’il ignorait, douze millions d’habitants anonymes pouvaient les lui procurer.
Chris Marker, Sans soleil, 1982.
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mercredi 15 septembre 2010
Dans une langue qu’il ne comprend déjà plus
Quand un être très proche de nous meurt, il y a dans les changements des prochains mois quelque chose qui, croyons-nous remarquer — quelque plaisir que nous aurions eu à parler avec lui — ne peut se déployer qu’en son absence. Nous finissons par le saluer dans une langue qu’il ne comprend déjà plus.
Walter Benjamin, Sens unique précédé de Enfance berlinoise et suivi de Paysages urbains, traduit de l’allemand par Jean Lacoste, nouvelle édition revue, Maurice Nadeau, 1988.
lundi 13 septembre 2010
Progrès

La société allant impétueusement de l’avant ! Le progrès ! A peine a-t-on réussi à retenir les numéros de téléphone qu’ils changent — tout comme le visage des villes.
Max Horkheimer, Notes critiques (1949-1969), 1974, traduit de l’allemand par Sabine Cornille & Philippe Ivernel, éditions Payot, 1993.
Pour juger du progrès, il ne suffit pas de connaître ce qu’il nous ajoute ; il faut encore tenir compte de ce dont il nous prive.
Baudouin de Bodinat, La Vie sur terre. Réflexions sur le peu d'avenir que contient le temps où nous vivons, tome premier, Editions de l'Encyclopédie des nuisances, 1996.
Libellés : Baudouin de Bodinat, Max Horkheimer, progrès
... de tout ce qui fut

Robert Doisneau, Le Manège de M. Barre, 1955.
Je me suis demandé s’il nous arrivait encore d’éprouver des joies où la tristesse ne viendrait se jeter comme à la traverse ; qui ne se mélangeraient pas d’une impression de déclin, de ruine prochaine, de vanité. Tiens, se dit-on, cela existe encore ? Nos joies sont de cette sorte que nous procure un vieux quartier d’habitation rencontré au faubourg d’une ville étrangère et pauvre, que le progrès n’a pas eu le temps de refaire à son idée.
Les gens semblent là chez eux sur le pas de la porte, de simples boutiques y proposent les objets d’industries que l’on croyait éteintes ; des maisons hors d’âge et bienveillantes, qu’on dirait sans téléphone, des rues d’avant l’automobile, pleines de voix, les fenêtres ouvertes au labeur et qui réveillent des impressions de lointains, d’époques accumulées, de proche campagne ; on buvait dans ce village un petit vin qui n’était pas désagréable pour le voyageur.
C’est toujours avec la conscience anxieuse d’une dernière fois, que nous ne le reverrons jamais ainsi, qu’il faut se dépêcher d’avoir connu cela ; que ces débris, ces fragments épargnés de temps terrestre, où nous entrevoyons pour un moment heureux le monde d’avant, ne tarderont plus d’être balayés de la surface du globe ; et pour finir toutes nos joies ressemblent à ces trouvailles émouvantes, mais après tout inutiles, que l’on fait dans les tiroirs d’une liquidation d’héritage : ce n’en sont plus, ce sont d’ardentes tristesses, ce sont des amertumes un instant lumineuses.
J’ai pensé aussi qu’on ne s’accommode de ce que ce présent factice et empoisonné nous offre, qu’à la condition d’oublier les agréments auxquels nous goûtions le plus naturellement par le passé et que cette époque n’autorise plus ; et de ne pas songer que ceux dont nous trouvons encore à jouir, il faudra semblablement en perdre le souvenir, en même temps que l’occasion ; qu’à défaut d’oubli on en vient à devoir s’en fabriquer au moyen d’ingrédients de plus en plus pauvres et quelconques, des fins de série, des objets d’usage sauvés de bric-à-brac, tout imprégnés de temps humain et qui nous attristent ; de tout ce qui peut se dénicher en fait de rebuts, de derniers exemplaires, de pièces détachées, de vieilles cartes postales ; se réfugiant dans les détails de rues en instance, ciels de traîne, matins d’automne ; de tout ce qui fut.
Baudouin de Bodinat, La Vie sur terre. Réflexions sur le peu d'avenir que contient le temps où nous vivons, tome premier, Éditions de l'Encyclopédie des nuisances, 1996.
Libellés : Baudouin de Bodinat, ce qui fut, dernière fois, monde d'avant, présent, progrès
vendredi 10 septembre 2010
D’où avons-nous été bannis ?

Comme l’âme platonicienne qui saurait reconnaître la vérité qu’elle ne peut pas connaître, quoiqu’ignorant ce que nous sommes nous savons que nous ne le sommes pas. En ce sens, nous ne sommes pas ce que nous sommes. Ce que nous sommes, c’est chose uniquement que nous ayons à être. Notre essence — ce par quoi nous serions ce que nous sommes — est au devant de nous hors de nous. Notre existence est fourvoyée loin de notre essence. Dans notre vie présente nous sommes donc expatriés de notre vraie vie, qui est encore à venir. Au sens où Hegel dit alors que nous n’avons pas notre chez nous dans notre vie, nous sommes exilés, nous sommes des étrangers : nous sommes aliénés. (Car telle est l’étymologie latine alienus, étranger.) Étrangeté au monde, étrangeté aux autres, étrangeté à soi tel est le sens fondamental de l’aliénation, et telle est l’origine de la philosophie. Car la philosophie naît précisément d’une insoumission à cette forme indigente de vivre. C’est au nom d’une vie régénérée que la vie est toujours mise en question par la philosophie, comme si vivre n’avait immémorialement été qu’une forme aliénée de vivre. Si la vie fut toujours inculpée et parfois diffamée par la philosophie, comme Nietzsche en fait le reproche à Platon, ce fut donc toujours par amour de la vie, et pour honorer la vie. Toute philosophie naît donc du sentiment d’une plénitude perdue ou d’une plénitude promise, que la vie se passe inutilement à regretter ou s’épuise vainement à poursuivre. Toute philosophie naît donc en exil, c’est à dire dans l’aliénation. C’est pourquoi la question métaphysique fondamentale est toujours celle de l’origine. Car là où il y aurait un chez nous, c’est là que nous voulons retourner. D’où sommes nous éloignés, nous qui nous sentons loin de la vie ? D’où avons-nous été bannis ? D’où vient que nous n’ayons pas oublié ce dont pourtant nous n’avons plus la mémoire, ou que nous ayons l’idée de ce dont nous n’eûmes jamais l’expérience ? Quel fut le chemin de cet exode ? Comment le retrouver? Comment nous mettre en marche? Par quelle conversion refaire ce qu’avait défait quelle procession ? Toute philosophie a donc pour but de nous faire réintégrer notre propre vie, de réunir notre existence à notre essence. A la médiation qui nous aliène elle s’oppose donc comme la médiation qui nous libère.
Nicolas Grimaldi, Aliénation et liberté, Masson, 1972.
Libellés : essence, étranger, étrangeté, exil, existence, Friedrich Nietzsche, Nicolas Grimaldi, philosophie, Platon, vie, vivre
jeudi 9 septembre 2010
Le meilleur parti à prendre est donc de reprendre tout du début

Photo : Édouard Boubat
Comme après tout si je consens à l’existence c’est à condition de l’accepter pleinement, en tant qu’elle remet tout en question ; quels d’ailleurs et si faibles que soient mes moyens comme ils sont évidemment plutôt d’ordre littéraire et rhétorique ; je ne vois pas pourquoi je ne commencerais pas, arbitrairement, par montrer qu’à propos des choses les plus simples il est possible de faire des discours infinis entièrement composés de déclarations inédites, enfin qu’à propos de n’importe quoi non seulement tout n’est pas dit, mais à peu près tout reste à dire.
Il est tout de même à plusieurs points de vue insupportable de penser dans quel infime manège depuis des siècles tournent les paroles, l’esprit, enfin la réalité de l’homme. Il suffit pour s’en rendre compte de fixer son attention sur le premier objet venu : on s’apercevra aussitôt que personne ne l’a jamais observée, et qu’à son propos les choses les plus élémentaires restent à dire. Et j’entends bien que sans doute pour l’homme il ne s’agit pas essentiellement d’observer et de décrire des objets, mais enfin cela est un signe, et des plus nets. À quoi donc s’occupe-t-on ? Certes à tout, sauf à changer d’atmosphère intellectuelle, à sortir des poussiéreux salons où s’ennuie à mourir tout ce qu’il y a de vivant dans l’esprit, à progresser — enfin ! — non seulement par les pensées, mais par les facultés, les sentiments, les sensations, et sommes toute à accroître la quantité de ses qualités. Car des millions de sentiments, par exemple, aussi différents du petit catalogue de ceux qu’éprouvent actuellement les hommes les plus sensibles, sont à connaître, sont à éprouver. Mais non ! l’homme se contentera longtemps encore d’être « fier » ou « humble », « sincère » ou « hypocrite », « gai » ou « triste », « malade » ou « bien portant », « bon » ou « méchant », « propre » ou « sale », « durable » ou « éphémère », etc., avec toutes les combinaisons possibles de ces pitoyables qualités.
Eh bien ! je tiens à dire quant à moi que je suis bien autre chose, et par exemple qu’en dehors de toutes les qualités que je possède en commun avec le rat, le lion et le filet, je prétends à celles du diamant, et je me solidarise d’ailleurs entièrement aussi bien avec la mer qu’avec la falaise qu’elle attaque et avec le galet qui s’en trouve par la suite créé, et dont l’on trouvera à titre d’exemple ci-dessous la description essayée, sans préjuger de toutes les qualités dont je compte bien que la contemplation et la nomination d’objets extrêmement différents me feront prendre conscience et jouissance effective par la suite.
A tout désir d’évasion, opposer la contemplation et ses ressources. Inutile de partir : se transférer aux choses, qui vous comblent d’impressions nouvelles, vous propose un million de qualités inédites.
[…] Personnellement, ce sont les distractions qui me gênent. […] Tout le secret du bonheur du contemplateur est dans son refus de considérer comme un mal l’envahissement de sa personnalité par les choses. Pour éviter que cela tourne au mysticisme, il faut : 1° se rendre compte précisément, c’est-à-dire expressément de chacune des choses dont on a fait l’objet de sa contemplation ; 2° changer assez souvent d’objet de contemplation, et en somme garder une certaine mesure. Mais le plus important pour la santé du contemplateur est la nomination, au fur et à mesure, de toutes les qualités qu’il découvre ; il ne faut pas que ces qualités, qui le transportent, le transportent plus loin que leur expression mesurée et exacte.
Je propose à chacun l’ouverture de trappes intérieures, un voyage dans l’épaisseur des choses, une invasion de qualités, une révolution ou une subversion comparable à celle qu’opère la charrue ou la pelle, lorsque, tout à coup et pour la première fois, sont mises au jour des millions de parcelles, de paillettes, de racines, de vers et de petites bêtes jusqu’alors enfouies. O ressources infinies de l’épaisseur des choses, rendues par les ressources infinies de l’épaisseur sémantique des mots !
[…] Le meilleur parti à prendre est donc de considérer toutes choses comme inconnues, et de se promener ou de s’étendre sous bois ou sur l’herbe, et de reprendre tout du début. [...]
Francis Ponge, Introduction au « Galet », Proêmes, Gallimard, 1948.
Libellés : choses, Francis Ponge, langage
mercredi 8 septembre 2010
Dans le grand abandon mou qui entoure la ville
Avec ma mère, nous fîmes un grand tour dans les rues proches de l’hôpital, une après-midi, à marcher en traînant dans les ébauches de rues qu’il y a par là, des rues aux lampadaires pas encore peints, entre les longues façades suintantes, aux fenêtres bariolées des cent petits chiffons pendants, les chemises des pauvres, à entendre le petit bruit du graillon qui crépite à midi, orage des mauvaises graisses. Dans le grand abandon mou qui entoure la ville, là où le mensonge de son luxe vient suinter et finir en pourriture, la ville montre à qui veut le voir son derrière en boîtes à ordures. Il y a des usines qu’on évite en promenant, qui sentent toutes les odeurs, les unes à peine croyables et où l’air d’alentour se refuse à puer davantage. Tout près, moisit la petite fête foraine, entre deux hautes cheminées inégales, ses chevaux de bois dépeint sont trop coûteux pour ceux qui les désirent, pendant des semaines entières souvent, petits morveux rachitiques, attirés, repoussés et retenus à la fois, tous les doigts dans le nez, par leur abandon, la pauvreté et la musique. Tout se passe en efforts pour éloigner la vérité de ces lieux qui revient pleurer sans cesse sur tout le monde ; on a beau faire, on a beau boire, et du rouge encore, épais comme de l’encre, le ciel reste ce qu’il est là-bas, bien refermé dessus, comme une grande mare pour les fumées de la banlieue.
Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Denoël & Steele, 1932.
Libellés : Louis-Ferdinand Céline, ville
vendredi 3 septembre 2010
Ce qui nous choque

Max Ernst, Une semaine de bonté, 1933.
Les perturbations, les anxiétés, les dépravations, la mort, les exceptions dans l’ordre physique ou moral, l’esprit de négation, les abrutissements, les hallucinations servies par la volonté, les tourments, la destruction, les renversements, les larmes, les insatiabilités, les asservissements, les imaginations creusantes, les romans, ce qui est inattendu, ce qu’il ne faut pas faire, les singularités chimiques de vautour mystérieux qui guette la charogne de quelque illusion morte, les expériences précoces et avortées, les obscurités à carapace de punaise, la monomanie terrible de l’orgueil, l’inoculation des stupeurs profondes, les oraisons funèbres, les envies, les trahisons, les tyrannies, les impiétés, les irritations, les acrimonies, les incartades agressives, la démence, le spleen, les épouvantements raisonnés, les inquiétudes étranges, que le lecteur préférerait ne pas approuver, les grimaces, les névroses, les filières sanglantes par lesquelles on fait passer la logique aux abois, les exagérations, l’absence de sincérité, les scies, les platitudes, le sombre, le lugubre, les enfantements pires que les meurtres, les passions, le clan des romanciers de cours d’assises, les tragédies, les odes, les mélodrames, les extrêmes présentés à perpétuité, la raison impunément sifflée, les odeurs de poule mouillée, les affadissements, les grenouilles, les poulpes, les requins, le simoun des déserts, ce qui est somnambule, louche, nocturne, somnifère, noctambule, visqueux, phoque parlant, équivoque, poitrinaire, spasmodique, aphrodisiaque, anémique, borgne, hermaphrodite, bâtard, albinos, pédéraste, phénomène d’aquarium et femme à barbe, les heures soûles du découragement taciturne, les fantaisies, les âcretés, les monstres, les syllogismes démoralisateurs, les ordures, ce qui ne réfléchit pas comme l’enfant, la désolation, ce mancenillier intellectuel, les chancres parfumés, les cuisses aux camélias, la culpabilité d’un écrivain qui roule sur la pente du néant et se méprise lui-même avec des cris joyeux, les remords, les hypocrisies, les perspectives vagues qui vous broient dans leurs engrenages imperceptibles, les crachats sérieux sur les axiomes sacrés, la vermine et ses chatouillements insinuants, les préfaces insensées comme celles de Cromwell, de Mlle de Maupin et de Dumas fils, les caducités, les impuissances, les blasphèmes, les asphyxies, les étouffements, les rages — devant des charniers immondes, que je rougis de nommer, il est temps de réagir enfin contre ce qui nous choque et nous courbe si souverainement.
Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, Poésie I, Paris, 1870.
Libellés : Lautréamont
jeudi 2 septembre 2010
Pas d’œuvres, pas de langue, pas de parole, pas d’esprit, rien

Christer Strömholm, Paris, 1955.
Toute l’écriture est de la cochonnerie.
Les gens qui sortent du vague pour essayer de préciser quoi que ce soit de ce qui se passe dans leur pensée, sont des cochons.
Toute la gent littéraire est cochonne, et spécialement celle de ce temps-ci.
Tous ceux qui ont des points de repère dans l’esprit, je veux dire d’un certain côté de la tête, sur des emplacements bien localisés de leur cerveau, tous ceux qui sont maîtres de leur langue, tous ceux pour qui les mots ont un sens, tous ceux pour qui il existe des altitudes dans l’âme, et des courants dans la pensée, ceux qui sont esprit de l’époque, et qui ont nommé ces courants de pensée, je pense à leurs besognes précises, et à ce grincement d’automate qui rend à tous vents leur esprit,
— sont des cochons.
Ceux pour qui certains mots ont un sens, et certaines manières d’être, ceux qui font si bien des façons, ceux pour qui les sentiments ont des classes et qui discutent sur un degré quelconque de leurs hilarantes classifications, ceux qui croient encore à des « termes », ceux qui remuent des idéologies ayant pris rang dans l’époque, ceux dont les femmes parlent si bien et ces femmes aussi qui parlent si bien et qui parlent des courants de l’époque, ceux qui croient encore à une orientation de l’esprit, ceux qui suivent des voies, qui agitent des noms, qui font crier les pages des livres,
— ceux-là sont les pires cochons.
Vous êtes bien gratuit, jeune homme !
Non, je pense à des critiques barbus.
Et je vous l’ai dit : pas d’œuvres, pas de langue, pas de parole, pas d’esprit, rien.
Rien, sinon un beau Pèse-Nerfs.
Une sorte de station incompréhensible et toute droite au milieu de tout dans l’esprit.
Et n’espérez pas que je vous nomme ce tout, en combien de parties il se divise, que je vous dise son poids, que je marche, que je me mette à discuter sur ce tout, et que, discutant, je me perde et que je me mette ainsi sans le savoir à PENSER, – et qu’il s’éclaire, qu’il vive, qu’il se pare d’une multitude de mots, tous bien frottés de sens, tous divers, et capables de bien mettre au jour toutes les attitudes, toutes les nuances d’une très sensible et pénétrante pensée.. [...]
Antonin Artaud, Le Pèse-Nerfs, Gallimard, 1925.
Libellés : Antonin Artaud, cochon, littérature, parole
mercredi 1 septembre 2010
mardi 31 août 2010
vendredi 27 août 2010
Une seule issue : parler contre les paroles

Chris Marker, Rue Gay-Lussac, mai 68.
I.
Qu’on s’en persuade : il nous a bien fallu quelques raisons impérieuses pour devenir ou pour rester poètes. Notre premier mobile fut sans doute le dégoût de ce qu’on nous oblige à penser et à dire, de ce à quoi notre nature d’hommes nous force à prendre part.
Honteux de l’arrangement tel qu’il est des choses, honteux de tous ces grossiers camions qui passent en nous, de ces usines, manufactures, magasins, théâtres, monuments publics qui constituent bien plus que le décor de note vie, honteux de cette agitation sordide des hommes non seulement autour de nous, nous avons observé que la Nature autrement puissante que les hommes fait dix fois moins de bruit, et que la nature dans l’homme, je veux dire la raison, n’en fait pas du tout.
Eh bien ! Ne serait-ce qu’à nous-mêmes nous voulons faire entendre la voix d’un homme. Dans le silence certes nous l’entendons, mais dans les paroles nous la cherchons : ce n’est plus rien. C’est des paroles. Même pas : paroles sont paroles.
Ô hommes, informes mollusques, foule qui sort dans les rues, millions de fourmis que les pieds du Temps écrasent ! Vous n’avez pour demeure que la vapeur commune de votre véritable sang : les paroles. Votre rumination vous écœure, votre respiration vous étouffe. Votre personnalité et vos expressions se mangent entre elles. Telles paroles, telles mœurs, ô société ! Tout n’est que paroles.
II.
N’en déplaise aux paroles elles-mêmes, étant donné les habitudes que dans tant de bouches infectes elles ont contractées, il faut un certain courage pour se décider non seulement à écrire mais même à parler. Un tas de vieux chiffons pas à prendre avec des pincettes, voilà ce qu’on nous offre à remuer, à secouer, à changer de place. Dans l’espoir secret que nous nous tairons ? Eh bien ! Relevons le défi !
Pourquoi, tout bien considéré, un homme de telle sorte doit-il parler ? Pourquoi les meilleurs, quoi qu’on en dise, ne sont pas ceux qui ont décidé de se taire ? Voilà ce que je veux dire.
Je ne parle qu’à ceux qui se taisent (un travail de suscitation), quitte à les juger ensuite sur leurs paroles. Mais si cela même n’avait pas été dit on aurait pu me croire solidaire d’un pareil ordre de choses.
Cela ne m’importerait guère si je ne savais par expérience que je risquerais ainsi de le devenir.
Qu’il faut à chaque instant se secouer de la suie des paroles et que le silence est aussi dangereux dans cet ordre de valeurs que possible.
Une seule issue : parler contre les paroles. Les entraîner avec soi dans la honte où elles nous conduisent de telle sorte qu’elles s’y défigurent. Il n’y a point d’autre raison d’écrire. Mais aussitôt conçue celle-ci est absolument déterminante et comminatoire. On ne peut plus y échapper que par une lâcheté rabaissante qu’il n’est pas de mon goût de tolérer.
Francis Ponge, Des raisons d’écrire, 1929-1930, Proêmes, Gallimard, 1948
Libellés : Francis Ponge, parole, silence
jeudi 26 août 2010
Longtemps après
Ce qui meurt tout doucement jour après jour en chacun de nous on ne le découvre souvent que longtemps après et on s’étonne de tant de changements soudains.
Robert Pinget, Taches d’encre, éditions de Minuit, 1997.
Libellés : mort, Robert Pinget, soudain
mercredi 25 août 2010
Sans plaintes ni récriminations
Les illusions nous rendent le service de nous épargner des sentiments pénibles et de nous permettre d’éprouver à leur place des sentiments de satisfaction. Aussi devons-nous nous attendre à ce qu’elles en viennent un jour à se heurter contre la réalité, et le mieux que nous ayons à faire, c’est d’accepter leur destruction sans plaintes ni récriminations.
Sigmund Freud, Considérations sur la guerre et sur la mort, 1915, Essais de psychanalyse, Payot, 1973.
Libellés : désillusion, illusion, Sigmund Freud
mardi 24 août 2010
À demi

Nous existons encore. Mais ce n c’est qu’un demi-succès. Le petit homme garde encore trop de choses. Il croit encore que c’est pour lui-même.
Ernst Bloch, Traces, traduit de l’allemand par Pierre Quillet & Hans Hildebrand, Gallimard, 1968.
Libellés : Ernst Bloch, existence
Donnez tout au moins la parole à la minorité de vous-mêmes. Soyez poètes

Photo : Cary Conover
Je suppose qu’il s’agit de sauver quelques jeunes hommes du suicide et quelques autres de l’entrée aux flics ou aux pompiers. Je pense à ceux qui se suicident par dégoût, parce qu’ils trouvent que « les autres » ont trop peu de part en eux-mêmes.On peut leur dire : donnez tout au moins la parole à la minorité de vous-mêmes. Soyez poètes. Ils répondront : mais c’est là surtout, c’est la encore que je sens les autres en moi-même, lorsque je cherche à m’exprimer je n’y parviens pas ? Les paroles sont toutes faites et s’expriment : elles ne m’expriment point. Là encore j’étouffe.
C’est alors qu’enseigner l’art de résister aux paroles devient utile, l’art de ne dire que ce que l’on veut dire, l’art de les violenter et de les soumettre. Somme toute fonder une rhétorique, ou plutôt apprendre à chacun l’art de fonder sa propre rhétorique, est une œuvre de salut public.
Cela sauve les seules, les rares personnes qu’il importe de sauver : celles qui ont la conscience et le souci et le dégoût des autres en eux-mêmes.
Celles qui peuvent faire avancer l’esprit, et à proprement parler changer la face des choses.
Francis Ponge, Rhétorique (1928-30), Proêmes, Gallimard, 1948.
Libellés : autres, Francis Ponge, parole, poète
lundi 23 août 2010
La mémoire aime chasser dans le noir
La sentinelle debout dans la neige, qui garde un palais illuminé au début d’un roman que Conrad n’écrira jamais ; le neveu de Borges qui confond le propre et le figuré, et voit son oncle en rêve au fond d’une forêt ; le locataire des années vingt qui ne jurait que par Dante, et sous les lambris de l’alphabet gothique installait le lit pliant où le siècle agonise ; Felice qui n’a jamais su quel effet, sur son étrange fiancé, produisaient ses dents en or, fausses et brillantes comme le mariage qu’il refusa deux fois, comme les lumières du salon bourgeois où l’on parlait de la terre promise…
La nuit qui retouche les portraits (qui change les vers en prose et le rêve en fait divers), la nuit à l’œil louche a glissé sous ma porte la photo agrandie des morts : des oiseaux aveuglés par le jour, des épouvantails en costume du dimanche, et derrière un comptoir en bois des îles un Baudelaire à la beauté créole, à la chevelure crantée comme sur une photo de Carjat. Puis tous ceux qu’on montre du doigt quand on ne sait pas leur nom, comme des étoiles mortes ou des cousins par alliance : l’homme au front dégarni, la femme en col de fourrure, l’enfant rêveur dans son manteau d’hiver.
(Dans la chambre noire où la mariée devient veuve, et les garçons d’honneur de drôles de fantômes au bras d’éphémères demoiselles, j’ai vu des têtes préparées pour la mort au milieu de chemises blanches, et la ramure d’un cerf dans le papier à fleurs. Sans meute ni rabatteur, la mémoire aime chasser dans le noir et rapporter des proies vivantes, des massacres ornant les murs de nos chambres et le dessus de nos buffets.)
Gérard Macé, La mémoire aime chasser dans le noir, Gallimard, 1993, repris dans Bois dormant et autres poèmes en prose, Gallimard (collection Poésie), 2002.
Libellés : chasse, Gérard Macé, mémoire
vendredi 20 août 2010
Qu’est-ce donc que notre prochain ?

Qu’est-ce donc que nous considérons chez notre prochain comme ses limites, je veux dire ce par quoi il met en quelque sorte son empreinte sur nous ? Tout ce que nous comprenons de lui, ce sont les changements qui ont lieu sur notre personne et dont il est la cause – ce que nous savons de lui ressemble à un espace creux modelé. Nous lui prêtons les sentiments que ses actes provoquent en nous et nous lui donnons ainsi le reflet d’un faux positif. Nous le formons d’après la connaissance que nous avons de nous-mêmes pour en faire un satellite de notre propre système : et lorsqu’il s’éclaire ou s’obscurcit pour nous et que c’est nous , dans les deux cas, qui en sommes la cause dernière – nous nous figurons cependant le contraire ! Monde de fantômes où nous vivons ! Monde renversé, tourné à rebours et vide, et que pourtant nous voyons comme en rêve sous un aspect droit et plein !
Friedrich Nietzsche, Aurore. Réflexions sur les préjugés moraux, § 118, traduction de l’allemand par Henri Albert, revue par Angèle Kremer-Marietti, Librairie générale française, Livre de poche, 1995.
Libellés : Friedrich Nietzsche, prochain
mercredi 18 août 2010
Nos actes s’inscrivent dans notre petit monde autrement que nous l’avions voulu
Morte l’enfance, l’amour resta, aussi fort mais désolé. À ses amis, sûr de ne jamais retrouver l’intimité rompue, il ne savait que demander : tout et rien; quelquefois trop, d’autres fois pas assez. Il passait vite de l’exigence au désintérêt, non sans souffrir de ces échecs qui confirmaient son exil. Malentendus, refroidissements, séparations aux torts réciproques : la vie privée lui avait enseigné déjà que nos actes s’inscrivent dans notre petit monde autrement que nous l’avions voulu et nous font autres que nous n’étions, en nous prêtant après coups des intentions que nous n’avions pas et que désormais nous aurons eues.
Jean-Paul Sartre, « Merleau-Ponty vivant », Les Temps modernes, octobre 1961.
Libellés : acte, amitié, intention, Jean-Paul Sartre
dimanche 15 août 2010
Ils cherchent la philosophie d’avant-midi

Celui qui veut serait-ce dans une certaine mesure arriver à la liberté de la raison n’a pas le droit de se sentir sur terre autrement que voyageur, — et non pas pour un périple vers un but final : car il n’y en a point. Mais il se proposera de bien observer et d’avoir les yeux ouverts pour tout ce qui se passe réellement dans le monde ; c’est pourquoi il ne peut attacher son cœur à rien de particulier ; il faut qu’il y ait toujours en lui quelque chose du voyageur qui trouve son plaisir au changement et au passage. Sans doute un pareil homme aura des nuits mauvaises où il sera las, et trouvera fermée la porte de la ville qui devait lui offrir un repos ; peut-être qu’en outre, comme en Orient, le désert s'étendra jusqu’à cette porte, que les bêtes de proie hurleront tantôt loin, tantôt près, qu’un vent violent se lèvera, que des brigands lui raviront ses bêtes de somme. Alors, peut-être l’épouvantable nuit descendra sur lui comme un second désert sur le désert, et son cœur sera-t-il las de voyager. Qu’alors l’aube se lève pour lui, brûlante comme une divinité de colère, que la ville s’ouvre pour lui, il y verra peut-être sur les visages des habitants plus encore de désert, de saleté, de fourberie, d’insécurité que devant les portes — et le jour sera presque pire que la nuit. Ainsi peut-il en advenir parfois au voyageur ; mais ensuite viennent en compensation les matins délicieux d’autres régions et d’autres journées, où il voit dès le point du jour, dans le brouillard des monts, les chœurs des Muses s’avancer en dansant à sa rencontre, puis plus tard, alors que, paisible, dans l’équilibre de l’âme des matinées, il se promène sous les arbres, tomber à ses pieds de leurs cimes et de leurs frondaisons, une foison de choses bonnes et claires, les présents de tous les libres esprits qui sont chez eux dans la montagne, la forêt et la solitude, et qui, tout comme lui, à la leur manière tantôt joyeuse et tantôt réfléchie, sont voyageurs et philosophes. Nés des mystères du matin, ils songent à ce qui peut donner au jour, entre le dixième et le douzième coup de l’horloge, un visage si pur, si pénétré de lumière, si joyeux de clarté, — ils cherchent la philosophie d’avant-midi.
Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain, tome 1, § 638, Le Voyageur, 1878, traduction de l’allemand par A.-M. Desrousseaux & Henri Albert, revue par Angèle Kremer-Marietti, Librairie générale française, Livre de poche, 1995.
Libellés : désert, Friedrich Nietzsche, philosophie, philosophie d'avant-midi, ville, voyage, voyageur
dimanche 8 août 2010
Humeur de vacances

« Humeur de vacances », cette notion dénonce à la fois le quotidien, les vacances et la vie qui se partage entre les deux. Que l’on ressente le bonheur comme une disposition qui doit se régler sur le temps permet de voir où nous en sommes arrivés : le bonheur sur prescription. Au quotidien convient la comédie du sérieux – lequel sait que le bonheur doit se chercher ailleurs. Ainsi va l’existence que les humains se sont organisée à notre époque.
Max Horkheimer, Notes critiques (1949-1969), 1974, traduit de l’allemand par Sabine Cornille & Philippe Ivernel, éditions Payot, 1993.
dimanche 20 juin 2010
On descend le cours des choses, on ne le remonte jamais

Photo : Angelle
Les permanences, Merleau-Ponty ne les détestait pas. Mieux : il aimait le retour enfantin des saisons et des cérémonies. Mais, par cette raison même, regrettant sans espoir son enfance, il savait qu’elle ne reviendrait pas ; si l’adulte pouvait être visité, dans le monde des adultes, par la grâce des premières années, ce serait trop beau, la vie serait ronde comme la terre. Merleau, exilé, avait senti de bonne heure ce que je ne pouvais que savoir : on ne revient pas en arrière, on ne reprend pas son coup, la douce contingence natale se change en destin par son irréversibilité. Je n’ignorais pas qu’on descend le cours des choses et qu’on ne le remonte jamais : mais j’ai nourri longtemps l’illusion de valoir chaque jour un peu plus, pigeonné par le mythe bourgeois du progrès. Progrès : accumulation des capitaux et des vertus ; on garde tout. Bref, j’approchais de l’excellence, c’était le masque de la mort, aujourd’hui nue. Il s’en éloignait : né pour mourir, rien ne pouvait lui rendre l’immortalité du premier âge ; telle fut son expérience originale de l’événement.
Au milieu du siècle dernier, il eut vécu le temps à rebours, vainement, comme fit Baudelaire après la « fêlure » : fini l’âge d’or, il n’y a de place que pour la dégradation. Le mérite de Merleau, c’est d’avoir évité ce mythe réactionnaire : dégradation tant qu’on veut mais elle est nôtre, nous ne pouvons la subir sans la faire, cela veut dire : sans produire l’homme et ses œuvres à travers elle. L’événement fond sur nous comme un voleur, nous jette dans le fossé ou nous perche sur un mur, nous n’y avons vu que du feu. À peine s’est-il enfui, pourtant, avec sa casserole à la queue, nous voilà si profondément changés que nous ne comprenons même plus comment nous avons pu aimer, agir, vivre auparavant.
Jean-Paul Sartre, « Merleau-Ponty vivant », Les Temps modernes, octobre 1961.
Libellés : Jean-Paul Sartre
dimanche 13 juin 2010
* * *
J’étais fait pour écrire un journal intime, dit-il à son ami Mortin, c’est un genre qui convient aux paresseux.
Mortin toussote et lui répond oui, s’il n’y avait pas eu tant de paresseux il y aurait moins de journaux intimes...
Robert Pinget, Le Harnais, éditions de Minuit, 1984.
Libellés : journal intime, paresse, Robert Pinget
vendredi 11 juin 2010
Seuls ses yeux reposent sur eux
La tragédie est un jeu, un jeu de l'homme et de sa destinée, un jeu dont Dieu est le spectateur. Mais il n'est que spectateur, et jamais ni ses paroles ni ses gestes ne se mêlent aux paroles et aux gestes des acteurs. Seuls ses yeux reposent sur eux.
Georg Lukacs, Métaphysique de la tragédie, 1908.
Libellés : Dieu, Georg Lukacs, spectacle, tragédie
mercredi 9 juin 2010
Des leçons perdues

Paul Nougé, Cils coupés, 1929-30
Le remords n’est pas un principe moral, puisqu’il ne nous dit pas ce qu’il faut faire, puisqu’il nous dit trop tard ce qu’il aurait mieux valu ne pas faire ; les leçons de ce démon intérieur sont, en général, des leçons perdues ; il est bien rare que la « voix de la conscience » parle en nous comme un instinct ou pressentiment des tâches à venir, comme une précaution contre ce que nous appelons justement les « cas de conscience » ; elle reste muette au moment où, pour agir, nous attendrions ses oracles ; et elle ne se prononce, reproche dérisoire et posthume, que lorsque l’irréparable est accompli.
Vladimir Jankélévitch, La mauvaise conscience, 1966.
Libellés : conscience, remord, Vladimir Jankélévitch
vendredi 14 mai 2010
« Maintenant, je me vois derrière moi »
JLG : Quand on s’est rencontrés pour la première fois, à Nanterre, on n’avait pas de point commun, mais on a vécu des situations communes. On ne s’est pas éloignés, parce qu’il y a un côté fraternel, bien que nous soyons aux antipodes. Quand je pense que tu as annoncé que tu feras une grande fête quand tu auras 68 ans !
DCB : Parce que je serai enfin un soixante-huitard ! Il faut que tu viennes.
JLG : J’ai jamais été dans une boîte de nuit de ma vie.
DCB : Mais ça ne sera pas ça ! D’abord on montrera des films...
JLG : Et après ta fête, tu feras quoi, des conférences ?
DCB : J’aurai des contrats avec L’Équipe : il y aura suffisamment d’événements sportifs à couvrir de manière intelligente, on ira ensemble au Brésil pour la Coupe du monde, tu viendras avec ta caméra, et on proposera ça à Arte.
JLG : Non, c’est des coups, tout ça, et je ne veux plus être dans le coup. Je l’ai été trop souvent, et à mon détriment. Chardin disait à la fin de sa vie : la peinture est une île dont je me rapproche peu à peu, pour l’instant je la vois très floue. Moi, je ferai toujours de la peinture à ma façon. Que ce soit avec un crayon caméra ou trois photos.
Patrick Swirc pour Télérama
JLG : Levinas n’a jamais dû se regarder dans un miroir, c’est peut-être pour cela qu’il a dit qu’on ne peut pas tuer quand on voit le visage de l’autre. Moi, quand je me regarde dans un miroir, depuis quelques années, je me dis : ce n’est pas moi, c’est un autre. Maintenant, je me vois derrière moi. Mais je suis obligé de convenir que les autres me voient comme ça. La plupart des gens pensent : « Je suis moi et lui est lui. » Il y a peu de chance qu’on s’entende, sinon en superficiel ; après tout, pourquoi pas, si ça marche le superficiel, mais il ne faut pas que les gens se plaignent.
DCB : Ça revient souvent, chez toi. Les gens sont responsables de ce qui est. Ils n’ont pas le droit de se plaindre.
JLG : Ils ont le courage de vivre leur vie, mais ils n’ont pas le courage de l’imaginer.
DCB : Et toi, tu as le courage de l’imaginer mais pas de la vivre...
JLG : Hélas, je ne fais que trop l’imaginer.
Jean-Luc Godard & Daniel Cohn-Bendit : l'entretien, Télérama, n° 3148, 15-21 mai 2010.
Libellés : Daniel Cohn-Bendit, Jean-Luc Godard
dimanche 25 avril 2010
Mets l’argenterie au clou et profite de la vie, tu m’entends !

[August Strindberg à Axel Strindberg]
Le 3 juillet 1884
Cher frère !
Merci pour ta lettre, pour Une maison de poupée, pour Eva et pour toutes les fatigues que t’a values le voyage à Kymmendö.
1. J’y dispose de toutes les pièces, à l’exception des deux non-aménagées qui se trouvent au grenier.
2. Charlotte peut parfaitement prendre au grenier les draps, les canapés, les ustensiles de cuisine, etc., cela vous éviterait de transporter toutes ces choses.
3. Le bureau noir se trouve à droite de la fenêtre, dans le coin.
4. Si Charlotte accepte de désherber le jardin ou d’engager quelqu’un pour le faire, la récolte lui appartient ! Les fraisiers donnent des fraises en abondance. Mais, dans ce cas, il faudra rémunérer Eriksson pour son travail. Fais-lui cadeau des vêtements usagés qui se trouvent au grenier, il en sera ravi.
5. Quant à la plantation d’asperges, elle demande des soins pendant tout l’été, et il faut veiller à ne pas marcher sur les plants. Car ils se développent dans l’espace entre les planches et non dans ces dernières.
6. Dis-moi si mes nouvelles plantations sont en vie ou bien si elles ont gelé pendant l’hiver. En cas de vraie sécheresse, les arbres fruitiers doivent être arrosés une ou deux fois. Il faut bêcher la terre en cercle autour du tronc, remplir le creux d’eau et le recouvrir à nouveau de terre. Et ne pas lésiner sur l’eau ! Les framboises, les groseilles et les groseilles à maquereau, ainsi que les pommes (dis-moi si les pommiers ont fleuri !) sont également à vous.
7. Si tu as besoin d’argent immédiatement, mets l’argenterie au clou. Je la dégagerai dans un mois, car j’en aurai alors les moyens. J’aimerais que tu puisses profiter de l’été tant qu’il dure.
8. Berg a-t-il encaissé le loyer chez Bonnier ?
9. Loue la maison, si tu veux, mais ce n’est pas indispensable.
10. Les gens là-bas ne sont pas très honnêtes, mais ne te dispute pas trop avec eux.
11. Les prix estivaux corrects sont : 20 öre pour une livre de poisson, 30 (?) öre pour un pot de lait.
12. Ma vigne et mes rosiers grimpants poussent-ils le long du mur sud de la maison ?
13. Laisse les livres là où ils sont jusqu’à votre déménagement !
Adieu et fais-moi savoir si tu as reçu l’argent de Bonnier !
Mets l’argenterie au clou et profite de la vie, tu m’entends ! Je peux bien te faire ce petit cadeau.
Ici, c’est beau comme au paradis, mais j’échangerais volontiers avec toi !
Adieu ! Salue Charlotte et Ragnhild.
Siri te salue et te remercie.
L’ami
August
Donne-moi des nouvelles de mes plantations ! Renseigne-toi auprès d’Eriksson !
August Strindberg, Correspondance, tome 1 (1858-1885), traduit du suédois par Elena Balzamo, éditions Zulma, 2009.
Libellés : August Strindberg, jardin
samedi 24 avril 2010
C’est en classe seulement que les tables sont douteuses

Le professeur de philosophie qui doute professionnellement de l’existence de cette table ne tient pas particulièrement compte dans sa vie des conséquences d’une telle négation. Le cœur n’y est pas, et cette méfiance n’est pas véritablement convaincue : c’est en classe seulement que les tables sont douteuses, et pour les besoins d’une leçon sur l’idéalisme, mais non pas le soir quand le philosophe se met à table pour souper.
Vladimir Jankélévitch, L’Austérité et la vie morale, 1956.
Libellés : doute, réalité, table, Vladimir Jankélévitch
samedi 10 avril 2010
J’entrai avec une barque

J’entrai avec une barque dans une petite baie naturelle : l’instant d’après, je me sabordai, sans plus de cérémonie ; mon naufrage et ma mort devaient avoir toute la discrétion requise ; j’étais près à mourir, j’avais entonné un chant, j’avais prononcé mon éloge funèbre et légué mon corps aux ingrats — j’étais près à mourir, seulement voilà : j’avais pied.
Franz Kafka, Œuvres complètes II, traduit de l’allemand par Marthe Robert, éditions Gallimard (bibliothèque de la Pléiade), 1980.
Pierre Senges, Études de silhouettes, éditions Verticales, 2010.
Libellés : barque, Franz Kafka, Pierre Senges
jeudi 1 avril 2010
Le « bon mouvement », c’est aussi le premier mouvement

Briton Rivière, Una and the lion
Ceux qui découragent la vertu, l’héroïsme, la charité et tout ce qui est pur ici-bas sont les mêmes qui rendent impossible, à force de dialectique, le mouvement et la liberté. La Rochefoucauld est, pour ainsi dire, le Zénon du monde moral : de même que Zénon décompose le mouvement en points stationnaires, de même le pointillisme des pointilleux, qui cherche des poux à la vertu et à la pureté, trouble ce qu’on peut appeler l’évidence du bon mouvement ; le « bon mouvement », c’est aussi le premier mouvement, l’impulsion inchoative et généreuse que les méfiants, les ironiques, les soupçonneux n’ont pas encore désagrégé en scrupules. Si la spontanéité charitable est le premier mouvement, le calcul intéressé ou ravisement est le second ; à l’intention toujours initiale de Donner succède l’intention de Reprendre ou Retenir, — car on ne « se ravise » que pour refuser et pour dire non. Tout de même c’est pour un deuxième mouvement réflexif, pour un mouvement secondaire que la bonne intention prévenante et initiale se désagrège en rhapsodie de scrupules. La primarité et simplicité affirmatives du fiat — que ce soit sacrifice, décision héroïque ou offrande — devient suspecte après coup. Pas de cœur pur qui reste pur pour cet épluchage zénonien !
Vladimir Jankélévitch, La mauvaise conscience, 1966.
Libellés : intention, Vladimir Jankélévitch
vendredi 26 mars 2010
Sens du travail

De nos jours, il faut louer le sens du travail, car tous les gens sont des employés pour lesquels en vérité le travail n’a aucun sens. Les gens sont à plaindre dans ce processus assurément inéluctable d’aliénation deuxième version (la première étant l’économie libre de marché). Au bureau, ils lorgnent vers l’aiguille de la pendule qui les libère pour les tâches domestiques et la télévision.
Max Horkheimer, Notes critiques (1949-1969), 1974, traduit de l’allemand par Sabine Cornille & Philippe Ivernel, éditions Payot, 1993.
Libellés : aliénation, télévision, travail
jeudi 25 mars 2010
Notre bonheur n’est pas un argument pour ou contre
Michael Sowa : A Summer Night’s Melancholy
Beaucoup d’hommes ne sont capables que d’un bonheur minime : ce n’est pas un argument contre leur sagesse si celle-ci ne peut pas leur donner plus de bonheur, tout aussi peu que c’est un argument contre la médecine si certains hommes sont incurables et d’autres toujours maladifs. Puisse chacun avoir la chance de trouver la conception de l’existence qui lui fasse réaliser sa plus haute mesure du bonheur : cela ne pourrait pas empêcher sa vie d’être pitoyable et peu enviable.
Friedrich Nietzsche, Aurore. Réflexions sur les préjugés moraux, § 345, traduction de l’allemand par Henri Albert, revue par Angèle Kremer-Marietti, Librairie générale française, Livre de poche, 1995.
Libellés : bonheur, Friedrich Nietzsche, sagesse
mercredi 24 mars 2010
Une journée passe

Une journée passe sans achever l’autre.
Que faire de la suivante ?
Robert Pinget, Le Harnais, éditions de Minuit, 1984.
Libellés : Robert Pinget, temps
lundi 22 mars 2010
L’acéphale est un mauvais courtisan

L’une de ces légendes, qui mérite ma crédulité le temps d’un pas de danse, fait déambuler des hommes sans tête sur les plages des îles récemment découvertes, ces îles de derrière l’horizon où les franciscains d’Olivier Maillard vont dessiner les plans de leurs futures églises. Il existerait là-bas de ces créatures acéphales, aux épaules droites, avec l’air renfrogné des hommes trapus : je rêve de parcourir à mon tour les plages de sable fin et d’or, bon pour les sabliers, je rêve de côtoyer une saison entière les créatures au buste raccourci, dont la tête ne grelotte pas au bout d’une tige. Ni pour eux ni pour moi l’acéphalie n’est une infirmité, puisqu’elle n’empêche pas la marche, elle n’entrave pas les gestes, elle ne prive l’homme ni de ses deux bras ni de ses deux mains et, à la suite d’arrangements commodes, n’occasionne ni surdité, ni cécité. L’acéphalie aurait pour seul désagrément, passant parfois pour avantage, d’interdire le visage, et tout le jeu d’expression qui l’accompagne : de fait, l’homme sans tête se prive des manœuvres en usage à la saison des amours ou pendant les conciles, il ne peut s’inquiéter ni de sa perruque, ni de ses moustaches, confondues alors avec les poils que nous avons sur le ventre. L’acéphale est un mauvais courtisan, s’il est incapable de cette gymnastique propre aux gens de palais, incapable de maîtriser à même la poitrine l’art du sourire ou du dédain, sans lequel il n’y a non seulement pas de politique, mais pour ainsi dire pas de langage. On ne verra pas d’acéphales dans les cours, celles où, en ce moment même, défilent des découvreurs, des cartographes, des prélats, des projets pour le monde nouveau, des propriétaires conscients de ce que clôture veut dire. On ne les verra pas hanter les antichambres, dans le rôle du confident, car il est inimaginable de voir une reine catholique se pencher sur le ventre de l’un de ces monstres afin de partager un secret d’État. S’ils fréquentent les palais, ces acéphales joueront avec beaucoup de compétence le rôle de laquais, ou d’huissier, et on aura l’air de parler devant eux en toute liberté, aussi facilement que devant un buste de bronze. En revanche, l’acéphale échappe aux juges, car ils ne peuvent mettre aucun visage sur le criminel, ni exiger qu’on le décapite ; pour toutes ces raisons, l’acéphale m’est plutôt sympathique ; j’ignore seulement si ce genre d’amitié pourrait être réciproque.
Pierre Senges, La Réfutation majeure, éditions Verticales, 2004.
Libellés : acéphale, Pierre Senges
mardi 16 mars 2010
La mémoire n’est pas tant l’instrument de l’exploration du passé que son théâtre

La langue a signalé sans malentendu possible que la mémoire n’est pas tant l’instrument de l’exploration du passé que son théâtre. Elle est le médium du vécu comme le Royaume terrestre est le médium où sont ensevelies les villes mortes. Qui cherche à s’approcher de son propre passé enseveli doit se comporter comme un homme qui creuse. Cela détermine le ton, l’allure des souvenirs authentiques. Il ne doit pas craindre de revenir toujours à un seul et même état de fait ; le pelleter comme de la terre, le retourner comme le Royaume terrestre. Car des états de fait ne sont que des gisements, des stratifications qui, au prix seulement de l’exploration la plus méticuleuse, révèlent ce qui fait les vraies valeurs cachées à l’intérieur de la terre : les images arrachées à leur ancien contexte se présentent comme des joyaux dans les salles austères de notre discernement tardif – comme des vestiges ou des torses dans la galerie du collectionneur. Et il faut certes un plan pour entreprendre des fouilles avec succès. Mais le coup de bêche précautionneux tâtonnant dans l’obscur Royaume terrestre est tout aussi indispensable, et il se frustre de la meilleure part, celui qui consigne seulement l’inventaire de ses découvertes et non cette chance obscure attachée au lieu même de la découverte. La vaine recherche y a sa part tout autant que la recherche chanceuse et le souvenir ne doit donc pas procéder par récit et encore bien moins par compte rendu mais tenter de manière épique et rhapsodique, au sens le plus strict, de porter toujours ailleurs ses coups de bêche, en prospectant là où il est déjà passé, des couches de plus en plus profondes.
Walter Benjamin, Berliner Chronik (1932), Francfort-sur-le-Main : Suhrkamp, 1970, Chronique berlinoise, traduit de l’allemand par Christophe Jouanlanne & Jean-François Poirier, Écrits autobiographiques, Paris : Christian Bourgois, 1990.
Libellés : mémoire, passé, Walter Benjamin
mercredi 10 mars 2010
Sans mission à accomplir, sans place assignée

La confusion régnante, c’est le déploiement planétaire de ces fausses antinomies, sous lesquelles se fait pourtant jour notre vérité centrale. Et cette vérité, c’est que nous sommes les locataires d’une existence qui est un exil dans un monde qui est un désert, que nous y avons été jetés, dans ce désert, sans mission à accomplir, sans place assignée ni filiation reconnaissable, en abandon. Que nous sommes à la fois si peu et déjà de trop.
Tiqqun, Théorie du Bloom, La Fabrique, 2000.
jeudi 25 février 2010
Toujours ils trouveront pour eux-mêmes un nom plus modeste
Choisir ses fréquentations. — Est-ce trop demander que de vouloir rechercher la fréquentation d’hommes qui sont devenus agréables au goût et nourrissants comme les châtaignes que l’on a mises au four à temps et retirées du feu au bon moment ? D’hommes qui attendent peu de la vie et préfèrent accepter celle-ci en cadeau plutôt que de la mériter, comme si les oiseaux et les abeilles la leur avaient apportée ? D’hommes qui sont trop fiers pour pouvoir se sentir jamais récompensés ? Et trop sérieux dans leur passion de la connaissance et de la droiture pour avoir le temps et la complaisance de la gloire ? — Nous appelons philosophes de pareils hommes, et toujours ils trouveront pour eux-mêmes un nom plus modeste.
Friedrich Nietzsche, Aurore. Réflexions sur les préjugés moraux, § 482, traduction de l’allemand par Henri Albert, revue par Angèle Kremer-Marietti, Librairie générale française, Livre de poche, 1995.
Libellés : châtaigne, fréquentations, Friedrich Nietzsche, philosophie
lundi 15 février 2010
« Humanité »

Birgit Jürgenssen, Ohne Titel (Olga), 1978
Nous ne considérons pas les animaux comme des êtres moraux. Mais pensez-vous donc que les animaux nous tiennent pour des êtres moraux ? — Un animal qui savait parler a dit : « L’humanité est du moins un préjugé dont nous autres animaux nous ne souffrons pas. ».
Friedrich Nietzsche, Aurore. Réflexions sur les préjugés moraux, § 333, traduction de l’allemand par Henri Albert, revue par Angèle Kremer-Marietti, Librairie générale française, Livre de poche, 1995.
Libellés : animal, Friedrich Nietzsche, morale, préjugé
dimanche 14 février 2010
« Trois le matin »
Suivre le cours des choses et achever son œuvre sans même en avoir conscience, tel est, pour moi, le mode de fonctionnement des choses. Tandis que fatiguer son esprit à distinguer les choses une à une sans voir qu’elles sont identiques, c’est ce que j’appelle « trois le matin ». Qu’est-ce que ça veut dire ? Eh bien ceci :
Un éleveur de singes dit un jour à ses pensionnaires en leur distribuant leurs châtaignes : « Désormais, vous en aurez trois le matin et quatre le soir ». Fureur chez les singes. « Bon, alors, fait l’homme, ce sera quatre le matin et trois le soir. » Et les singes de manifester leur contentement.
Bien que rien ne fût changé de la réalité et de sa désignation, l’homme sut provoquer tout à tour la colère et la joie. C’est cela suivre le cours des choses. c’est pourquoi le sage instaure la concorde grâce à un usage judicieux de l’affirmation et de la négation et se laisse porter par le mouvement céleste. Voilà ce qui s’appelle opter pour l’ambivalence.
[Tchouang-Tseu,] Les Œuvres de Maître Tchouang, chapitre II, traduit du chinois par Jean Levi, Paris, éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 2006.
Libellés : affirmation, ambivalence, Chine, colère, joie, négation, singe, Tchouang-Tseu







