mardi 31 août 2010

vendredi 27 août 2010

Une seule issue : parler contre les paroles


Chris Marker, Rue Gay-Lussac, mai 68.

I.
Qu’on s’en persuade : il nous a bien fallu quelques raisons impérieuses pour devenir ou pour rester poètes. Notre premier mobile fut sans doute le dégoût de ce qu’on nous oblige à penser et à dire, de ce à quoi notre nature d’hommes nous force à prendre part.
Honteux de l’arrangement tel qu’il est des choses, honteux de tous ces grossiers camions qui passent en nous, de ces usines, manufactures, magasins, théâtres, monuments publics qui constituent bien plus que le décor de note vie, honteux de cette agitation sordide des hommes non seulement autour de nous, nous avons observé que la Nature autrement puissante que les hommes fait dix fois moins de bruit, et que la nature dans l’homme, je veux dire la raison, n’en fait pas du tout.
Eh bien ! Ne serait-ce qu’à nous-mêmes nous voulons faire entendre la voix d’un homme. Dans le silence certes nous l’entendons, mais dans les paroles nous la cherchons : ce n’est plus rien. C’est des paroles. Même pas : paroles sont paroles.
Ô hommes, informes mollusques, foule qui sort dans les rues, millions de fourmis que les pieds du Temps écrasent ! Vous n’avez pour demeure que la vapeur commune de votre véritable sang : les paroles. Votre rumination vous écœure, votre respiration vous étouffe. Votre personnalité et vos expressions se mangent entre elles. Telles paroles, telles mœurs, ô société ! Tout n’est que paroles.

II.
N’en déplaise aux paroles elles-mêmes, étant donné les habitudes que dans tant de bouches infectes elles ont contractées, il faut un certain courage pour se décider non seulement à écrire mais même à parler. Un tas de vieux chiffons pas à prendre avec des pincettes, voilà ce qu’on nous offre à remuer, à secouer, à changer de place. Dans l’espoir secret que nous nous tairons ? Eh bien ! Relevons le défi !
Pourquoi, tout bien considéré, un homme de telle sorte doit-il parler ? Pourquoi les meilleurs, quoi qu’on en dise, ne sont pas ceux qui ont décidé de se taire ? Voilà ce que je veux dire.
Je ne parle qu’à ceux qui se taisent (un travail de suscitation), quitte à les juger ensuite sur leurs paroles. Mais si cela même n’avait pas été dit on aurait pu me croire solidaire d’un pareil ordre de choses.
Cela ne m’importerait guère si je ne savais par expérience que je risquerais ainsi de le devenir.
Qu’il faut à chaque instant se secouer de la suie des paroles et que le silence est aussi dangereux dans cet ordre de valeurs que possible.
Une seule issue : parler contre les paroles. Les entraîner avec soi dans la honte où elles nous conduisent de telle sorte qu’elles s’y défigurent. Il n’y a point d’autre raison d’écrire. Mais aussitôt conçue celle-ci est absolument déterminante et comminatoire. On ne peut plus y échapper que par une lâcheté rabaissante qu’il n’est pas de mon goût de tolérer.

Francis Ponge, Des raisons d’écrire, 1929-1930, Proêmes, Gallimard, 1948

jeudi 26 août 2010

Longtemps après

Ce qui meurt tout doucement jour après jour en chacun de nous on ne le découvre souvent que longtemps après et on s’étonne de tant de changements soudains.

Robert Pinget, Taches d’encre, éditions de Minuit, 1997.

mercredi 25 août 2010

Sans plaintes ni récriminations

Les illusions nous rendent le service de nous épargner des sentiments pénibles et de nous permettre d’éprouver à leur place des sentiments de satisfaction. Aussi devons-nous nous attendre à ce qu’elles en viennent un jour à se heurter contre la réalité, et le mieux que nous ayons à faire, c’est d’accepter leur destruction sans plaintes ni récriminations.

Sigmund Freud, Considérations sur la guerre et sur la mort, 1915, Essais de psychanalyse, Payot, 1973.

mardi 24 août 2010

À demi



Nous existons encore. Mais ce n c’est qu’un demi-succès. Le petit homme garde encore trop de choses. Il croit encore que c’est pour lui-même.

Ernst Bloch, Traces, traduit de l’allemand par Pierre Quillet & Hans Hildebrand, Gallimard, 1968.

Donnez tout au moins la parole à la minorité de vous-mêmes. Soyez poètes


Photo : Cary Conover

Je suppose qu’il s’agit de sauver quelques jeunes hommes du suicide et quelques autres de l’entrée aux flics ou aux pompiers. Je pense à ceux qui se suicident par dégoût, parce qu’ils trouvent que « les autres » ont trop peu de part en eux-mêmes.On peut leur dire : donnez tout au moins la parole à la minorité de vous-mêmes. Soyez poètes. Ils répondront : mais c’est là surtout, c’est la encore que je sens les autres en moi-même, lorsque je cherche à m’exprimer je n’y parviens pas ? Les paroles sont toutes faites et s’expriment : elles ne m’expriment point. Là encore j’étouffe.
C’est alors qu’enseigner l’art de résister aux paroles devient utile, l’art de ne dire que ce que l’on veut dire, l’art de les violenter et de les soumettre. Somme toute fonder une rhétorique, ou plutôt apprendre à chacun l’art de fonder sa propre rhétorique, est une œuvre de salut public.
Cela sauve les seules, les rares personnes qu’il importe de sauver : celles qui ont la conscience et le souci et le dégoût des autres en eux-mêmes.
Celles qui peuvent faire avancer l’esprit, et à proprement parler changer la face des choses.

Francis Ponge, Rhétorique (1928-30), Proêmes, Gallimard, 1948.

lundi 23 août 2010

La mémoire aime chasser dans le noir

La sentinelle debout dans la neige, qui garde un palais illuminé au début d’un roman que Conrad n’écrira jamais ; le neveu de Borges qui confond le propre et le figuré, et voit son oncle en rêve au fond d’une forêt ; le locataire des années vingt qui ne jurait que par Dante, et sous les lambris de l’alphabet gothique installait le lit pliant où le siècle agonise ; Felice qui n’a jamais su quel effet, sur son étrange fiancé, produisaient ses dents en or, fausses et brillantes comme le mariage qu’il refusa deux fois, comme les lumières du salon bourgeois où l’on parlait de la terre promise…
La nuit qui retouche les portraits (qui change les vers en prose et le rêve en fait divers), la nuit à l’œil louche a glissé sous ma porte la photo agrandie des morts : des oiseaux aveuglés par le jour, des épouvantails en costume du dimanche, et derrière un comptoir en bois des îles un Baudelaire à la beauté créole, à la chevelure crantée comme sur une photo de Carjat. Puis tous ceux qu’on montre du doigt quand on ne sait pas leur nom, comme des étoiles mortes ou des cousins par alliance : l’homme au front dégarni, la femme en col de fourrure, l’enfant rêveur dans son manteau d’hiver.
(Dans la chambre noire où la mariée devient veuve, et les garçons d’honneur de drôles de fantômes au bras d’éphémères demoiselles, j’ai vu des têtes préparées pour la mort au milieu de chemises blanches, et la ramure d’un cerf dans le papier à fleurs. Sans meute ni rabatteur, la mémoire aime chasser dans le noir et rapporter des proies vivantes, des massacres ornant les murs de nos chambres et le dessus de nos buffets.)

Gérard Macé, La Mémoire aime chasser dans le noir, Gallimard, 1993 ; Bois dormant et autres poèmes en prose, Gallimard (Poésie), 2002.

vendredi 20 août 2010

Qu’est-ce donc que notre prochain ?



Qu’est-ce donc que nous considérons chez notre prochain comme ses limites, je veux dire ce par quoi il met en quelque sorte son empreinte sur nous ? Tout ce que nous comprenons de lui, ce sont les changements qui ont lieu sur notre personne et dont il est la cause – ce que nous savons de lui ressemble à un espace creux modelé. Nous lui prêtons les sentiments que ses actes provoquent en nous et nous lui donnons ainsi le reflet d’un faux positif. Nous le formons d’après la connaissance que nous avons de nous-mêmes pour en faire un satellite de notre propre système : et lorsqu’il s’éclaire ou s’obscurcit pour nous et que c’est nous , dans les deux cas, qui en sommes la cause dernière – nous nous figurons cependant le contraire ! Monde de fantômes où nous vivons ! Monde renversé, tourné à rebours et vide, et que pourtant nous voyons comme en rêve sous un aspect droit et plein !

Friedrich Nietzsche, Aurore. Réflexions sur les préjugés moraux, § 118, traduction de l’allemand par Henri Albert, revue par Angèle Kremer-Marietti, Librairie générale française, Livre de poche, 1995.

mercredi 18 août 2010

Nos actes s’inscrivent dans notre petit monde autrement que nous l’avions voulu

Morte l’enfance, l’amour resta, aussi fort mais désolé. À ses amis, sûr de ne jamais retrouver l’intimité rompue, il ne savait que demander : tout et rien; quelquefois trop, d’autres fois pas assez. Il passait vite de l’exigence au désintérêt, non sans souffrir de ces échecs qui confirmaient son exil. Malentendus, refroidissements, séparations aux torts réciproques : la vie privée lui avait enseigné déjà que nos actes s’inscrivent dans notre petit monde autrement que nous l’avions voulu et nous font autres que nous n’étions, en nous prêtant après coups des intentions que nous n’avions pas et que désormais nous aurons eues.

Jean-Paul Sartre, « Merleau-Ponty vivant », Les Temps modernes, octobre 1961.

dimanche 15 août 2010

Ils cherchent la philosophie d’avant-midi



Celui qui veut serait-ce dans une certaine mesure arriver à la liberté de la raison n’a pas le droit de se sentir sur terre autrement que voyageur, — et non pas pour un périple vers un but final : car il n’y en a point. Mais il se proposera de bien observer et d’avoir les yeux ouverts pour tout ce qui se passe réellement dans le monde ; c’est pourquoi il ne peut attacher son cœur à rien de particulier ; il faut qu’il y ait toujours en lui quelque chose du voyageur qui trouve son plaisir au changement et au passage. Sans doute un pareil homme aura des nuits mauvaises où il sera las, et trouvera fermée la porte de la ville qui devait lui offrir un repos ; peut-être qu’en outre, comme en Orient, le désert s'étendra jusqu’à cette porte, que les bêtes de proie hurleront tantôt loin, tantôt près, qu’un vent violent se lèvera, que des brigands lui raviront ses bêtes de somme. Alors, peut-être l’épouvantable nuit descendra sur lui comme un second désert sur le désert, et son cœur sera-t-il las de voyager. Qu’alors l’aube se lève pour lui, brûlante comme une divinité de colère, que la ville s’ouvre pour lui, il y verra peut-être sur les visages des habitants plus encore de désert, de saleté, de fourberie, d’insécurité que devant les portes — et le jour sera presque pire que la nuit. Ainsi peut-il en advenir parfois au voyageur ; mais ensuite viennent en compensation les matins délicieux d’autres régions et d’autres journées, où il voit dès le point du jour, dans le brouillard des monts, les chœurs des Muses s’avancer en dansant à sa rencontre, puis plus tard, alors que, paisible, dans l’équilibre de l’âme des matinées, il se promène sous les arbres, tomber à ses pieds de leurs cimes et de leurs frondaisons, une foison de choses bonnes et claires, les présents de tous les libres esprits qui sont chez eux dans la montagne, la forêt et la solitude, et qui, tout comme lui, à la leur manière tantôt joyeuse et tantôt réfléchie, sont voyageurs et philosophes. Nés des mystères du matin, ils songent à ce qui peut donner au jour, entre le dixième et le douzième coup de l’horloge, un visage si pur, si pénétré de lumière, si joyeux de clarté, — ils cherchent la philosophie d’avant-midi.

Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain, tome 1, § 638, Le Voyageur, 1878, traduction de l’allemand par A.-M. Desrousseaux & Henri Albert, revue par Angèle Kremer-Marietti, Librairie générale française, Livre de poche, 1995.

dimanche 8 août 2010

Humeur de vacances



« Humeur de vacances », cette notion dénonce à la fois le quotidien, les vacances et la vie qui se partage entre les deux. Que l’on ressente le bonheur comme une disposition qui doit se régler sur le temps permet de voir où nous en sommes arrivés : le bonheur sur prescription. Au quotidien convient la comédie du sérieux – lequel sait que le bonheur doit se chercher ailleurs. Ainsi va l’existence que les humains se sont organisée à notre époque.

Max Horkheimer, Notes critiques (1949-1969), 1974, traduit de l’allemand par Sabine Cornille & Philippe Ivernel, éditions Payot, 1993.