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lundi 3 février 2014

Encore un malheureux

Il habitait rue Saint-Sulpice. Mais il s’en alla. « Trop près de la Seine, dit-il, un faux pas est si vite fait » ; il s’en alla. Peu de gens réfléchissent comme il y a de l’eau, et profonde et partout.
Les torrents des Alpes ne sont pas si profonds, mais ils sont tellement rapides (résultat pareil). L’eau est toujours la plus forte, de quelque manière qu’elle se présente. Et comme il s’en rencontre de tous côtés presque sur toutes les routes… il a beau exister des ponts et des ponts, il suffit d’un qui manque et vous êtes noyé, aussi sûrement noyé qu’avant l’époque des ponts.
« Prenez de l’hémostyl, disait le médecin, ça provient du sang. » « Prenez de l’antasthène, disait le médecin, ça provient des nerfs. » « Prenez des balsamiques, disait le médecin, ça provient de la vessie. » Oh ! l’eau, toutes ces eaux par le monde entier !

Henri Michaux, La Nuit remue, Gallimard, 1935.

mardi 20 juin 2006

Qui voit les rives de la Seine voit nos peines

Eugène Atget

Qui voit les rives de la Seine voit nos peines : on n’y trouve plus que les colonnes précipitées d’une fourmilière d’esclaves motorisés. L’historien Guichardin, qui vécut la fin de la liberté à Florence, a noté dans son Memento : « Toutes les cités, tous les États, tous les royaumes sont mortels ; toute chose soit par nature soit par accident un jour ou l’autre arrive à son terme et doit finir ; de sorte qu’un citoyen qui voit l’écroulement de sa patrie n’a pas tant à se désoler du malheur de cette patrie et de la malchance qu’elle a rencontrée cette fois ; mais doit plutôt pleurer sur son propre malheur ; parce qu’à la cité il est advenu ce qui de toute façon devait advenir, mais le vrai malheur a été de naître à ce moment où devait se produire un tel désastre ».

Guy Debord, Panégyrique, tome premier, Éditions Gérard Lebovici, 1989, Gallimard, 1993.