mercredi 18 janvier 2012
jeudi 5 janvier 2012
Rien n’est encore advenu
Dans l’évolution de l’humanité l’instant décisif est permanent. C’est donc à bon droit que les mouvements révolutionnaires intellectuels décrètent comme nul et non avenu tout ce qui les précède, car rien n’est encore advenu.
Franz Kafka, Aphorismes, traduits de l’allemand par Guy Fillion, éditions Joseph K., 2011, série 1917-1919, n° 6.
mercredi 4 janvier 2012
Est-ce qu’il faut rajeunir le monde ou le regard ?

– Est-ce qu’il faut rajeunir le monde ou le regard ?
- Les deux, tiens !
Christian Dotremont, 1973.
Encre de Chine et mine graphite sur papier, 42 x 59 cm. Paris, Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, cabinet d’art graphique. Don de Pierre et Micky Alechinsky, 2011
Libellés : Christian Dotremont, jeunesse, monde, regard
mercredi 7 décembre 2011
Brossard et moi
Brossard et moi, ça fait deux, mais quand l’un de nous deux mourra, nous ne ferons plus qu’un. Le survivant épousera la sœur de Gabrielle, si elle est encore là. La sœur de Gabrielle ou quelqu’un du pays. Le survivant ira se confesser, attendra sur le parvis de l’église. Rira bien qui viendra. Et si personne ne vient, le survivant rentrera chez nous, dans la maison qui donne sur la mer. Il y fera le guide. C’est ce que nous venons de décider. Ce matin, nos chiens ont ri une dernière fois.
(…)
Au petit jour, quand les premières clefs ouvrent les portes, au lieu de sortir ou de rentrer, je resterai. Debout, puis assis, je regarderai la nuit s’en aller. Brave nuit. La machine à parler n’aura pas cessé de marcher mais son bruit est plus doux, le jour. Le jour, la mémoire sèche. Le jour, on n’éprouve pas le besoin de dire ce qu’on a devant soi. C’est le regard, la nuit, qui gêne et devient fou. Nous aimerions tant voir ce que le jour nous cache.
Pierre Dumayet, Brossard et moi, éditions Verdier, 1989.
Libellés : Brossard, jour, nuit, Pierre Dumayet
lundi 26 septembre 2011
lundi 15 août 2011
La clé de la vérité et du mystère
Les histoires personnelles, outre qu’elles se passent, disent-elles aussi quelque chose ? Malgré tout mon scepticisme, il m’est resté un peu de superstition irrationnelle, telle cette curieuse conviction que tout événement qui m’advient comporte en plus un sens, qu’il signifie quelque chose, que par sa propre histoire, la vie nous parle, nous révèle graduellement un secret, qu’elle s’offre comme un rébus à déchiffrer, que les histoires que nous vivons forment en même temps une mythologie de notre vie et que cette mythologie détient la clé de la vérité et du mystère. Est-ce une illusion ? C’est possible, c’est même vraisemblable, mais je ne peux réprimer ce besoin de continuellement déchiffrer ma propre vie.
Milan Kundera, Žert, 1967, La Plaisanterie, traduit du tchèque par Marcel Aymonin, Gallimard 1968, traduction révisée par Claude Courtot et l’auteur, Gallimard, 1985 (version définitive).
Libellés : déchiffrement, existence, mystère, mythologie
lundi 8 août 2011
Bernique
C’est alors qu’on entrevoit ce qu’on aurait pu être, s’il n’avait pas fallu être ce qu’on est, et ce n’est pas tous les jours qu’il est donné de couper en quatre un cheveu de cette qualité. Car du moment que l’on vit, bernique.
Samuel Beckett, Mercier et Camier (1946), éditions de Minuit, 1970.
Libellés : bernique, cheveux, Samuel Beckett, être
dimanche 7 août 2011
Tout sera oublié et rien ne sera réparé
Oui, j’y voyais clair soudain : la plupart des gens s’adonnent au mirage d'un double croyance : ils croient à la pérennité de la mémoire (des hommes, des choses, des actes, des nations) et à la possibilité de réparer (des actes, des erreurs, des péchés, des torts). L’une est aussi fausse que l’autre. La vérité se situe juste à l’opposé : tout sera oublié et rien ne sera réparé. Le rôle de la réparation (et par la vengeance et par le pardon) sera tenu par l’oubli. Personne ne réparera les torts commis mais tous les torts seront oubliés.
Milan Kundera, Žert, 1967, La Plaisanterie, traduit du tchèque par Marcel Aymonin, Gallimard 1968, traduction révisée par Claude Courtot et l'auteur, Gallimard, 1985 (version définitive).
Libellés : Milan Kundera, mémoire, oubli, pardon, réparation
samedi 6 août 2011
* * *

Nous ne voyageons pas pour le plaisir de voyager, que je sache, dit Camier. Nous sommes cons, mais pas à ce point.
Samuel Beckett, Mercier et Camier (1946), éditions de Minuit, 1970.
Libellés : connerie, Samuel Beckett, voyage
dimanche 26 juin 2011
lundi 13 juin 2011
La seule boussole

Institut Árni Magnússon (Stofnun Árna Magnússonar), Reykjavík, Belgsdalsbók, AM 347 fol.
La nostalgie est le sentiment le plus malfamé, le plus intolérable aux yeux de la majorité des représentants de la culture actuelle ; non pas tellement parce qu’elle implique un état d’âme passif, débilitant, mais parce qu’elle suppose un rapport avec le passé — avec les potentialités que le passé contenait, avec les promesses qui n’ont pas été tenues. C’est comme si l’on voulait éliminer toute relation entre l’émotivité (ou le désir) et la pensée ; celle-ci avancerait toute seule, automatiquement (il suffit d’allumer l’ordinateur, de mettre la machine en route...). […]
Le rapport avec le passé est plus important, plus utile à une volonté révolutionnaire qu’une utopie « ultraviolette » (pour reprendre l’expression d’Ernst Bloch), quelle qu’elle soit, ou un projet de renouvellement intégral abstrait. […] La nostalgie de l’individu est peut-être la seule boussole, si minuscule soit-elle, capable de nous orienter dans le présent.
Filippo La Porta, La nuova narrativa italiana : travestimenti e stili di fine secolo [1996], 2e éd., Turin, Bollato Boringhieri, 1999, traduit de l’italien et cité par Jean-Marc Mandosio, préface à Piergiorgio Bellocchio, Nous sommes des zéros satisfaits, précédé de Limiter le déshonneur, traduit de l’italien par Jean-Marc Mandosio, éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 2011.
Libellés : boussole, Filippo La Porta, Jean-Marc Mandosio, nostalgie
jeudi 26 mai 2011
Ou rien du tout
J’ai autrefois voulu être camaldule, puis renégat, turc. Maintenant, c’est brahman. Ou rien du tout, ce qui est plus simple.
Gustave Flaubert, lettre à Louise Collet, 30 janvier 1847.
Libellés : brahmane, camaldule, Gustave Flaubert, rien
dimanche 22 mai 2011
« Finir dans le journal »
« Finir dans le journal » représentait pour nos vieillards l’un des pires malheurs, une véritable honte. L’indétermination de l’expression n’était pas due au hasard ; elle en étendait la signification bien au-delà de l’évidente référence aux faits divers sanglants, pour en faire quelque chose d’absolu. Le même sentiment de répulsion, à peine nuancé, frappait le criminel et la victime, le protagoniste d’un scandale et le personnage à succès, et plus que tout autre celui qui mettait volontairement son nom dans le journal : le journaliste. Le mot fama conservait encore l’acception négative qu’il avait en latin. Selon l’opinion commune, on ne pouvait pas être en même temps « comme il faut » et célèbre (famoso). Le métier de journaliste était considéré comme à peine moins infamant que la prostitution. La rudesse de nos vieillards était parfois dotée d’un flair infaillible.
Piergiorgio Bellocchio, Nous sommes des zéros satisfaits, précédé de Limiter le déshonneur, traduit de l’italien par Jean-Marc Mandosio, éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 2011.
Libellés : célébrité, fama, Jean-Marc Mandosio, journalisme, Piergiorgio Bellocchio
lundi 9 mai 2011
Quand on se refuse à tout lyrisme
Quand on se refuse à tout lyrisme, noircir une page devient une épreuve : à quoi bon dire exactement ce qu’on avait à dire ?
Emil Cioran, De l’inconvénient d’être né, Gallimard, 1973.
Libellés : Emil Cioran, écriture
vendredi 6 mai 2011
De l’impossibilité d’être partout

Vivian Maier, Floride, 22 août 1956.
Nous sommes des mortels aux tympans fragiles ; l’omniprésence ne nous a pas été donnée, pour notre bien probablement, si nous sommes incapables de supporter l’épreuve de l’ubiquité. Être fait de matière suppose de ne jamais pouvoir être partout à la fois : aussi il existe un étroit rapport entre exister et être assis sur une chaise – et j’invite à ne pas lire cette loi comme une facétie de Jean-Paul Richter reprise par De Quincey, reprise par Stephen Leacock, reprise par Macedonio Fernandez, et ainsi de suite jusqu’à ces pages. Être venu au monde, avoir braillé, s’être tenu dans des langes et se savoir limité dans l’espace et le temps suppose pour chaque homme d’élaborer une géographie de mortel, et de mortel localisé : nos planisphères, nos mappemondes, nos voyages, nos antipodes, nos sextants, nos cartes du ciel, nos géostratégies, les calculs de projection de Mercator et les merveilles de l’Extrême-Orient dépendent aussi de notre incapacité d’être à la fois allongé sur le lit et debout à son pied pour se regarder dormir.
Pierre Senges, Environs et mesures, éditions Le Promeneur, 2011.
Libellés : ailleurs, ici, Jean-Paul Richter, Macedonio Fernandez, Pierre Senges, Stephen Leacock, Thomas De Quincey, ubiquité


