mercredi 26 novembre 2014

D’une lettre jetée sur la table

D’une lettre jetée sur la table s’échappe une ligne qui court sur la veine d’une planche et descend le long d’un pied. Si l’on regarde attentivement on s’aperçoit qu’à terre la ligne suit les lames du parquet, remonte le long du mur, entre dans une gravure de Boucher, dessine l’épaule d’une femme allongée sur un divan et enfin s’échappe de la pièce par le toit pour redescendre dans la rue par le câble du paratonnerre. Là, il est difficile de la suivre à cause du trafic mais si l’on s’en donne la peine, on la verra remonter sur la roue d’un autobus arrêté qui va au port. Là, elle descend sur le bas de nylon de la plus blonde passagère, entre dans le territoire hostile des douanes, rampe, repte et zigzague jusqu’au quai d’embarquement, puis (mais il n’est pas facile de la voir, seuls les rats peuvent la suivre) elle monte sur le bateau aux sonores turbines, glisse sur les planches du pont de première classe, franchit avec difficulté la grande écoutille et, dans une cabine où un homme triste boit du cognac et écoute la sirène du départ, elle remonte la couture de son pantalon, gagne son pull-over, se glisse jusqu’au coude, et, dans un dernier effort, se blottit dans la paume de sa main droite qui juste à cet instant saisit un revolver.

Julio Cortázar, « Les lignes de la main », Cronopes et fameux (1962), traduit de l’espagnol par Laure Guille-Bataillon, Gallimard, 1977.

mardi 25 novembre 2014

Et l’océan tout entier

Ce que l’on a perdu, ce que l’on aurait dû vouloir, ce que l’on a obtenu et gagné par erreur ; ce que nous avons aimé pour le perdre ensuite, en constatant alors, après l’avoir perdu et l’aimant pour cela même, que tout d’abord nous ne l’aimions pas ; ce que nous nous imaginions penser, alors que nous sentions ; ce qui était un souvenir, alors que nous croyions à une émotion ; et l’océan tout entier, arrivant, frais et sonore, du vaste fond de la nuit tout entière, écumait délicatement sur la grève, tandis que se déroulait ma promenade nocturne au bord de la mer...

Fernando Pessoa, Livro do Desassossego por Bernardo Soares, Le Livre de l’intranquillité de Bernardo Soares, § 95, traduit du portugais par Françoise Laye, Christian Bourgois, 1999.

lundi 24 novembre 2014



Odilon Redon, Alsace ou Moine lisant, 1914.

dimanche 23 novembre 2014

De la pensée d’un cheval à celle d’un cavalier, et de là à la pensée de la guerre

[La mémoire] n’est rien d’autre en effet qu’un certain enchaînement d’idées, enveloppant la nature de choses extérieures au Corps humain, qui se fait suivant l’ordre et l’enchaînement des affections de ce Corps. Je dis : 1° que c’est un enchaînement de ces idées seulement qui enveloppent la nature de choses extérieures au Corps humain, non d’idées qui expliquent la nature de ces mêmes choses, car ce sont, en réalité [...], des idées des affections du Corps humain, lesquelles enveloppent à la fois sa nature propre et celle des corps extérieurs. Je dis : 2° que cet enchaînement se fait suivant l’ordre et l’enchaînement des affections du Corps humain pour le distinguer de l’enchaînement d’idées qui se fait suivant l’ordre de l’entendement, enchaînement en vertu duquel l’Âme perçoit les choses par leurs premières causes et qui est le même dans tous les hommes. Nous connaissons clairement par là pourquoi l’Âme, de la pensée d’une chose, passe aussitôt à la pensée d’une autre qui n’a aucune ressemblance avec la première, comme par exemple un Romain, de la pensée du mot pomum, passera aussitôt à la pensée d’un fruit qui n’a aucune ressemblance avec ce son articulé, n’y ayant rien de commun entre ces choses, sinon que le Corps de ce Romain a été souvent affecté par les deux, c’est-à-dire que le même homme a souvent entendu le mot pomum, tandis qu’il voyait le fruit, et ainsi chacun passera d’une pensée à une autre, suivant que l’habitude a en chacun ordonné dans le corps les images des choses. Un soldat, par exemple, ayant vu sur le sable les traces d’un cheval, passera aussitôt de la pensée d’un cheval à celle d’un cavalier, et de là à la pensée de la guerre, etc. Un paysan, au contraire, passera de la pensée d’un cheval à celle d’une charrue, d’un champ, etc. ; et ainsi chacun, suivant qu’il est habitué à joindre les images des choses de telle ou telle manière, passera d’une même pensée à telle ou telle autre

Baruch Spinoza, Ethica, traduit du latin par Charles Appuhn, Garnier, 1929.

vendredi 21 novembre 2014

Il avait bien des visions dans sa tête



Naudæana et Patiniana ou singularitez remarquables prises des conversations de Mess. Naudé & Patin [par Antoine Lancelot], Paris, chez Florentin & Pierre Delaulne, rue S. Jâcques à l’Empereur et au Lion d’or, 1701.

jeudi 20 novembre 2014

À cheval sur rien

C’est ainsi que j’avançais immobile dans ma vie à cheval sur rien comme il arrive dans le désir.

Pascal Quignard, Les Désarçonnés, Grasset, 2012.

mercredi 19 novembre 2014

Tes deux pieds



Das Glück begreifen, daß der Boden, auf dem du stehst, nicht größer sein kann, als die zwei Füße ihn bedecken.

Franz Kafka,  [Aphorismen], Betrachtungen über Sünde, Leid, Hoffnung und den wahren Weg.

Le bonheur, c’est de comprendre que la place que tu occupes ne peut être plus grande que ce que peuvent recouvrir tes deux pieds.

Aphorismes, 24, traduit de l’allemand par Guy Fillion, Joseph K, 2011.

Comprendre la chance que le sol sur lequel tu te tiens ne peut être plus large que les deux pieds qui le couvrent.

Journal intime, suivi de Esquisses d’une autobiographie, Considérations sur le péché, Méditations, traduit de l’allemand par Pierre Klossowski, Grasset, 1945.

Saisir cette chance que le sol où tu te tiens ne peut être plus grand que ne couvrent tes deux pieds.

Réflexions sur le péché, la souffrance, l’espérance et le vrai chemin, traduit de l’allemand par Bernard Pautrat, Rivages, 2001.

dimanche 16 novembre 2014

vendredi 7 novembre 2014

Sois un taon sur le dos d’un cheval

Un jour son démon dit à Socrate : « Sois un taon sur le dos d’un cheval. » C’est Socrate qui après coup traduisit de façon absurde les mots profonds que son démon avait prononcés. Il crut que cela voulait dire : « Deviens un philosophe dans les rues de la cité. Pique le cerveau de tes concitoyens échoppe après échoppe. Meurs pour le renom de ta ville. » Or, son démon s’était contenté de lui dire : « Sois un taon sur le dos d’un cheval. »

Pascal Quignard, Les Désarçonnés, Grasset, 2012. 

jeudi 6 novembre 2014

Opaca secreta (2)

Ergo igitur cum in isto cogitationis salo fluctuarem aliquanto longius frondosi nemoris convallem umbrosam, cuius inter varias herbulas et laetissima virecta fungentium rosarum mineus color renidebat. Iamque apud mea usquequaque ferina praecordia Veneris et Gratiarum lucum illum arbitrabar, cuius inter opaca secreta floris genialis regius nitor relucebat. Tunc invocato hilaro atque prospero Eventu cursu me concito proripio, ut hercule ipse sentirem non asinum me verum etiam equum currulem nimio velocitatis effectum. Sed agilis atque praeclarus ille conatus fortunae meae scaevitatem anteire non potuit. Iam enim loco proximus non illas rosas teneras et amoenas, madidas divini roris et nectaris, quas rubi felices beatae spinae generant, ac ne convallem quidem usquam nisi tantum ripae fluvialis marginem densis arboribus septam video. Hae arbores in lauri faciem prolixe foliatae pariunt in odor) modum floris [inodori] porrectos caliculos modice punicantes, quos equidem flagrantis minime rurestri vocabulo vulgus indoctum rosas laureas appellant quarumque cuncto pecori cibus letalis est.

Apuleius, Metamorphoseon libri XI, liber IV.


Tandis que je me perdais dans un océan de réflexions, je crus voir à quelque distance un vallon boisé, formant un épais ombrage. De loin, mes yeux étaient réjouis d'une délicieuse verdure, émaillée de mille fleurs, parmi lesquelles tranchait vivement l'incarnat de la rose. (2) Mon imagination n'était pas encore abrutie: aussi se peignit-elle soudain le bocage favori de Vénus et des Grâces, et, sous son mystérieux feuillage, la fleur consacrait à la déesse s'épanouissant dans tout son éclat royal. (3) Invoquant donc le dieu du Succès, je pars au galop, avec la vitesse, non plus d'un âne, mais d'un cheval de course lancé à fond de train. (4) Vain effort ! rien ne servait contre ma mauvaise fortune. (5) J'approche ; adieu les roses ! adieu ces tendres et délicates fleurs, arrosées de nectar et d'ambroisie! adieu le divin buisson et ses mystiques épines! adieu même le vallon ! (6) Je ne vois plus que l'encaissement d'une petite rivière, bordée d'une rangée d'arbres touffus, (7) de ces arbres à feuilles oblongues, imitant celles du laurier, et dont la fleur au calice allongé, d'un rouge pâle, (8) et complètement inodore, n'en a pas moins usurpé dans le rustique vocabulaire le nom de laurier-rose. C'est pour tout animal une nourriture mortelle.

Apulée, L’Âne d'or ou les Métamorphoses, livre IV, traduit du latin sous la direction de Désiré Nisard, Paris, 1865.

mercredi 5 novembre 2014

Opaca secreta (1)

Neque enim frustra scribi voluisti tot paginarum opaca secreta ; aut non habent illae silvae cervos  suos recipientes se in eas et resumentes, ambulantes et pascentes, recumbentes et ruminantes.

Augustin d’Hippone (Aurelius Augustinus), dit saint Augustin, Confessions, livre XI, chapitre 2.

Ce n’est pas pour rien (frustra) que vous avez voulu que fussent écrites tant de pages profondément mystérieuses (opaca et secreta) : ces forêts-là n’ont-elles pas aussi leurs cerfs qui s’y réfugient, s’y rassurent, y paissent, s’y couchent, y ruminent ?

Pascal Quignard, Les Désarçonnés, Grasset, 2012.

samedi 1 novembre 2014

Un cheval te porte, telle est la métaphore

Nietzsche a écrit : « Un cheval te porte, telle est la métaphore. » Après les transferts qui transforment les aparlants qui crient très fort en prête-noms qui parlent sans fin, les métaphores définissent les chevaux qui font aller à toute vitesse au sein du langage, sautant de pierre en pierre, de visage en visage, de mot en mot, de texte en texte, d’image en image, comme dans les rêves.

Ce fut l’œil du cheval que monte Antonio Giulio Brignole qui bouleversa Nietzsche à Gênes. Il le nota aussitôt sur son carnet, en 1877, sortant du palazzo Rosso.
Van Dyck peignit cet œil en 1621.
Nietzsche note simplement que l’œil du cheval de Van Dyck est « plein d’orgueil » et que sa vision l’a « remis d’un coup sur pied » alors qu’il se trouvait en pleine dépression. Onze ans plus tard, en avril 1888, Nietzsche loue une chambre au 6 via Carlo Alberto à Turin. Quand il sort, il traverse la place, il emprunte la contre-allée, il suit la rive du Pô. Le 3 janvier 1889, Piazza Carlo Alberto, devant la fontaine, il regarde un vieux cheval humilié que son propriétaire frappe avec violence. Le cheval regarde Nietzsche avec un tel air de douleur que ce dernier, court vers lui, l’enlace et perd à jamais l’esprit.

Pascal Quignard, Les Désarçonnés, Grasset, 2012.

mardi 28 octobre 2014

Je congnois tout, fors que moy-mesme

Je congnois bien mouches en laict ;
Je congnois à la robe l’homme ;
Je congnois le beau temps du laid ;
Je congnois au pommier la pomme ;
Je congnois l’arbre à veoir la gomme ;
Je congnois quand tout est de mesme ;
Je congnois qui besongne ou chomme ;
Je congnois tout, fors que moy-mesme.

Je congnois pourpoinct au collet ;
Je congnois le moyne à la gonne ;
Je congnois le maistre au valet ;
Je congnois au voyle la nonne ;
Je congnois quand piqueur jargonne ;
Je congnois folz nourriz de cresme ;
Je congnois le vin à la tonne ;
Je congnois tout, fors que moy-mesme.

Je congnois cheval du mulet ;
Je congnois leur charge et leur somme ;
Je congnois Bietrix et Bellet ;
Je congnois gect qui nombre et somme ;
Je congnois vision en somme ;
Je congnois la faulte des Boesmes ;
Je congnois filz, varlet et homme ;
Je congnois tout, fors que moy-mesme.

Prince, je congnois tout en somme ;
Je congnois coulorez et blesmes ;
Je congnois mort qui nout consomme ;
Je congnois tout, fors que moy-mesme.

François Villon, Ballade des menus propos.

lundi 27 octobre 2014

Avec ces pieds

Si je devais mourir, laissez-moi une chemise et surtout ne me chaussez pas les pieds. Avec ces pieds que j’ai préparés pendant toute ma vie, que j’ai entretenus, que j’ai sauvés de la pourriture et du gel, avec eux, je ne suis pas désemparé sur la terre crue.

Eugène Savitzkaya, Sang de chien, éditions de Minuit, 1988.

dimanche 26 octobre 2014

Il pleuvait dans leurs têtes des coups insatiables

Le peu de chemin qu’il leur restait à faire, ils en firent la plus grande partie en silence, tantôt exposés à la pleine fureur des vents, tantôt par des zones calmes. Mercier essayait d’embrasser dans leur plénitude les conséquences pour eux de ce qui s’était produit, et Camier essayait de trouver un sens à la phrase qu’il venait d’entendre. Mais ils n’arrivaient pas, Mercier à concevoir leur bonheur, Camier à mener son exégèse à bien, car ils étaient fatigués, ils avaient besoin de dormir, le vent les faisait chanceler et, pour comble de désagrément, il pleuvait dans leurs têtes des coups insatiables.

Samuel Beckett, Mercier et Camier (1946), éditions de Minuit, 1970.  

http://www.onb.ac.at/images/Cilli_Wang_Mosquito_Foto.jpg

Cilli Wang, Mosquito, Foto aus einem Kabarettprogram, Österreichische Nationalbibliothek.

samedi 25 octobre 2014

Moi j’avais envie de crever mais on ne peut pas crever chaque fois qu’il y a une raison, on n’en finirait plus.

Émile Ajar [Romain Gary], L’Angoisse du roi Salomon, Mercure de France, 1979.

vendredi 24 octobre 2014

Juste le sentiment du temps qui meurt

On raconte qu’il jouait de la clarinette et imitait les oiseaux, les dindons, les grenouilles. C’est peut-être vrai. Sa fantaisie est indiscutable, mais on a dû sans doute un peu broder. Il photographiait le sourire des jeunes filles, mais de ces photographies-là, pas une n’est restée. Il notait tout, le temps qu’il faisait, les vêtements qu’il portait, les faits divers du jour, combien de litres de lait sa ferme avait vendus, tout et rien. Pour lui les moindres détails avaient leur importance. Mais l’essentiel de sa vie s’était concentré dans les yeux. Wilson était tout entier dans le regard, comme si vivre consistait à voir, à regarder, comme s’il était hanté par le visible, qu’il y cherchait quelque chose éperdument. Mais quoi ? Peut-être rien. Juste le sentiment du temps qui meurt, des formes qui défaillent.

Éric Vuillard, Tristesse de la terre. Une histoire de Buffalo Bill Cody, Actes Sud, 2014.

mardi 14 octobre 2014

La caractéristique principale de l’ « être sans destin »

La caractéristique principale de l’ « être sans destin » est l’absence totale de lien entre l’existence et la vie réelle. Une existence sans être, ou plutôt, un être sans existence. C’est la grande nouveauté du siècle.

Imre Kertész, Mentés másként (2011), Sauvegarde : Journal 2001-2003, traduit du hongrois par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba, Actes Sud, 2012.



Ödön von Horváth, Porträtfoto mit Hut, um 1938, Österreichische Nationalbibliothek.

lundi 13 octobre 2014

En 1938, Ödön von Horváth a trente-sept ans

En 1938, Ödön von Horváth a trente-sept ans. Il ne grandit plus qu’en largeur et mesure un mètre quatre-vingt-quatre. C’est un auteur dramatique à succès. Ses pièces les plus connues sont Légendes de la forêt viennoise, La Nuit italienne et Don Juan revient de guerre. Fuyant l’Allemagne nazie, il quitte l’Europe, traverse l’Autriche, la Hongrie, la Yougoslavie, la Tchécoslovaquie, l’Italie et la Suisse. De Zurich, il gagne Bruxelles où une Gitane lui lit les lignes de la main ; un coup de théâtre l’attend à Paris. Il a rendez-vous avec un cinéaste qui veut porter à l’écran son roman Jeunesse sans Dieu. Au Quartier latin, il loge à l’hôtel de l’Univers, une modeste pension. Ce 1er juin est étouffant. Von Horváth descend les Champs-Élysées. En fin d’après-midi, un violent orage éclate. Il s’abrite dans les bosquets. Un marronnier centenaire s’affale, blesse plusieurs passants et tue sur le coup l’écrivain au crâne fendu par une branche. Cette fin tragique illustre au mot près l’épilogue du Pays natal (1927) : « Ce qui est vermoulu doit s’effondrer et si moi-même j’étais vermoulu, je m’effondrerais et je crois que je ne verserais aucune larme. »

Patrick Roegiers, La traversée des plaisirs, Grasset, 2014.

vendredi 10 octobre 2014

Elle pleure pour rien

J’avais sorti de ma poche, machinalement, les photos de nous que je voulais montrer à Freddie, et parmi celles-ci, la photo de Gay Orlow, petite fille. Je n’avais pas remarqué jusque-là qu’elle pleurait. On le devinait à un froncement de ses sourcils. Un instant, mes pensées m’ont emporté loin de ce lagon, à l’autre bout du monde, dans une station balnéaire de la Russie du Sud où la photo avait été prise, il y a longtemps. Une petite fille rentre de la plage, au crépuscule, avec sa mère. Elle pleure pour rien, parce qu’elle aurait voulu continuer de jouer. Elle s’éloigne. Elle a déjà tourné le coin de la rue, et nos vies ne sont-elles pas aussi rapides à se dissiper dans le soir que ce chagrin d’enfant ?

Patrick Modiano, Rue des Boutiques obscures, Gallimard, 1978. 

La ville était déserte

Le samedi 19 septembre, le lendemain du départ de Dora et de son père, les autorités d’occupation imposèrent un couvre-feu en représailles à un attentat qui avait été commis au cinéma Rex. Personne n’avait le droit de sortir, de trois heures de l’après-midi jusqu’au lendemain matin. La ville était déserte, comme pour marquer l’absence de Dora.
Depuis, le Paris où j’ai tenté de retrouver sa trace est demeuré aussi désert et silencieux que ce jour-là. Je marche à travers les rues vides. Pour moi elles le restent, même le soir, à l’heure des embouteillages, quand les gens se pressent vers les bouches de métro. Je ne peux pas m’empêcher de penser à elle et de sentir un écho de sa présence dans certains quartiers. L’autre soir, c’était près de la gare du Nord.
J’ignorerai toujours à quoi elle passait ses journées, où elle se cachait, en compagnie de qui elle se trouvait pendant les mois d’hiver de sa première fugue et au cours des quelques semaines de printemps où elle s’est échappée à nouveau. C’est là son secret. Un pauvre et précieux secret que les bourreaux, les ordonnances, les autorités dites d’occupation, le Dépôt, les casernes, les camps, l’Histoire, le temps – tout ce qui vous souille et vous détruit – n’auront pas pu lui voler.

Patrick Modiano, Dora Bruder, Gallimard, 1997.

jeudi 9 octobre 2014

L'empreinte de nos pas

Drôles de gens. De ceux qui ne laissent sur leur passage qu’une buée vite dissipée. Nous nous entretenions souvent, Hutte et moi, de ces êtres dont les traces se perdent. Ils surgissent un beau jour du néant et y retournent après avoir brillé de quelques paillettes. Reines de beauté. Gigolos. Papillons. La plupart d’entre eux, même de leur vivant, n’avaient pas plus de consistance qu’une vapeur qui ne se condensera jamais. Ainsi, Hutte me citait-il en exemple un individu qu’il appelait l’« homme des plages ». Cet homme avait passé quarante ans de sa vie sur des plages ou au bord de piscines, à deviser aimablement avec des estivants et de riches oisifs. Dans les coins et à l’arrière-plan de milliers de photos de vacances, il figure en maillot de bain au milieu de groupes joyeux mais personne ne pourrait dire son nom et pourquoi il se trouve là. Et personne ne remarqua qu’un jour il avait disparu des photographies. Je n’osais pas le dire à Hutte mais j’ai cru que l’« homme des plages » c’était moi. D’ailleurs je ne l’aurais pas étonné en le lui avouant. Hutte répétait qu’au fond, nous sommes tous des « hommes des plages » et que « le sable – je cite ses propre termes – ne garde que quelques secondes l’empreinte de nos pas ».

Patrick Modiano, Rue des Boutiques obscures, Gallimard, 1978.

mercredi 8 octobre 2014

Aucun monde de mots ne créa son monde de choses


La destruction d’un peuple se fait toujours par étapes, et chacune est, à sa manière, innocente de la précédente. Le spectacle, qui s’empara des Indiens aux derniers instants de leur histoire, n’est pas la moindre des violences. Il fixe dans l’oubli notre assentiment initial. Partout, le premier amour n’a duré qu’une minute. Puis, chaque fois, se produisit la même incontrôlable destruction. Et aucun monde de mots ne créa son monde de choses.

Éric Vuillard, Tristesse de la terre. Une histoire de Buffalo Bill Cody, Actes Sud, 2014.

mardi 23 septembre 2014

 

Emil Hesse Burri, Walter Benjamin, Bertolt Brecht, Wilhelm Speyer, Marie Speyer, Le Lavandou 1931.

lundi 22 septembre 2014

C’est là qu’on voudrait se coucher

Un chemin encore carrossable traverse la haute lande. C’est l’ancien chemin des armées. Il coupe à travers de vastes tourbières, à cinq cents mètres d’altitude, mille si vous aimez mieux. Il ne dessert plus rien. Quelques forts en ruines, quelques maisons en ruines. La mer n’est pas loin, les vallées qui descendent vers l’est permettent de la voir, elle n’a guère plus de couleur que le ciel qui n’en a guère, elle est comme une cimaise. Dans les plis de la lande des lacs sont cachés, il faut quitter la route pour les voir, de petits sentiers y mènent, de hautes falaises les surplombent. Tout semble plat, ou en pentes douces, et cependant on passe tout près de hautes falaises, sans en soupçonner l’existence. De granit, par-dessus le marché. Étrange pays. C’est à l’Ouest que la chaîne atteint son maximum, ses pics font lever les yeux aux plus moroses, ces pics d’où l’on voit la plaine sans horizon, les célèbres pâturages, la vallée d’or. Devant eux la route serpente à perte de vue, vers le sud. Elle monte, mais on ne le dirait pas. Personne ne passe plus par ici, sinon les maniaques du pittoresque, ou de la marche à pied. Déguisée par la brande la tourbière attire, avec une attirance à laquelle les mortels ont du mal à résister. Puis elle les engloutit, ou le brouillard descend. La ville non plus n’est pas loin, il est des endroits d’où l’on voit ses lumières la nuit, sa lumière plutôt, et le jour sa fumée. On distingue même, par temps très clair, les môles du port, des deux ports, ils avancent bras minuscules dans la mer vitreuse, on les sait à plat mais on les voit levés. On voit les îles et les promontoires, il s’agit seulement de se retourner au bon endroit, et la nuit bien entendu les phares, à feux fixes et tournants. Le ciel même bleu semble plus bas, vu de ce plateau, on a beau se raisonner, l’impression demeure. C’est là qu’on voudrait se coucher, dans un creux bien tapissé de bruyère sèche, et s’endormir, une dernière fois, un après-midi. Il ferait du soleil, la tête serait parmi la vie minutieuse des tiges et des corolles, on s’endormirait vite, on quitterait vite des choses charmantes. C’est un ciel sans oiseaux, quelques oiseaux de proie tout au plus, pas d’oiseaux-oiseaux. Fin du passage descriptif.

Samuel Beckett, Mercier et Camier (1946), éditions de Minuit, 1970. 

dimanche 21 septembre 2014

[...] la réalité même, si elle est nécessaire, n’est pas complètement prévisible. Ceux qui apprennent sur la vie d’un autre quelque détail exact en tirent aussitôt des conséquences qui ne le sont pas et voient dans le fait nouvellement découvert l’explication de choses qui précisément n’ont aucun rapport avec lui.

Marcel Proust, À la recherche du temps perdu. La Prisonnière, Gallimard, 1923.

jeudi 11 septembre 2014

Décidément, avoir des ennemis n’est pas une sinécure

Nous employons le plus clair de nos veilles à dépecer en pensée nos ennemis, à leur arracher les yeux et les entrailles, à presser et vider leurs veines, à piétiner et broyer chacun de leurs organes, tout en leur laissant par charité la jouissance de leur squelette. Cette concession faite, nous nous calmons, et, recrus de fatigue, glissons dans le sommeil. Repos bien gagné après tant d’acharnement et de minutie. Nous devons du reste récupérer des forces pour pouvoir la nuit suivante recommencer l’opération, nous remettre à une besogne qui découragerait un Hercule boucher. Décidément, avoir des ennemis n’est pas une sinécure.

Emil Cioran, Histoire et Utopie, Gallimard, 1960.

mercredi 3 septembre 2014

Les désirs sont déjà des souvenirs

Il vient à l’homme qui chevauche longtemps au travers de terrains sauvages, le désir d’une ville. Pour finir, il arrive à Isidora, une ville où les palais ont des escaliers en colimaçon incrustés de coquillages marins, où l’on fabrique lunettes et violons dans les règles de l’art, où lorsque l’étranger hésite entre deux femmes il en rencontre toujours une troisième, où les combats de coqs dégénèrent en rixes sanglantes mettant aux prises les parieurs. C’est à tout cela qu’il pensait quand il avait le désir d’une ville. Isidora est donc la ville de ses rêves : à une différence près. Dans son rêve, la ville le comprenait lui-même, jeune ; il parvient à Isidora à un âge avancé. Il y a sur la place le petit mur des vieux qui regardent passer la jeunesse ; lui-même y est assis, parmi les autres. Les désirs sont déjà des souvenirs.

Italo Calvino, Le città invisibili, 1972, Les Cités invisibles, traduit de l'italien par Jean Thibaudeau, Le Seuil, 1974.

samedi 23 août 2014

Le scepticisme, disent les Anglais, commence quand, assis dans une église entre un flic et une bonne sœur, vous constatez que votre portefeuille a disparu.

Roland Jaccard, Cioran et compagnie, Presses universitaires de France, 2005.

jeudi 3 juillet 2014

 

August Sander, Secrétaire à la Radio ouest-allemande à Cologne, 1931. 

Je sentais par la force de mes investigations, leur désordre, leur hasard, leur énigme, que la photographie est un art peu sûr, tout comme le serait (si on se mettait en tête de l’établir) une science des corps désirables ou haïssables.

Roland Barthes, La Chambre claire, 1980.

dimanche 29 juin 2014

Plutôt que dépeuplées ses photographies sont silencieuses



Plutôt que dépeuplées ses photographies sont silencieuses. D’un silence particulier, atgétien ; en quoi la lumière des longues secondes d’exposition se convertit, qui détache l’image du monde ambiant et lui fait comme un reliquaire. Silence qui va jusqu’à des nettetés de visions, impératives et soudaines, comme si l’on avait ôté le langage dans le cerveau d’un fou. [...]
Cette immobilité et ce silence, ce présent, ne sont pas d’un temps suspendu, fixé ; de ce temps dont nous disons étourdiment qu’il passe, qu’il s’écoule ; mais le temps lui même, immobile, au sein de quoi tout passe. Le temps n’est pas ce qui use les choses et fait vieillir la vie, il est ce qu’engendre la fatigue des choses, la croissance et la décrépitude, la vie périssable, la ruine. [...] Une mélancolie héraclitéenne infuse dans cette œuvre : on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, qui n’est pas celui du temps, mais notre propre vie allant au déversoir.

Baudouin de Bodinat, « Eugène Atget, poète matérialiste », Trouvailles, novembre 1992, rééd. éditions Fario, 2014.

samedi 21 juin 2014

lundi 16 juin 2014

Un trou de serrure avec une clef dedans

Il faut d’abord que j’avoue une tentation absolument charmante, longue, caractéristique, irrésistible pour mon esprit.
C’est de donner au monde, à l’ensemble des choses que je vois ou que je conçois pour la vue, non pas comme le font la plupart des philosophes et comme il est sans doute raisonnable, la forme d’une grande sphère, d’une grande perle, molle et nébuleuse, comme brumeuse, ou au contraire cristalline et limpide, dont comme l’a dit l’un d’eux le centre serait partout et la circonférence nulle part, ni non plus d’une « géométrie dans l’espace », d’un incommensurable damier, ou d’une ruche aux innombrables alvéoles tour à tour vivantes et habitées, ou mortes et désaffectées, comme certaines églises sont devenues des granges ou des remises, comme certaines coquilles autrefois atténués à un corps mouvant et volontaire de mollusque, flottent vidées par la mort, et n’hébergent plus que de l’eau et un peu de fin gravier jusqu’au moment où un bernard-l’hermite les choisira pour habitacle et s’y collera par la queue, ni même d’un immense corps de la même nature que le corps humain, ainsi qu’on pourrait encore l’imaginer en considérant dans les systèmes planétaires l’équivalent des systèmes moléculaires et en rapprochant le télescopique du microscopique.
Mais plutôt, d’une façon tout arbitraire et tour à tour, la forme des choses les plus particulières, les plus asymétriques et de réputation contingentes (et non pas seulement la forme mais toutes les caractéristiques, les particularités de couleurs, de parfums), comme par exemple une branche de lilas, une crevette dans l’aquarium naturel des roches au bout du môle du Grau-du-Roi, une serviette-éponge dans ma salle de bains, un trou de serrure avec une clef dedans.
Et à bon droit sans doute peut-on s’en moquer ou m’en demander compte aux asiles, mais j’y trouve tout mon bonheur.

Francis Ponge, Proêmes, Gallimard, 1942.

vendredi 13 juin 2014

Le lieu le plus sombre, dit un proverbe chinois, est toujours sous la lampe.

Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux, Le Seuil, 1977.

jeudi 12 juin 2014

La terre est ronde comme une boule

La terre est ronde comme une boule mais elle n’est pas lisse comme la boule. Si l’on pouvait la toucher d’un gros doigt on sentirait des aspérités : montagnes, monuments. Un toucher très sensible pourrait aussi sentir des populations affolées.

Chaval, Les Gros Chiens, éditions Climats, 1990. 

mercredi 11 juin 2014

Le pessimisme est l’optimisme du pessimiste.

Louis Scutenaire, Mes inscriptions, 1943-44, éditions Labor, 1990.

dimanche 8 juin 2014

Qu’est-ce que la langue ? C’est le fouet de l’air

Parvenu à un certain âge, l’on s’aperçoit que les sentiments qui vous apparaissaient comme l’effet d’un affranchissement absolu, dépassant la naïve révolte : la volonté de savoir jouer tous les rôles, et une préférence pour les rôles les plus communs parce qu’ils vous cachent mieux, rejoignent dangereusement ceux auxquels leur veulerie ou leur bassesse amènent vers la trentaine tous les bourgeois.
C’est alors de nouveau la révolte la plus naïve qui est méritoire.
Mais est-ce que de l’état d’esprit où l’on se tient en décidant de n’envisager plus les conséquences de ses actes, l’on ne risque pas de glisser insensiblement bientôt à celui où l’on ne tient compte d’aucun futur, même immédiat, où l’on ne tente plus rien, où l’on se laisse aller? Et si encore c’était soi qu’on laissait aller, mais ce sont les autres, les nourrices, la sagesse des nations, toute cette majorité à l’intérieur de vous qui vous fait ressembler aux autres, qui étouffe la voix du plus précieux.
Et pourtant, je le sais, tout peut tourner immédiatement au pire, c’est la mort à très bref délai si je décide un nouveau décollement, une vie libre, sans tenir compte d’aucune conséquence. Par malchance, par goût du pire, — et tout ce qui se déchaîne à chaque instant dans la rue... Dieu sait ce que je vais désirer ! Quelle imagination va me saisir, quelle force m’entraîner !
Mais enfin, si se mettre ainsi à la disposition de son esprit, à la merci de ses impulsions morales, si rester capable de tout est assurément le plus difficile, demande le plus de courage, — peut-être n’est-ce pas une raison suffisante pour en faire le devoir.
À bas le mérite intellectuel ! Voilà encore un cri de révolte acceptable.
Je ne voudrais pas en rester là, — et je préconiserai plutôt l’abrutissement dans un abus de technique, n’importe laquelle ; bien entendu de préférence celle du langage, ou rhétorique.
Quoi d’étonnant en effet à ce que ceux qui bafouillent, qui chantent ou qui parlent reprochent à la langue de ne rien savoir faire de propre ? Ayons garde de nous en étonner. Il ne s’agit pas plus de parler que de chanter. « Qu’est-ce que la langue, lit-on dans Alcuin ? C’est le fouet de l’air. » On peut être sûr qu’elle rendra un son si elle est conçue comme une arme. Il s’agit d’en faire l’instrument d’une volonté sans compromission, — sans hésitation ni murmure. Traitée d’une certaine manière la parole est assurément une façon de sévir.

Francis Ponge, Proêmes, Gallimard, 1942.

jeudi 5 juin 2014

J’ai mordu Cléopâtre, renversé Babylone, incendié Gomorrhe. Je le regrette.
J’ai bâti Londres et Rome, j’ai inspiré saint Augustin. Je n’en suis plus fier.

Louis Scutenaire, Les inscriptions, 1943-44, éditions Labor, 1990.

dimanche 1 juin 2014

De là nous passerons à autre chose

L’homme physiquement ne changera sans doute pas beaucoup (si l’on peut concevoir pourtant certaines modifications de détail : une plus complète atrophie des orteils par exemple, une disparition presque totale du système pileux). Nous pouvons donc le décrire. De là nous passerons à autre chose.

Francis Ponge, Proêmes, Gallimard, 1942.

lundi 26 mai 2014

Le Club des méprisants

Situé derrière la gare d’Austerlitz ce club groupait des membres méprisants. Les réunions avaient lieu en principe le lundi et se déroulaient au milieu d’un profond mépris. Le processus en était toujours à peu près le même, le Président jetait un regard méprisant sur les membres, ceux-ci le regardaient en ricanant, certains lui tournaient ostensiblement le dos, d’autres crachaient par terre. Le Président haussait les épaules et lisait trop vite et du bout des dents un texte désinvolte qu’il froissait ensuite entre ses mains. Ces réunions ne pouvaient durer plus de quelques minutes en raison de l’animosité qui ne cessait de croître entre les membres que seul leur mutuel mépris empêchait de se battre. Cela ne pouvait donc durer et ne dura pas en effet plus de quatre ans ce qui n’est déjà pas négligeable.

Chaval, Les Gros Chiens, éditions Climats, 1990.

dimanche 25 mai 2014

La grimace qu’il faudrait faire pour exprimer toute sa vraie âme sans rien en perdre

Autant pas se faire d’illusions, les gens n’ont rien à se dire, ils ne se parlent que de leurs peines à eux chacun, c’est entendu. Chacun pour soi, la terre pour tous. Ils essayent de s’en débarrasser de leur peine, sur l’autre, au moment de l’amour, mais alors ça ne marche pas et ils ont beau faire, ils la gardent tout entière leur peine, et ils recommencent, ils essayent encore une fois de la placer. « Vous êtes jolie, Mademoiselle », qu’ils disent. Et la vie les reprend, jusqu’à la prochaine où on essayera encore le même petit truc. « Vous êtes bien jolie, Mademoiselle !… »
Et puis à se vanter entre-temps qu’on y est arrivé à s’en débarrasser de sa peine, mais tout le monde sait bien n’est-ce pas que c’est pas vrai du tout et qu’on l’a bel et bien gardée entièrement pour soi. Comme on devient de plus en plus laid et répugnant à ce jeu-là en vieillissant, on ne peut même plus la dissimuler sa peine, sa faillite, on finit par en avoir plein la figure de cette sale grimace qui met des vingt ans, des trente ans et davantage à vous remonter enfin du ventre sur la face. C’est à cela que ça sert, à ça seulement, un homme, une grimace, qu’il met toute une vie à se confectionner, et encore qu’il arrive même pas toujours à la terminer tellement qu’elle est lourde et compliquée la grimace qu’il faudrait faire pour exprimer toute sa vraie âme sans rien en perdre.

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Denoël & Steele, 1932.  

samedi 24 mai 2014

La pensée fait mal aux reins

La pensée fait mal aux reins. On ne peut à la fois porter des fardeaux et des idées.
Remy de Gourmont, Promenades philosophiques, Mercure de France, 1905.

vendredi 23 mai 2014



Zakâriyâ ibn Mohammed ibn Mahmûd al-Qazwini, ʿAjā'ib al-makhlūqāt wa gharā'ib al-mawjūdāt [Les Merveilles des choses créées et les curiosités des choses existantes], Bayerische StaatsBibliothek, Cod. arab. 464, 1280.

vendredi 2 mai 2014

Rien n’avait commencé puisque rien ne continuait

Si quelque chose un jour commença d’avoir lieu, quelque chose qui voulait « prendre » pour bientôt prendre forme et plus tard prendre fin, nous l’avons oublié très vite, nous ne l’avons pas ramassé, pas raconté ; nous l’aurions pulvérisé plutôt. Nous, à qui le séjour de la moindre des choses donnait la crainte de la retrouver collée. Rien n’avait commencé puisque rien ne continuait, rien dans aucune direction ferme. La Terre n’était pas notre sol, notre mère, et certains voulaient croire que nous passions sur elle pour l’alléger. Les aveugles rêvaient à des murs qui n’auraient pas arrêté leur main

Roland Dubillard, « Les Campements », Olga ma vache, Gallimard, 1974. 

jeudi 1 mai 2014


 












« – Vous travaillez ?
– Tout le temps
– La nuit aussi ?
– La nuit surtout et la nuit dans le jour.
– Dans quelle branche ?
– Les sources, les racines, les commencements, les entrées et les sorties en matière. »

Christian Dotremont

La résolution que nous avions prise

La résolution que nous avions prise de demeurer irrésolus nous semblait plus tristement que les autres impossible à tenir. Une perfection, ni passée ni présente, sous-tendait notre parole et l’utilisait à rendre lumineuse l’imperfection de nos mœurs. Force nous était de la rejeter dans un futur inattendu mais fatal. Après nous ne savions quel bouleversement, un simple déclic de l’imparfait, comme lorsque deux gouttes d’eau se fondent en une, nous rendait capables de saisir ce que nous ne faisions qu’apprécier, accomplirait la promesse distante que semblaient nous faire les objets. Ceux qui se refusaient à l’expérience de l’encre pressentaient vaguement l’avenir comme un incendie.

Roland Dubillard, « Les Campements », Olga ma vache, Gallimard, 1974.

mardi 22 avril 2014

God me donne le brevet suivant


Article premier
Jamais de douleur sérieuse, jusqu’à une vieillesse fort avancée ; alors, non douleur, mais mort par apoplexie, au lit, pendant le sommeil, sans aucune douleur morale ou physique.
Chaque année, pas plus de trois jours d’indisposition.
Le corps et ce qui en sort inodore.

Article 2
Les miracles suivants ne seront aperçus ni soupçonnés par personne.

Article 3
La mentula, comme le doigt indicateur pour la dureté et pour le mouvement, cela à volonté. La forme, deux pouces de plus que l’article, même grosseur. Mais plaisir par la mentula, seulement deux fois la semaine.
Vingt fois par an le privilégié pourra se changer en l’être qu’il voudra, pourvu que cet être existe. Cent fois par an, il saura pour vingt-quatre heures la langue qu’il voudra.

Article 4
Le privilégié, ayant une bague au doigt et serrant cette bague en regardant une femme, elle devient amoureuse de lui à la passion, comme nous voyons qu’Héloïse le fut d’Abélard. Si la bague est un peu mouillée de salive, la femme regardée devient seulement une amie tendre et dévouée. Regardant une femme et ôtant sa bague du doigt, les sentiments inspirés en vertu des privilèges précédents cessent. La haine se change en bienveillance, en regardant l’être haineux et frottant une bague au doigt.
Ces miracles ne pourront avoir lieu que quatre fois par an pour l’amour-passion ; huit fois pour l’amitié ; vingt fois pour la cessation de la haine, et cinquante fois pour l’inspiration d’une simple bienveillance.

Article 5
Beaux cheveux, belle peau, excellents doigts jamais écorchés, odeur suave et légère. Le 1er février et le 1er juin de chaque année, les habits du privilégié deviennent comme ils étaient la troisième fois qu’il les a portés.

Article 6
Miracles aux yeux de tous ceux qui ne le connaissent pas : le privilégié aura la figure du général Debelle, mort à Saint-Domingue, mais aucune imperfection. Il jouera parfaitement au wisk (sic), à l’écarté, au billard, aux échecs, mais ne pourra jamais gagner plus de cent francs. Il tirera le pistolet, il montera à cheval, il fera des armes dans la perfection.

Article 7
Quatre fois par an, il pourra se changer en l’animal qu’il voudra ; et, ensuite, se rechanger en homme. Quatre fois par an, il pourra se changer en l’homme qu’il voudra ; plus, concentrer sa vie en celle d’un animal, lequel, dans le cas de mort ou d’empêchement de l’homme numéro un dans lequel il s’est changé, pourra le rappeler à la forme naturelle de l’être privilégié. Ainsi, le privilégié pourra, quatre fois par an, et pour un temps illimité chaque fois occuper deux corps à la fois.

Article 8
Quand l’homme privilégié portera sur lui ou au doigt, pendant deux minutes, une bague qu’il aura portée un instant dans sa bouche, il deviendra invulnérable pour le temps qu’il aura désigné. Il aura dix fois par an la vue de l’aigle et pourra faire, en courant, cinq lieues en une heure.

Article 9
Tous les jours, à deux heures du matin, le privilégié trouvera dans sa poche un napoléon d’or, plus la valeur de quarante francs en monnaie courante, d’argent du pays où il se trouve. Les sommes qu’on lui aura volées se retrouveront la nuit suivante, à deux heures du matin, sur une table, devant lui. Les assassins, au moment de le frapper ou de lui donner du poison, auront un accès de choléra aigu de huit jours. Le privilégié pourra abréger ces douleurs en disant : "Je prie que les souffrances d’Un tel cessent ou soient changées en telle douleur moindre."
Les voleurs seront frappés d’un accès de choléra aigu, pendant deux jours, au moment où ils se mettront à commettre le vol.

Article 10
À la chasse, huit fois par an, un petit drapeau indiquera au privilégié, à une lieue de distance, le gibier qui existera et sa position exacte. Une seconde avant que le gibier parte, le petit drapeau sera lumineux ; il est bien entendu que ce petit drapeau sera invisible à tout autre que le privilégié.

Article 11
Un drapeau semblable indiquera au privilégié les statues cachées sous terre, sous les eaux, et par des murs ; quelles sont ces statues, quand et par qui faites, et le prix qu’on pourra en trouver une fois découvertes. Le privilégié pourra changer ces statues en une balle de plomb du poids d’un quart d’once. Ce miracle du drapeau et du changement successif en balle et en statue ne pourra avoir lieu que huit fois par an.

Article 12
L’animal monté par le privilégié, ou tirant le véhicule qui le porte, ne sera jamais malade, ne tombera jamais.
Le privilégié pourra s’unir à cet animal de façon à lui inspirer ses volontés et à partager ses sensations. Ainsi, le privilégié montant un cheval ne fera qu’un avec lui et lui inspirera ses volontés. L’animal, ainsi uni au privilégié, aura des forces et une vigueur triples de celles qu’il possède dans son état ordinaire.
Le privilégié, transformé en mouche, par exemple, et monté sur un aigle, ne fera qu’un avec cet aigle.

Article 13
Le privilégié ne pourra dérober ; s’il l’essayait, ses organes lui refuseraient l’action. Il pourra tuer dix êtres humains par an ; mais aucun être auquel il aurait parlé. Pour la première année, il pourra tuer un être, pourvu qu’il ne lui ait pas adressé la parole en plus de deux occasions différentes.

Article 14
Si le privilégié voulait raconter ou révélait un des articles de son privilège, sa bouche ne pourrait former aucun son, et il aurait mal aux dents pendant vingt-quatre heures.

Article 15
Le privilégié prenant une bague au doigt et disant : je prie que les insectes nuisibles soient anéantis ; tous les insectes, à six mètres de la bague, dans tous les sens, seront frappés de mort. Ces insectes sont puces, punaises, poux de toute espèce, morpions, cousins, mouches, rats, etc.
Les serpents, vipères, lions, tigres, loups et tous les animaux venimeux prendront la fuite, saisis de crainte, et s’éloigneront d’une lieue.

Article 16
En tout lieu, le privilégié, après avoir dit : Je prie pour ma nourriture, trouvera : deux livres de pain, un bifteck cuit à point, un gigot idem, un plat d’épinards idem, une bouteille de Saint-Julien, une carafe d’eau, un fruit et une glace, et une demi-tasse de café. Cette prière sera exaucée deux fois dans les vingt-quatre heures.

Article 17
Dix fois par an, le demandant, le privilégié ne manquera ni avec un coup de fusil, ni avec un coup de pistolet, ni avec un coup d’une arme quelconque, l’objet qu’il aura voulu atteindre.
Dix fois par an, il fera des armes d’une force double de celui avec lequel il se battra ou essaiera ses forces : mais il ne pourra faire de blessure causant mort, douleur ou désagrément durant plus de cent heures.

Article 18
Dix fois par an, le privilégié, le demandant, pourra diminuer des trois quarts la douleur d’un être qu’il verra ; ou cet être étant sur le point de mourir, il pourra prolonger sa vie de dix jours, en diminuant des trois quarts la douleur actuelle. Il pourra, le demandant, obtenir pour cet être souffrant la mort subite et sans douleur.

Article 19
Le privilégié pourra changer un chien en une femme belle ou laide ; cette femme lui donnera le bras et aura le degré d’esprit de Mme Ancilla, et le cœur de Mélanie.
Ce miracle pourra se renouveler vingt fois chaque année.
Le privilégié pourra changer un chien en un homme qui aura la tournure de Pépin de Bellisle et l’esprit de M. (Koreff), le médecin juif.

Article 20
Le privilégié ne sera jamais plus malheureux qu’il ne l’a été du 1er août 1839 au 1er avril 1840.
Deux cents fois par an, le privilégié pourra réduire son sommeil à deux heures, qui produiront les effets physiques de huit heures. Il aura la vue d’un lynx et la légèreté de Debureau.

Article 21
Vingt fois par an, le privilégié pourra deviner la pensée de toutes les personnes qui sont autour de lui à vingt pas de distance. Cent vingt fois par an, il pourra voir ce que fait actuellement la personne qu’il voudra ; il y a exception complète pour la femme qu’il aimera le mieux.
Il y a encore exception pour les actions sales et dégoûtantes.

Article 22
Le privilégié ne pourra gagner aucun argent, autre que ses soixante francs par jour, au moyen des privilèges ci-dessus énoncés. Cent cinquante fois par an, il pourra obtenir, en le demandant, que telle personne oublie entièrement lui, privilégié.

Article 23
Dix fois par an, le privilégié pourra être transporté au lieu où il voudra, à raison d’une heure pour cent lieues ; pendant le transport il dormira.

Stendhal, Les Privilèges.

lundi 14 avril 2014

Physique, ton idée même, tes lois : Je ne t’aime pas

La vie de Brod était la lente compréhension du fait que le monde n’était pas pour elle, et que, sans en connaître au juste la raison, elle ne serait jamais heureuse et sincère en même temps. Elle avait le sentiment de déborder pour ainsi dire, produisant et accumulant toujours plus d’amour à l’intérieur d’elle. Mais il n’y avait pas moyen de l’épancher. Table, talisman en ivoire d’éléphant, arc-en-ciel, oignon, coiffure, mollusque, shabbat, violence, cuticule, mélodrame, fossé, miel, poupée… Rien de tout cela ne l’émouvait. Elle abordait son monde sincèrement, cherchant quelque chose qui mérite les volumes d’amour qu’elle savait avoir en elle, mais à tout, et chacun, elle devait dire, Je ne t’aime pas. Piquet de clôture à l’écorce brune : Je ne t’aime pas. Poème trop long : Je ne t’aime pas. Repas dans une écuelle : Je ne t’aime pas. Physique, ton idée même, tes lois : Je ne t’aime pas. Rien ne lui donnait le sentiment d’être un peu plus qu’il n’était en réalité. Toute chose n’était qu’une chose, complètement embourbée dans sa chositude.

Jonathan Safran Foer, Everything is Illuminated, 2002, Tout est illuminé, traduit de l'anglais par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso, éditions de l'Olivier, 2003.

mercredi 26 mars 2014

Trauer

La tristesse (Trauer) est la disposition d’esprit dans laquelle le sentiment donne une vie nouvelle, comme un masque, au monde déserté, afin de jouir à sa vue d’un plaisir mystérieux.

Walter Benjamin, Ursprung des deutschen Trauerspiels, 1925 ; Origine du drame baroque allemand, traduit de l'allemand par Sibylle Muller, avec le concours de André Hirt, Flammarion, 1985.

mardi 25 mars 2014

Pourquoi ne meurt-on plus d’amour ?

Parce que les femmes sont plus faciles ? ou parce que notre époque fournit les hommes de moyens nouveaux en grands nombre pour se détruire soi-même et mutuellement : vérole, poudre noire, mariages précoces et querelles de religion ? Ou n’y a-t-il en vérité nul précédent ni exemple du fait ? À moins que quelques-uns en meurent mais par suite ne méritent ni le souvenir ni la mention.

John Donne, Paradoxes and Problems, 1633-53, Paradoxes et problèmes, problème V, traduit de l’anglais par Pierre Alferi, Allia, 1994.

lundi 24 mars 2014

Notre doute est notre passion et notre passion est notre tâche

[...] he was better of course, but better, after all, than what? He should never again, as at one or two great moments of the past, be better than himself. The infinite of life was gone, and what remained of the dose a small glass scored like a thermometer by the apothecary. He sat and stared at the sea, which appeared all surface and twinkle, far shallower than the spirit of man. It was the abyss of human illusion that was the real, the tideless deep.
[...] The tears filled his mild eyes; something precious had passed away. This was the pang that had been sharpest during the last few years--the sense of ebbing time, of shrinking opportunity; and now he felt not so much that his last chance was going as that it was gone indeed. He had done all he should ever do, and yet hadn’t done what he wanted. This was the laceration—that practically his career was over: it was as violent as a grip at his throat.
[...] “A second chance—THAT’S the delusion. There never was to be but one. We work in the dark--we do what we can—we give what we have. Our doubt is our passion and our passion is our task. The rest is the madness of art”.

[...] certes, il allait mieux, mais tout compte fait, mieux par rapport à quoi ? Jamais plus, comme en un ou deux grandes occasions passées, il ne serait derechef mieux qu’à son ordinaire. L’infini de l’existence s’en était allé ; il n’en subsistait plus que la valeur d’un petit verre gradué tel un thermomètre chez le pharmacien. Il demeura assis, les yeux fixés sur la surface brasillante de la mer, qui apparaissait bien moins profonde que l’esprit humain. C’était l’illusion sans fond propre à l’homme qui constituait la vrai, l’immuable profondeur.
 [...] Ses yeux doux s’emplirent de larmes. Quelque chose de précieux venait de mourir. Au cours de ces dernières années, il n’avais rien éprouvé d’aussi déchirant que cette sensation du temps qui reflue, des opportunités qui se raréfient. Il sentait non seulement qu’à présent sa dernière chance s’éloignait mais qu’en fait elle s’était déjà bel et bien éloignée. Tout ce qu’il pourrait jamais accomplir, il l’avait accompli, sans pour autant avoir accompli ce qu’il s’était proposé de faire. De là son déchirement : en somme, sa carrière avait touché à son terme. L’expérience était aussi violente que de se sentir brutalement saisi à la gorge.
[...] « Une seconde chance... c’est bien là l’illusion. Il n’en est jamais prévu qu’une. Nous travaillons dans les ténèbres...  Nous faisons ce que nous pouvons ; nous donnons ce que nous avons. Notre doute est notre passion et notre passion est notre tâche. Le reste relève de  la folie de l’art. »

Henry James, « The Middle Years », 1893 ; « Les Années médianes » traduit de l’anglais par François Piquet, Nouvelles complètes III, 1888-1898, édition établie par Annick Duperray, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2011.

samedi 22 mars 2014

De baignoire à baignoire

Certains trop-pleins de baignoire avaient la propriété de nous transmettre de lointaines paroles. Nous aimions converser ainsi de baignoire à baignoire, et des amitiés purement acoustiques en naissaient, à travers une distance que personne ne pensa jamais à réduire.

Roland Dubillard, « Les Campements », Olga ma vache, Gallimard, 1974.

vendredi 21 mars 2014

Qu’avons-nous décidé au juste ?

Qu’avons-nous décidé au juste ? dit Mercier. Je me rappelle que nous nous sommes mis d’accord, comme toujours d’ailleurs, mais je ne sais plus sur quoi. Mais toi tu dois le savoir, puisque en somme c’est ton projet que nous sommes en train de réaliser, n’est-ce pas ?
Pour moi aussi, dit Camier, certains détails sont devenus obscurs, sans parler de certaines finesses de raisonnement. Je te dirai donc plutôt ce que nous allons faire que pourquoi nous allons le faire. Encore mieux, ce que nous allons essayer de faire.
Je suis prêt à tout essayer, dit Mercier, à condition de savoir quoi.

Samuel Beckett, Mercier et Camier (1946), éditions de Minuit, 1970. 

Torse


Celui seul qui saurait considérer son propre passé comme le produit de la contrainte et de la nécessité serait à même d’en tirer à chaque instant pour lui-même le meilleur parti. Car ce que l’un a vécu est dans le meilleur des cas comparable à la belle sculpture dont tous les membres, à l’occasion de transports, furent brisés, et qui n’offre désormais rien d’autre que le bloc précieux à partir duquel il doit tailler l’image de son avenir.

Walter Benjamin, Einbahnstraße, 1928, Sens unique, « Antiquités », traduit de l’allemand et préfacé par Frédéric Joly, Payot, 2013.

jeudi 20 mars 2014

Nous n'allons pas, on nous emporte

Nostre façon ordinaire c'est d'aller apres les inclinations de nostre appetit, à gauche, à dextre, contre-mont, contre-bas, selon que le vent des occasions nous emporte : Nous ne pensons ce que nous voulons, qu'à l'instant que nous le voulons : et changeons comme cest animal, qui prend la couleur du lieu, où on le couche. Ce que nous avons à cett'heure proposé, nous le changeons tantost, et tantost encore retournons sur nos pas : ce n'est que branle et inconstance :
Ducimur ut nervis alienis mobile lignum
Nous n'allons pas, on nous emporte : comme les choses qui flottent, ores doucement, ores avecques violence, selon que l'eau est ireuse ou bonasse.

Michel de Montaigne, Essais, livre II, chapitre 1, De l'inconstance de nos actions.

lundi 17 mars 2014

À peine une couronne de papier doré

Les nuages se bâtissent en lignes de pierres
l’une sur l’autre
légère voûte ou arche grise.

Nous pouvons porter peu des chose,
à peine une couronne de papier doré ;
à la première épine
nous crions à l’aide et nous tremblons.

Philippe Jaccottet, Pensées sous les nuages, Gallimard, 1983.

vendredi 14 mars 2014

Nous éprouvions une difficulté toujours renaissante à admettre qu’une chose ne pût se passer de support

Nous éprouvions une difficulté toujours renaissante à admettre qu’une chose ne pût se passer de support. Simplement abandonnée à hauteur d’homme, l’expérience nous avait appris qu’une tasse vide ne tenait pas. Aussi, nous préférions la jeter contre une cloison lointaine. Bien des choses fragiles, pour finir du moins avec aisance, disparaissaient ainsi dans leur trajectoire.

Roland Dubillard, « Les Campements », Olga ma vache, Gallimard, 1974.

jeudi 13 mars 2014

Ett liv

Ett liv
en gång sagt
som en replik
sagd utan hemligheter
vid det öppna fönstret

Une vie
dite une fois
comme une réplique
sans secrets
devant la fenêtre ouverte


Bo Carpelan, 73 dikter, 1966, 73 poèmes, traduit du suédois par Carl Gustaf Bjurström & Lucie Albertini, Paris, 1984.

mercredi 12 mars 2014

Nous nous arrangions toujours pour que rien ne fût éclairé totalement

Nous nous arrangions toujours pour que rien ne fût éclairé totalement. Nos lanternes ajourées mettaient sur les objets autant d’ombre que de lumière. Cela nous fortifiait de savoir que la lumière et les choses, si étroitement unies en apparence, étaient au fond distinctes et toujours sur le point de se séparer.

Roland Dubillard, « Les Campements », Olga ma vache, Gallimard, 1974.

mardi 11 mars 2014

Pour ma part, quand je pénètre le plus intimement dans ce que j’appelle moi

Pour ma part, quand je pénètre le plus intimement dans ce que j’appelle moi, je bute toujours sur une perception particulière ou sur une autre, de chaud ou de froid, de lumière ou d’ombre, d’amour ou de haine, de douleur ou de plaisir. Je ne peux jamais me saisir, moi, en aucun moment, sans une perception et je ne peux rien observer que la perception. Quand mes perceptions sont écartées pour un temps, comme par un sommeil tranquille, aussi longtemps je n’ai plus conscience de moi et on peut dire vraiment que je n’existe pas. Si toutes mes perceptions étaient supprimées par la mort et que je ne puisse ni penser, ni sentir, ni voir, ni aimer, ni haïr après la dissolution de mon corps, je serais entièrement annihilé et je ne conçois pas ce qu’il faudrait de plus pour faire de moi un parfait mort. Si quelqu’un pense, après une réflexion sérieuse et impartiale, qu’il a, de lui-même, une connaissance différente, il me faut l’avouer, je ne peux raisonner plus longtemps avec lui. Tout ce que je peux lui accorder, c’est qu’il peut être dans le vrai aussi bien que moi et que nous différons essentiellement sur ce point. Peut-être peut-il percevoir quelque chose de simple et de certain qu’il appelle lui : et pourtant je suis sûr qu’il n’y a pas en moi de pareil principe.

David Hume, Traité de la nature humaine, livre 1, 4e partie, section VI, traduit de l’anglais par André Leroy, éditions Aubier-Montaigne, 1946.

lundi 10 mars 2014

Fumer, pour nous

Fumer, pour nous, c’était avant tout donner un peu de consistance à la lumière. Nous rêvions de moyens analogues qui nous auraient rendu la musique moins contestable, et moins vague le regard de ceux d’entre nous que l’amour semblait troubler.

Roland Dubillard, « Les Campements », Olga ma vache, Gallimard, 1974.

dimanche 9 mars 2014

Le mois de mars ne sert à rien

Le mois de mars ne sert à rien. Il ne fait qu’allonger l’hiver et retarder le jour où éclatera « le rire embaumé des lilas ».
Les individus qui sont nés en mars n’ont rien de particulièrement martial. Comme les autres, ils s’interdisent rigoureusement tout acte d’héroïsme afin de ne pas inquiéter leurs familles.
Le 21 mars est la date de l’équinoxe du printemps. Les savants nous disent qu’à ce moment de l’année la durée du jour est égale, en tous lieux, à celle de la nuit. Si vous vous en tenez à vos propres observations, vous verrez que ce n’est pas vrai. Mais il faut le croire, car cela a été prouvé scientifiquement.
L’événement le plus sensationnel du mois de mars est la fête de Pâques. On est souvent obligé de la célébrer en avril, car, très mal attachée, cette fête jouit d’une grande mobilité (ce qui ne se produirait pas dans un monde bien organisé). Oui, le jour de Pâques se déplace dans le temps. Il ne se déplace heureusement pas dans l’espace. Cela permet à chacun de faire chaque année ses Pâques au même endroit que l’année précédente.
À Pâques, les poules ne font que des œufs durs et des œufs en chocolat. (Éviter les contrefaçons.)
C’est au mois de mars que fleurissent les marsupiaux, les marsouins et les Marseillais. Mais si on ne les arrose pas, ils se fanent très rapidement.
Avant la fin de mars, débarrassez-vous de vos vieux chicots et remplacez-les par de belles dents neuves donnant l’illusion du jaune « naturel ».

Henri Roorda [van Eysinga], Almanach Balthazar (1923-1926), Œuvres complètes, L’Âge d’homme, 1970. 

vendredi 7 mars 2014

Devant qui cherche-t-il à se dissimuler ?


Lorsqu'un homme se masque ou se revêt d'un pseudonyme, nous nous sentons défiés. Cet homme se refuse à nous. En revanche nous voulons savoir, nous entreprenons de le démasquer. Devant qui cherche-t-il à se dissimuler ? Devant quel Pouvoir a-t-il peur ? Quel Regard lui fait donc honte ? Nous demandons derechef : comment était fait son visage, pour qu'il ait eu besoin de le dissimuler ? Et une nouvelle question s'enchaîne aux précédentes : que veut dire ce nouveau visage dont il s'affuble, quelle signification donne-t-il à ses conduites masquées, quel personnage vient-il maintenant simuler, après avoir dissimulé ce qui voulait disparaître ?

Jean Starobinski, L’Œil vivant, « Stendhal pseudonyme », Gallimard, 1961.

dimanche 23 février 2014

Le premier petit pois



J’ai un ami. Il est chimiste : un beau cerveau de savant.
Un jour, comme il dînait, un petit pois roula par terre hors de son assiette. Ce n’est rien un petit pois. D’abord, il ne le remarqua pas. Puis il y pensa. Puis il s’inquiéta. Puis il se tourmenta. Puis il voulut savoir où ce petit pois avait roulé par terre hors de son assiette ?
Il quitta sa place et se mit à genoux sous la table.
— M’ami que fais-tu ?
— Rien ! Je cherche un petit pois.
— Laisse donc.
— Non ! Je veux trouver le petit pois qui a roulé par terre hors de mon assiette.
Sa femme pour lui plaire, ensuite la servante, se mirent à genoux pour chercher avec lui ce petit pois roulé par terre hors d’une assiette.
A un moment quelqu’un accrocha la nappe. D’autres petits pois, beaucoup de petits pois, roulèrent par terre hors des assiettes. Le chimiste ne s’en soucia pas. Il marchait dedans, en faisait de la bouillie. Ce qu’il voulait, c’était le premier petit pois tombé par terre hors de son assiette.

André Baillon, Un homme si simple, Préface, Paris : F. Rieder & Cie, 1925 ; Bruxelles : Labor, 2002.

samedi 22 février 2014

Bref de savoir mais de n’en pouvoir mais [rééd.]

L’acceptation du réel suppose donc, soit la pure inconscience – telle celle du pourceau d’Épicure, seul à l’aise à bord alors que la tempête qui fait rage angoisse équipage et passagers –, soit une conscience qui serait capable à la fois de connaître le pire et de n’être pas affectée mortellement par cette connaissance. Il est à remarquer que cette dernière faculté, de savoir sans en subir de dommage mortel, est située absolument hors de portée des facultés de l’homme, – à moins il est vrai que ne s’en mêle quelque extraordinaire assistance, que Pascal appelle la grâce et que j’appelle pour ma part la joie. En effet, la connaissance constitue pour l’homme une fatalité et une sorte de malédiction, déjà reconnues dans la Genèse (« Tu ne goûteras pas à l’arbre de science ») : étant à la fois inévitable (impossible d’ignorer tout à fait ce que l’on sait) et inadmissible (impossible également de l’admettre tout à fait), elle condamne l’homme, c’est-à-dire l’être qui s’est hasardé dans la reconnaissance d’une vérité à laquelle il est incapable de faire face (tel un général malavisé qui se lance à l’assaut sans s’être assuré de l’état des forces en présence et de ses possibilités de retraite), à un sort contradictoire et tragique, – tragique au sens où l’entend par exemple Vladimir Jankélévitch (« alliance du nécessaire et de l’impossible »). Ce qu’il y a de plus aigu et de plus notoire dans ce qu’on appelle la condition humaine me semble résider précisément en ceci : d’être munie de savoir – à la différence des animaux ou objets inanimés – mais en même temps d’être démunie des ressources psychologiques suffisantes pour faire face à son propre savoir, d’être dotée d’un surcroît de connaissance, ou encore d’un « œil en trop » comme dirait André Green, qui fait indistinctement son privilège et sa ruine, – bref, de savoir mais de n’en pouvoir mais. Ainsi l’homme est-il la seule créature connue à avoir conscience de sa propre mort (comme de la mort promise à toute chose), mais aussi la seule à rejeter sans appel l’idée de la mort. Il sait qu’il vit, mais ne sait pas comment il fait pour vivre ; il sait qu’il doit mourir, mais ne sait pas comment il fera pour mourir. En d’autres termes : l’homme est l’être capable de savoir ce que par ailleurs il est incapable de savoir, de pouvoir en principe ce qu’il est incapable de pouvoir en réalité, de se trouver confronté à ce qu’il est justement incapable d’affronter. Également incapable de savoir et d’ignorer, il présente des aptitudes contradictoires qui en interdisent toute définition plausible, comme le répète Pascal dans les Pensées. On dirait qu’un programmateur divin et universel, à moins qu’il ne s’agisse seulement du hasard des choses comme le suggère Épicure, a commis ici un impair de base, adressant une information confidentielle à un terminal hors d’état de la recevoir, de la maîtriser et de l’intégrer à son propre programme : révélant à l’homme une vérité qu’il est incapable d’admettre, mais aussi, et malheureusement, très capable d’entendre.
[...] Leopardi analyse parfaitement, dans un passage de son Zibaldone, cette inadéquation et contradiction nécessaire qui oppose l’exercice de la vie à la connaissance de la vie : « On ne peut mieux exposer l’horrible mystère des choses et de l’existence universelle (…) qu’en déclarant insuffisants et même faux, non seulement l’extension, la portée et les forces, mais les principes fondamentaux eux-mêmes de notre raison. Ce principe, par exemple – sans lequel s’effondrent toute proposition, tout discours, tout raisonnement, et l’efficacité même de pouvoir en établir et en concevoir de véridiques –, ce principe, dis-je, selon lequel une chose ne peut pas à la fois être et ne pas être, semble absolument faux lorsqu’on considère les contradictions palpables qui sont dans la nature. Être effectivement et ne pouvoir en aucune manière être heureux, et ce par impuissance innée, inséparable de l’existence, ou plutôt : être et ne pas pouvoir ne pas être malheureux, sont deux vérités aussi démontrées et certaines quant à l’homme et à tout vivant que peut l’être aucune vérité selon nos principes et notre expérience. Or l’être uni au malheur, et uni à lui de façon nécessaire et par essence, est une chose directement contraire à soi-même, à la perfection et à sa fin propre qui est le seul bonheur, une chose qui se ravage elle-même, qui est sa propre ennemie. Donc l’être des vivants est dans une contradiction naturelle essentielle et nécessaire avec soi-même ». Cioran résume brièvement la même pensée dans un aphorisme de La Tentation d’exister : « Exister équivaut à une protestation contre la vérité ».

Clément Rosset, Le Principe de cruauté, Éditions de Minuit, 1988.

vendredi 21 février 2014

Il y a quelqu’un occupé à pleurer

Phrase que je me souviens d’avoir dite, au cours d’un rêve teinté de mélancolie, à une jeune femme aux cheveux noirs : « À tout instant, dans ce monde-ci, il y a quelqu’un occupé à pleurer ; et quelquefois par notre faute. »

Philippe Jacottet, Ce peu de bruits, Gallimard, 2008.

lundi 17 février 2014

Le Chauffe-larmes


Le chauffe-larmes va tous les jours au cinéma. Pas besoin que ce soit toujours du nouveau, il est aussi attiré par des programmes anciens, le principal, c’est qu’ils atteignent leur but et lui arrachent des larmes abondantes. On reste assis dans l’ombre, sans que les autres vous voient, et on attend d’être exaucé. Le monde est dur et sans cœur, et qui voudrait vivre sans sentir cette chaude humidité sur ses joues ? Dès que les larmes commencent à ruisseler, on se sent bien, on est très calme et ne fait pas un geste, on se garde bien d’essuyer quoi que ce soit avec son mouchoir, chaque larme doit prodiguer sa chaleur jusqu’au bout, et, qu’elle arrive jusqu’à la bouche ou jusqu’au menton, ou qu’elle parvienne à couler sur le cou et jusque sur la poitrine, lui l’accepte avec une retenue pleine de gratitude et ne se lève qu’après un bain généreux.
Les choses n’ont pas toujours été aussi faciles pour le chauffe-larmes, il y a eu des époques où il en était réduit à son propre malheur, et quand il faisait défaut ou tardait à venir, il avait l’impression de geler. Il errait, irrésolu, dans la vie, toujours en quête d’une perte, d’une douleur, d’un deuil inconsolable. Mais les gens ne meurent pas toujours quand on voudrait être triste, la plupart ont la vie dure et font des difficultés. Il lui arrivait d’attendre de pied ferme un événement bouleversant, sentant déjà dans tous ses membres un picotement d’aise. Mais alors – quand on s’y croyait déjà –, rien ne se passait, on avait perdu son temps et il fallait chercher une autre occasion et reprendre l’attente depuis le début.
Le chauffe-larmes a dû passer par bien des déceptions avant de découvrir que personne n’a jamais assez d’épreuves dans sa vie pour y trouver son compte. Il a essayé un peu de tout, il a même essayé la joie. Mais quiconque en a fait un tant soit peu l’expérience sait qu’avec les larmes de joie on ne va pas loin. Même quand elles vous emplissent les yeux, ce qui peut arriver à l’occasion, elles ne se mettent pas vraiment à ruisseler, et, pour ce qui est de la durée de leur effet, autant n’en pas parler. La fureur non plus, la colère non plus, à l’expérience, ne rendent guère mieux. Il n’y a qu’un motif qui agisse à coup sûr : des pertes, des pertes d’un caractère irréparable devant d’ailleurs être préférées à toutes les autres, surtout quand elles touchent des êtres qui ne le méritent pas.
Le chauffe-larmes a un long apprentissage derrière lui, mais maintenant il est passé maître. Ce qui ne lui est pas accordé, il va le chercher chez les autres. Quand ils ne lui sont absolument rien : êtres inconnus, inaccessibles, beaux, innocents et grands, l’effet s’intensifie, il en devient inépuisable. Mais lui n’en subit aucun dommage, et il sort tranquillement du cinéma pour rentrer chez lui. Rien n’y a changé, il ne se fait pas de soucis, n’a pas à se préoccuper du lendemain.

Elias Canetti, Der Ohrenzeuge: Fünfzig Charaktere, 1974, Le Témoin auriculaire : cinquante caractères, traduit de l'allemand par Jean-Claude Hémery, Albin Michel, 1985.

vendredi 7 février 2014

On apprend plus dans une nuit blanche que dans une année de sommeil. Autant dire que le passage à tabac est autrement instructif que la sieste.

Emil Cioran, Aveux et Anathèmes, Gallimard, 1987.

jeudi 6 février 2014

L’inoffensive folie de se sentir être, avoir été

Il tomba sur eux l’ombre d’un homme géant. Son tablier s’arrêtait à mi-cuisse. Camier le regarda, lui regarda Mercier et Mercier se mit à regarder Camier. Ainsi, sans que les regards se croisassent, fut-il engendré des images d’une grande complexité, chacun jouissant de soi-même en trois versions distinctes et simultanées et en même temps, quoique plus obscurément, des trois versions de soi dont jouissaient les deux autres, soit au total neuf images difficilement conciliables, sans parler des excitations nombreuses et confuses se bousculant dans les marges du champ. Cela faisait un mélange plutôt pénible, mais instructif, instructif. Ajoutez-y les multiples regards dont les trois étaient l’objet, au milieu d’un nouveau silence, et vous aurez une faible idée de ce à quoi on s’expose en voulant faire le malin, je veux dire en quittant l’enceinte vide, sombre et close où tous les quelques âges, le temps d’une seconde, rougeoie la lointaine lueur, l’inoffensive folie de se sentir être, avoir été.

Samuel Beckett, Mercier et Camier (1946), éditions de Minuit, 1970.

mercredi 5 février 2014

Rien ne pressait

Assis au comptoir ils devisèrent de choses et d’autres, à bâtons rompus, suivant leur habitude. Ils parlaient, se taisaient, s’écoutaient, ne s’écoutaient plus, chacun à son gré, et suivant son rythme à soi. Il y avait des moments, des minutes entières, où Camier n’avait pas la force de porter son verre à sa bouche. Quant à Mercier, il était sujet à la même défaillance. Alors le plus fort donnait à boire au plus faible, en lui insérant entre les lèvres le bord de son verre. Des masses ténébreuses et comme en peluche se pressaient autour d’eux, de plus en plus serrées à mesure que l’heure avançait. Il ressortait néanmoins de cet entretien, entre autres choses, ce qui suit.
1. Il serait inutile, et même téméraire, d’aller plus loin, pour l’instant.
2. Ils n’avaient qu’à demander à Hélène de les loger pour la nuit.
3. Rien ne les empêcherait de se mettre en route le lendemain, à la première heure, et par n’importe quel temps.
4. Ils n’avaient pas de reproches à s’adresser.
5. Ce qu’ils cherchaient existait-il ?
6. Que cherchaient-ils ?
7. Rien ne pressait.
8. Tous leurs jugements relatifs à cette expédition étaient à revoir, à tête reposée.
9. Une seule chose comptait : partir.
10. Et puis merde.

Samuel Beckett, Mercier et Camier (1946), éditions de Minuit, 1970.

mardi 4 février 2014

Le souci de bien-dire est l’apanage de ceux qui ne peuvent s’endormir dans une foi

Avec des certitudes, point de style : le souci de bien-dire est l’apanage de ceux qui ne peuvent s’endormir dans une foi. À défaut d’un appui solide, ils s’accrochent aux mots, — semblants de réalité ; tandis que les autres, forts de leurs convictions, en méprisent l’apparence et se prélassent dans le confort de l’improvisation.

Emil Cioran, Syllogismes de l’amertume, Gallimard, 1952.

lundi 3 février 2014

Encore un malheureux

Il habitait rue Saint-Sulpice. Mais il s’en alla. « Trop près de la Seine, dit-il, un faux pas est si vite fait » ; il s’en alla. Peu de gens réfléchissent comme il y a de l’eau, et profonde et partout.
Les torrents des Alpes ne sont pas si profonds, mais ils sont tellement rapides (résultat pareil). L’eau est toujours la plus forte, de quelque manière qu’elle se présente. Et comme il s’en rencontre de tous côtés presque sur toutes les routes… il a beau exister des ponts et des ponts, il suffit d’un qui manque et vous êtes noyé, aussi sûrement noyé qu’avant l’époque des ponts.
« Prenez de l’hémostyl, disait le médecin, ça provient du sang. » « Prenez de l’antasthène, disait le médecin, ça provient des nerfs. » « Prenez des balsamiques, disait le médecin, ça provient de la vessie. » Oh ! l’eau, toutes ces eaux par le monde entier !

Henri Michaux, La Nuit remue, Gallimard, 1935.

samedi 1 février 2014

C’est seulement quand l’année est révolue qu’il est possible de dire dans quel ordre ses douze mois se sont succédé

J’ai connu Mme Durand à une époque où elle prévoyait qu’elle serait bientôt mère. D’accord avec M. Durand et avec l’oncle Dupont, elle disait : – « Si c’est une fille, nous l’appellerons Hortense. » – Ce fut bien une fille qui vint au monde ; mais c’était la petite Lucie. Hortense ne devait venir que trois ans plus tard.
Les Durand ne soupçonnèrent jamais l’erreur qu’ils commettaient. Seulement, quand la fausse Hortense avança en âge, son humeur bizarre inquiéta sa mère, laquelle répétait souvent : – « Je ne la reconnais pas ; ce n’est plus elle. »
— Parbleu ! C’était Lucie, dont la personnalité, peu à peu, se dessinait. Nous procédons tous comme Mme Durand. Avant de savoir comment sera le mois qui succédera à janvier, nous l’appelons février. Ce second mois de l’année sera-t-il clair, tiède et plein de promesses, ou bien hostile, saumâtre et déprimant ? Personne ne serait capable de le dire d’avance.
Avant de mettre sur un mois l’étiquette « février », il serait bon de l’observer attentivement. C’est seulement quand l’année est révolue qu’il est possible de dire dans quel ordre ses douze mois se sont succédé. Mais, toujours pressés et toujours paresseux, les hommes en sont réduits à nommer les choses avant de les étudier et avant de les connaître. Ce n’est pas fatigant et c’est assez commode.
Le mois de février a quelques jours de moins que les autres : on n’a jamais pu savoir pourquoi. Ce n’est en tous cas pas le froid qui explique cette contraction ; car décembre, janvier et mars sont très longs.

Henri Roorda [van Eysinga], Almanach Balthazar, dans Œuvres complètes, L'Âge d'homme, 1970.

Pour un temps triste et confidentiel on ne pouvait pas mieux désirer que le temps qu’il faisait dehors. On aurait dit tellement il était vilain le temps, et d’une façon si froide, si insistante, qu’on ne reverrait jamais plus le reste du monde en sortant, qu’il aurait fondu le monde, dégoûté.

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Denoël & Steele, 1932. 

jeudi 30 janvier 2014

Hypocondrie mélancolique. C’est un terrible mal : elle fait voir les choses telles qu’elles sont.

Gérard de Nerval, cité par Clément Rosset, Le Principe de cruauté, éditions de Minuit, 1988.

Il ne put approfondir cette idée, car un accès d’une paresse d’esprit qui était chez lui congénitale, intermittente et providentielle, vint à ce moment-là éteindre toute lumière dans son intelligence, aussi brusquement que, plus tard, quand on eut installé partout l’éclairage public, on put couper l’électricité dans une maison.

Marcel Proust, Un amour de Swann, 1913.

lundi 20 janvier 2014

Un diamant n’est pas aussi précieux qu’une dent

Le pauvre Alonso Quijada a voulu s’élever en personnage légendaire de chevalier errant. Pour toute l’histoire de la littérature, Cervantes a réussi juste l’inverse : il a envoyé un personnage légendaire en bas : dans le monde de la prose. La prose : ce mot ne signifie pas seulement un langage non versifié ; il signifie aussi le caractère concret, quotidien, corporel de la vie. Dire que le roman est l’art de la prose n’est donc pas une lapalissade ; ce mot définit le sens profond de cet art. L’idée ne vient pas à Homère de se demander si, après leurs nombreux corps-à-corps, Achille ou Ajax avaient gardé toutes leurs dents. Par contre, pour don Quichotte et pour Sancho, les dents sont un perpétuel souci, les dents qui font mal, les dents qui manquent. « Sache, Sancho, qu’un diamant n’est pas aussi précieux qu’une dent. »

Milan Kundera, Le Rideau. Essai en sept parties, Gallimard, 2005.

samedi 18 janvier 2014

Les illusions – me disait mon ami –

Les illusions, – me disait mon ami, – sont aussi innombrables peut-être que les rapports des hommes entre eux, ou des hommes avec les choses. Et quand l’illusion disparaît, c’est-à-dire quand nous voyons l’être ou le fait tel qu’il existe en dehors de nous, nous éprouvons un bizarre sentiment, compliqué moitié de regret pour le fantôme disparu, moitié de surprise agréable devant la nouveauté, devant le fait réel.

Charles Baudelaire, Petits poèmes en prose. Le Spleen de Paris, 1869.

vendredi 17 janvier 2014

Le monde nous quitte bien avant qu’on s’en aille pour de bon

On a beau dire et prétendre, le monde nous quitte bien avant qu’on s’en aille pour de bon. Les choses auxquelles on tenait le plus, vous vous décidez un beau jour à en parler de moins en moins, avec effort quand il faut s’y mettre. On en a bien marre de s’écouter toujours causer… On abrège… On renonce… Ça dure depuis trente ans qu’on cause… On ne tient plus à avoir raison. L’envie vous lâche de garder même la petite place qu’on s’était réservée parmi les plaisirs… On se dégoûte… Il suffit désormais de bouffer un peu, de se faire un peu de chaleur et de dormir le plus qu’on peut sur le chemin de rien du tout. Il faudrait pour reprendre de l’intérêt trouver de nouvelles grimaces à exécuter devant les autres… Mais on n’a plus la force de changer son répertoire. On bredouille. On se cherche bien encore des trucs et des excuses pour rester là avec eux les copains, mais la mort est là aussi elle, puante, à côté de vous, tout le temps à présent et moins mystérieuse qu’une belote. Vous demeurent seulement précieux les menus chagrins, celui de n’avoir pas trouvé le temps pendant qu’il vivait encore d’aller voir le vieil oncle à Bois-Colombes, dont la petite chanson s’est éteinte à jamais un soir de février. C’est tout ce qu’on a conservé de la vie. Ce petit regret bien atroce, le reste on l’a plus ou moins bien vomi au cours de la route, avec bien des efforts et de la peine. On n’est plus qu’un vieux réverbère à souvenirs au coin d’une rue où il ne passe déjà presque plus personne.

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Denoël & Steele, 1932.

jeudi 16 janvier 2014

...de la parole burlesque dont il afflige les bavards, du burlesque silence dont il abolit les muets, de la vanité commune aux bavards et aux muets, pour leur commun malheur.

Pierre Michon, Vies minuscules, Gallimard, 1984.

mercredi 15 janvier 2014

Notre figure n’est qu’une erreur

Tant qu’il faut aimer quelque chose, on risque moins avec les enfants qu’avec les hommes, on a au moins l’excuse d’espérer qu’ils seront moins carnes que nous autres plus tard. On ne savait pas. Sur sa face livide dansotait cet infini petit sourire d’affection pure que je n’ai jamais pu oublier. Une gaieté pour l’univers. Peu d’êtres en ont encore un petit peu après les vingt ans passés de cette affection facile, celle des bêtes. Le monde n’est pas ce qu’on croyait ! Voilà tout ! Alors, on a changé de gueule ! Et comment ! Puisqu’on s’était trompé ! Tout de la vache qu’on devient en moins de deux ! Voilà ce qui nous reste sur la figure après vingt ans passés ! Une erreur ! Notre figure n’est qu’une erreur.

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Denoël & Steele, 1932.

mercredi 1 janvier 2014

L’année ne commence jamais

On a fait croire aux enfants et même aux adultes que l’année commence le 1er Janvier… Ce n’est pas vrai ! L’année ne commence jamais. Prenez un poignard catalan et, avec la pointe de cette arme dangereuse, tracez un cercle exact sur une plaque de beurre bien lisse. Cela fait, demandez à une personne instruite et diplômée de vous indiquer le point où ce cercle commence. Elle en sera incapable. Eh bien, il est tout aussi difficile de découvrir le moment où commence l’année nouvelle.
En 1922, j’ai retrouvé les notes que mes fournisseurs m’avaient envoyées en 1921 ; j’ai retrouvé également mes rhumatismes de l’année précédente ; et le caractère de ma fidèle Mélanie ne s’est pas renouvelé. L’année nouvelle n’est pas autre chose que l’année ancienne qui continue.
Dans toutes nos villes, un Conseil municipal facétieux fait sonner à toute volée les cloches le 31 décembre, à minuit. C’est une plaisanterie qui réussit chaque fois. En entendant le vacarme auguste et solennel, l’homme croit qu’une année vient de mourir, et très ému, il embrasse la première femme qui lui tombe sous la main.
Au moment où l’année nouvelle commence, les personnes bien élevées (et les autres aussi) sont occupées à manger et à boire de bonnes choses. Elles ont raison, car il ne faut pas entrer dans l’avenir le ventre vide. Mais puisqu’on ne peut pas être sûr de la date initiale, on fera bien de recommencer chaque jour.
Courage ! car la route sera longue.

Henri Roorda [van Eysinga], Almanach Balthazar, dans Œuvres complètes, L'Âge d'homme, 1970.