vendredi 26 mars 2010

Sens du travail



De nos jours, il faut louer le sens du travail, car tous les gens sont des employés pour lesquels en vérité le travail n’a aucun sens. Les gens sont à plaindre dans ce processus assurément inéluctable d’aliénation deuxième version (la première étant l’économie libre de marché). Au bureau, ils lorgnent vers l’aiguille de la pendule qui les libère pour les tâches domestiques et la télévision.

Max Horkheimer, Notes critiques (1949-1969), 1974, traduit de l’allemand par Sabine Cornille & Philippe Ivernel, éditions Payot, 1993.

jeudi 25 mars 2010

Notre bonheur n’est pas un argument pour ou contre


Michael Sowa : A Summer Night’s Melancholy

Beaucoup d’hommes ne sont capables que d’un bonheur minime : ce n’est pas un argument contre leur sagesse si celle-ci ne peut pas leur donner plus de bonheur, tout aussi peu que c’est un argument contre la médecine si certains hommes sont incurables et d’autres toujours maladifs. Puisse chacun avoir la chance de trouver la conception de l’existence qui lui fasse réaliser sa plus haute mesure du bonheur : cela ne pourrait pas empêcher sa vie d’être pitoyable et peu enviable.

Friedrich Nietzsche, Aurore. Réflexions sur les préjugés moraux, § 345, traduction de l’allemand par Henri Albert, revue par Angèle Kremer-Marietti, Librairie générale française, Livre de poche, 1995.

mercredi 24 mars 2010

Une journée passe



Une journée passe sans achever l’autre.
Que faire de la suivante ?


Robert Pinget, Le Harnais, éditions de Minuit, 1984.

lundi 22 mars 2010

L’acéphale est un mauvais courtisan



L’une de ces légendes, qui mérite ma crédulité le temps d’un pas de danse, fait déambuler des hommes sans tête sur les plages des îles récemment découvertes, ces îles de derrière l’horizon où les franciscains d’Olivier Maillard vont dessiner les plans de leurs futures églises. Il existerait là-bas de ces créatures acéphales, aux épaules droites, avec l’air renfrogné des hommes trapus : je rêve de parcourir à mon tour les plages de sable fin et d’or, bon pour les sabliers, je rêve de côtoyer une saison entière les créatures au buste raccourci, dont la tête ne grelotte pas au bout d’une tige. Ni pour eux ni pour moi l’acéphalie n’est une infirmité, puisqu’elle n’empêche pas la marche, elle n’entrave pas les gestes, elle ne prive l’homme ni de ses deux bras ni de ses deux mains et, à la suite d’arrangements commodes, n’occasionne ni surdité, ni cécité. L’acéphalie aurait pour seul désagrément, passant parfois pour avantage, d’interdire le visage, et tout le jeu d’expression qui l’accompagne : de fait, l’homme sans tête se prive des manœuvres en usage à la saison des amours ou pendant les conciles, il ne peut s’inquiéter ni de sa perruque, ni de ses moustaches, confondues alors avec les poils que nous avons sur le ventre. L’acéphale est un mauvais courtisan, s’il est incapable de cette gymnastique propre aux gens de palais, incapable de maîtriser à même la poitrine l’art du sourire ou du dédain, sans lequel il n’y a non seulement pas de politique, mais pour ainsi dire pas de langage. On ne verra pas d’acéphales dans les cours, celles où, en ce moment même, défilent des découvreurs, des cartographes, des prélats, des projets pour le monde nouveau, des propriétaires conscients de ce que clôture veut dire. On ne les verra pas hanter les antichambres, dans le rôle du confident, car il est inimaginable de voir une reine catholique se pencher sur le ventre de l’un de ces monstres afin de partager un secret d’État. S’ils fréquentent les palais, ces acéphales joueront avec beaucoup de compétence le rôle de laquais, ou d’huissier, et on aura l’air de parler devant eux en toute liberté, aussi facilement que devant un buste de bronze. En revanche, l’acéphale échappe aux juges, car ils ne peuvent mettre aucun visage sur le criminel, ni exiger qu’on le décapite ; pour toutes ces raisons, l’acéphale m’est plutôt sympathique ; j’ignore seulement si ce genre d’amitié pourrait être réciproque.

Pierre Senges, La Réfutation majeure, éditions Verticales, 2004.

mardi 16 mars 2010

La mémoire n’est pas tant l’instrument de l’exploration du passé que son théâtre



La langue a signalé sans malentendu possible que la mémoire n’est pas tant l’instrument de l’exploration du passé que son théâtre. Elle est le médium du vécu comme le Royaume terrestre est le médium où sont ensevelies les villes mortes. Qui cherche à s’approcher de son propre passé enseveli doit se comporter comme un homme qui creuse. Cela détermine le ton, l’allure des souvenirs authentiques. Il ne doit pas craindre de revenir toujours à un seul et même état de fait ; le pelleter comme de la terre, le retourner comme le Royaume terrestre. Car des états de fait ne sont que des gisements, des stratifications qui, au prix seulement de l’exploration la plus méticuleuse, révèlent ce qui fait les vraies valeurs cachées à l’intérieur de la terre : les images arrachées à leur ancien contexte se présentent comme des joyaux dans les salles austères de notre discernement tardif – comme des vestiges ou des torses dans la galerie du collectionneur. Et il faut certes un plan pour entreprendre des fouilles avec succès. Mais le coup de bêche précautionneux tâtonnant dans l’obscur Royaume terrestre est tout aussi indispensable, et il se frustre de la meilleure part, celui qui consigne seulement l’inventaire de ses découvertes et non cette chance obscure attachée au lieu même de la découverte. La vaine recherche y a sa part tout autant que la recherche chanceuse et le souvenir ne doit donc pas procéder par récit et encore bien moins par compte rendu mais tenter de manière épique et rhapsodique, au sens le plus strict, de porter toujours ailleurs ses coups de bêche, en prospectant là où il est déjà passé, des couches de plus en plus profondes.

Walter Benjamin, Berliner Chronik (1932), Francfort-sur-le-Main : Suhrkamp, 1970, Chronique berlinoise, traduit de l’allemand par Christophe Jouanlanne & Jean-François Poirier, Écrits autobiographiques, Paris : Christian Bourgois, 1990.

mercredi 10 mars 2010

Sans mission à accomplir, sans place assignée



La confusion régnante, c’est le déploiement planétaire de ces fausses antinomies, sous lesquelles se fait pourtant jour notre vérité centrale. Et cette vérité, c’est que nous sommes les locataires d’une existence qui est un exil dans un monde qui est un désert, que nous y avons été jetés, dans ce désert, sans mission à accomplir, sans place assignée ni filiation reconnaissable, en abandon. Que nous sommes à la fois si peu et déjà de trop.

Tiqqun, Théorie du Bloom, La Fabrique, 2000.