dimanche 23 février 2014

Le premier petit pois



J’ai un ami. Il est chimiste : un beau cerveau de savant.
Un jour, comme il dînait, un petit pois roula par terre hors de son assiette. Ce n’est rien un petit pois. D’abord, il ne le remarqua pas. Puis il y pensa. Puis il s’inquiéta. Puis il se tourmenta. Puis il voulut savoir où ce petit pois avait roulé par terre hors de son assiette ?
Il quitta sa place et se mit à genoux sous la table.
— M’ami que fais-tu ?
— Rien ! Je cherche un petit pois.
— Laisse donc.
— Non ! Je veux trouver le petit pois qui a roulé par terre hors de mon assiette.
Sa femme pour lui plaire, ensuite la servante, se mirent à genoux pour chercher avec lui ce petit pois roulé par terre hors d’une assiette.
A un moment quelqu’un accrocha la nappe. D’autres petits pois, beaucoup de petits pois, roulèrent par terre hors des assiettes. Le chimiste ne s’en soucia pas. Il marchait dedans, en faisait de la bouillie. Ce qu’il voulait, c’était le premier petit pois tombé par terre hors de son assiette.

André Baillon, Un homme si simple, Préface, Paris : F. Rieder & Cie, 1925 ; Bruxelles : Labor, 2002.

samedi 22 février 2014

Bref de savoir mais de n’en pouvoir mais [rééd.]

L’acceptation du réel suppose donc, soit la pure inconscience – telle celle du pourceau d’Épicure, seul à l’aise à bord alors que la tempête qui fait rage angoisse équipage et passagers –, soit une conscience qui serait capable à la fois de connaître le pire et de n’être pas affectée mortellement par cette connaissance. Il est à remarquer que cette dernière faculté, de savoir sans en subir de dommage mortel, est située absolument hors de portée des facultés de l’homme, – à moins il est vrai que ne s’en mêle quelque extraordinaire assistance, que Pascal appelle la grâce et que j’appelle pour ma part la joie. En effet, la connaissance constitue pour l’homme une fatalité et une sorte de malédiction, déjà reconnues dans la Genèse (« Tu ne goûteras pas à l’arbre de science ») : étant à la fois inévitable (impossible d’ignorer tout à fait ce que l’on sait) et inadmissible (impossible également de l’admettre tout à fait), elle condamne l’homme, c’est-à-dire l’être qui s’est hasardé dans la reconnaissance d’une vérité à laquelle il est incapable de faire face (tel un général malavisé qui se lance à l’assaut sans s’être assuré de l’état des forces en présence et de ses possibilités de retraite), à un sort contradictoire et tragique, – tragique au sens où l’entend par exemple Vladimir Jankélévitch (« alliance du nécessaire et de l’impossible »). Ce qu’il y a de plus aigu et de plus notoire dans ce qu’on appelle la condition humaine me semble résider précisément en ceci : d’être munie de savoir – à la différence des animaux ou objets inanimés – mais en même temps d’être démunie des ressources psychologiques suffisantes pour faire face à son propre savoir, d’être dotée d’un surcroît de connaissance, ou encore d’un « œil en trop » comme dirait André Green, qui fait indistinctement son privilège et sa ruine, – bref, de savoir mais de n’en pouvoir mais. Ainsi l’homme est-il la seule créature connue à avoir conscience de sa propre mort (comme de la mort promise à toute chose), mais aussi la seule à rejeter sans appel l’idée de la mort. Il sait qu’il vit, mais ne sait pas comment il fait pour vivre ; il sait qu’il doit mourir, mais ne sait pas comment il fera pour mourir. En d’autres termes : l’homme est l’être capable de savoir ce que par ailleurs il est incapable de savoir, de pouvoir en principe ce qu’il est incapable de pouvoir en réalité, de se trouver confronté à ce qu’il est justement incapable d’affronter. Également incapable de savoir et d’ignorer, il présente des aptitudes contradictoires qui en interdisent toute définition plausible, comme le répète Pascal dans les Pensées. On dirait qu’un programmateur divin et universel, à moins qu’il ne s’agisse seulement du hasard des choses comme le suggère Épicure, a commis ici un impair de base, adressant une information confidentielle à un terminal hors d’état de la recevoir, de la maîtriser et de l’intégrer à son propre programme : révélant à l’homme une vérité qu’il est incapable d’admettre, mais aussi, et malheureusement, très capable d’entendre.
[...] Leopardi analyse parfaitement, dans un passage de son Zibaldone, cette inadéquation et contradiction nécessaire qui oppose l’exercice de la vie à la connaissance de la vie : « On ne peut mieux exposer l’horrible mystère des choses et de l’existence universelle (…) qu’en déclarant insuffisants et même faux, non seulement l’extension, la portée et les forces, mais les principes fondamentaux eux-mêmes de notre raison. Ce principe, par exemple – sans lequel s’effondrent toute proposition, tout discours, tout raisonnement, et l’efficacité même de pouvoir en établir et en concevoir de véridiques –, ce principe, dis-je, selon lequel une chose ne peut pas à la fois être et ne pas être, semble absolument faux lorsqu’on considère les contradictions palpables qui sont dans la nature. Être effectivement et ne pouvoir en aucune manière être heureux, et ce par impuissance innée, inséparable de l’existence, ou plutôt : être et ne pas pouvoir ne pas être malheureux, sont deux vérités aussi démontrées et certaines quant à l’homme et à tout vivant que peut l’être aucune vérité selon nos principes et notre expérience. Or l’être uni au malheur, et uni à lui de façon nécessaire et par essence, est une chose directement contraire à soi-même, à la perfection et à sa fin propre qui est le seul bonheur, une chose qui se ravage elle-même, qui est sa propre ennemie. Donc l’être des vivants est dans une contradiction naturelle essentielle et nécessaire avec soi-même ». Cioran résume brièvement la même pensée dans un aphorisme de La Tentation d’exister : « Exister équivaut à une protestation contre la vérité ».

Clément Rosset, Le Principe de cruauté, Éditions de Minuit, 1988.

vendredi 21 février 2014

Il y a quelqu’un occupé à pleurer

Phrase que je me souviens d’avoir dite, au cours d’un rêve teinté de mélancolie, à une jeune femme aux cheveux noirs : « À tout instant, dans ce monde-ci, il y a quelqu’un occupé à pleurer ; et quelquefois par notre faute. »

Philippe Jacottet, Ce peu de bruits, Gallimard, 2008.

lundi 17 février 2014

Le Chauffe-larmes


Le chauffe-larmes va tous les jours au cinéma. Pas besoin que ce soit toujours du nouveau, il est aussi attiré par des programmes anciens, le principal, c’est qu’ils atteignent leur but et lui arrachent des larmes abondantes. On reste assis dans l’ombre, sans que les autres vous voient, et on attend d’être exaucé. Le monde est dur et sans cœur, et qui voudrait vivre sans sentir cette chaude humidité sur ses joues ? Dès que les larmes commencent à ruisseler, on se sent bien, on est très calme et ne fait pas un geste, on se garde bien d’essuyer quoi que ce soit avec son mouchoir, chaque larme doit prodiguer sa chaleur jusqu’au bout, et, qu’elle arrive jusqu’à la bouche ou jusqu’au menton, ou qu’elle parvienne à couler sur le cou et jusque sur la poitrine, lui l’accepte avec une retenue pleine de gratitude et ne se lève qu’après un bain généreux.
Les choses n’ont pas toujours été aussi faciles pour le chauffe-larmes, il y a eu des époques où il en était réduit à son propre malheur, et quand il faisait défaut ou tardait à venir, il avait l’impression de geler. Il errait, irrésolu, dans la vie, toujours en quête d’une perte, d’une douleur, d’un deuil inconsolable. Mais les gens ne meurent pas toujours quand on voudrait être triste, la plupart ont la vie dure et font des difficultés. Il lui arrivait d’attendre de pied ferme un événement bouleversant, sentant déjà dans tous ses membres un picotement d’aise. Mais alors – quand on s’y croyait déjà –, rien ne se passait, on avait perdu son temps et il fallait chercher une autre occasion et reprendre l’attente depuis le début.
Le chauffe-larmes a dû passer par bien des déceptions avant de découvrir que personne n’a jamais assez d’épreuves dans sa vie pour y trouver son compte. Il a essayé un peu de tout, il a même essayé la joie. Mais quiconque en a fait un tant soit peu l’expérience sait qu’avec les larmes de joie on ne va pas loin. Même quand elles vous emplissent les yeux, ce qui peut arriver à l’occasion, elles ne se mettent pas vraiment à ruisseler, et, pour ce qui est de la durée de leur effet, autant n’en pas parler. La fureur non plus, la colère non plus, à l’expérience, ne rendent guère mieux. Il n’y a qu’un motif qui agisse à coup sûr : des pertes, des pertes d’un caractère irréparable devant d’ailleurs être préférées à toutes les autres, surtout quand elles touchent des êtres qui ne le méritent pas.
Le chauffe-larmes a un long apprentissage derrière lui, mais maintenant il est passé maître. Ce qui ne lui est pas accordé, il va le chercher chez les autres. Quand ils ne lui sont absolument rien : êtres inconnus, inaccessibles, beaux, innocents et grands, l’effet s’intensifie, il en devient inépuisable. Mais lui n’en subit aucun dommage, et il sort tranquillement du cinéma pour rentrer chez lui. Rien n’y a changé, il ne se fait pas de soucis, n’a pas à se préoccuper du lendemain.

Elias Canetti, Der Ohrenzeuge: Fünfzig Charaktere, 1974, Le Témoin auriculaire : cinquante caractères, traduit de l'allemand par Jean-Claude Hémery, Albin Michel, 1985.

vendredi 7 février 2014

On apprend plus dans une nuit blanche que dans une année de sommeil. Autant dire que le passage à tabac est autrement instructif que la sieste.

Emil Cioran, Aveux et Anathèmes, Gallimard, 1987.

jeudi 6 février 2014

L’inoffensive folie de se sentir être, avoir été

Il tomba sur eux l’ombre d’un homme géant. Son tablier s’arrêtait à mi-cuisse. Camier le regarda, lui regarda Mercier et Mercier se mit à regarder Camier. Ainsi, sans que les regards se croisassent, fut-il engendré des images d’une grande complexité, chacun jouissant de soi-même en trois versions distinctes et simultanées et en même temps, quoique plus obscurément, des trois versions de soi dont jouissaient les deux autres, soit au total neuf images difficilement conciliables, sans parler des excitations nombreuses et confuses se bousculant dans les marges du champ. Cela faisait un mélange plutôt pénible, mais instructif, instructif. Ajoutez-y les multiples regards dont les trois étaient l’objet, au milieu d’un nouveau silence, et vous aurez une faible idée de ce à quoi on s’expose en voulant faire le malin, je veux dire en quittant l’enceinte vide, sombre et close où tous les quelques âges, le temps d’une seconde, rougeoie la lointaine lueur, l’inoffensive folie de se sentir être, avoir été.

Samuel Beckett, Mercier et Camier (1946), éditions de Minuit, 1970.

mercredi 5 février 2014

Rien ne pressait

Assis au comptoir ils devisèrent de choses et d’autres, à bâtons rompus, suivant leur habitude. Ils parlaient, se taisaient, s’écoutaient, ne s’écoutaient plus, chacun à son gré, et suivant son rythme à soi. Il y avait des moments, des minutes entières, où Camier n’avait pas la force de porter son verre à sa bouche. Quant à Mercier, il était sujet à la même défaillance. Alors le plus fort donnait à boire au plus faible, en lui insérant entre les lèvres le bord de son verre. Des masses ténébreuses et comme en peluche se pressaient autour d’eux, de plus en plus serrées à mesure que l’heure avançait. Il ressortait néanmoins de cet entretien, entre autres choses, ce qui suit.
1. Il serait inutile, et même téméraire, d’aller plus loin, pour l’instant.
2. Ils n’avaient qu’à demander à Hélène de les loger pour la nuit.
3. Rien ne les empêcherait de se mettre en route le lendemain, à la première heure, et par n’importe quel temps.
4. Ils n’avaient pas de reproches à s’adresser.
5. Ce qu’ils cherchaient existait-il ?
6. Que cherchaient-ils ?
7. Rien ne pressait.
8. Tous leurs jugements relatifs à cette expédition étaient à revoir, à tête reposée.
9. Une seule chose comptait : partir.
10. Et puis merde.

Samuel Beckett, Mercier et Camier (1946), éditions de Minuit, 1970.

mardi 4 février 2014

Le souci de bien-dire est l’apanage de ceux qui ne peuvent s’endormir dans une foi

Avec des certitudes, point de style : le souci de bien-dire est l’apanage de ceux qui ne peuvent s’endormir dans une foi. À défaut d’un appui solide, ils s’accrochent aux mots, — semblants de réalité ; tandis que les autres, forts de leurs convictions, en méprisent l’apparence et se prélassent dans le confort de l’improvisation.

Emil Cioran, Syllogismes de l’amertume, Gallimard, 1952.

lundi 3 février 2014

Encore un malheureux

Il habitait rue Saint-Sulpice. Mais il s’en alla. « Trop près de la Seine, dit-il, un faux pas est si vite fait » ; il s’en alla. Peu de gens réfléchissent comme il y a de l’eau, et profonde et partout.
Les torrents des Alpes ne sont pas si profonds, mais ils sont tellement rapides (résultat pareil). L’eau est toujours la plus forte, de quelque manière qu’elle se présente. Et comme il s’en rencontre de tous côtés presque sur toutes les routes… il a beau exister des ponts et des ponts, il suffit d’un qui manque et vous êtes noyé, aussi sûrement noyé qu’avant l’époque des ponts.
« Prenez de l’hémostyl, disait le médecin, ça provient du sang. » « Prenez de l’antasthène, disait le médecin, ça provient des nerfs. » « Prenez des balsamiques, disait le médecin, ça provient de la vessie. » Oh ! l’eau, toutes ces eaux par le monde entier !

Henri Michaux, La Nuit remue, Gallimard, 1935.

samedi 1 février 2014

C’est seulement quand l’année est révolue qu’il est possible de dire dans quel ordre ses douze mois se sont succédé

J’ai connu Mme Durand à une époque où elle prévoyait qu’elle serait bientôt mère. D’accord avec M. Durand et avec l’oncle Dupont, elle disait : – « Si c’est une fille, nous l’appellerons Hortense. » – Ce fut bien une fille qui vint au monde ; mais c’était la petite Lucie. Hortense ne devait venir que trois ans plus tard.
Les Durand ne soupçonnèrent jamais l’erreur qu’ils commettaient. Seulement, quand la fausse Hortense avança en âge, son humeur bizarre inquiéta sa mère, laquelle répétait souvent : – « Je ne la reconnais pas ; ce n’est plus elle. »
— Parbleu ! C’était Lucie, dont la personnalité, peu à peu, se dessinait. Nous procédons tous comme Mme Durand. Avant de savoir comment sera le mois qui succédera à janvier, nous l’appelons février. Ce second mois de l’année sera-t-il clair, tiède et plein de promesses, ou bien hostile, saumâtre et déprimant ? Personne ne serait capable de le dire d’avance.
Avant de mettre sur un mois l’étiquette « février », il serait bon de l’observer attentivement. C’est seulement quand l’année est révolue qu’il est possible de dire dans quel ordre ses douze mois se sont succédé. Mais, toujours pressés et toujours paresseux, les hommes en sont réduits à nommer les choses avant de les étudier et avant de les connaître. Ce n’est pas fatigant et c’est assez commode.
Le mois de février a quelques jours de moins que les autres : on n’a jamais pu savoir pourquoi. Ce n’est en tous cas pas le froid qui explique cette contraction ; car décembre, janvier et mars sont très longs.

Henri Roorda [van Eysinga], Almanach Balthazar, dans Œuvres complètes, L'Âge d'homme, 1970.

Pour un temps triste et confidentiel on ne pouvait pas mieux désirer que le temps qu’il faisait dehors. On aurait dit tellement il était vilain le temps, et d’une façon si froide, si insistante, qu’on ne reverrait jamais plus le reste du monde en sortant, qu’il aurait fondu le monde, dégoûté.

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Denoël & Steele, 1932.