samedi 20 juin 2009

Le vide particulier de ces maisons d’écrivains



Il préférait être seul pour visiter la maison, seul pour errer à son gré dans les pièces silencieuses. Il traversa l’hypothèse d’un salon, le souvenir d’une chambre à coucher et contempla le grand vide, le vide particulier de ces maisons d’écrivains où l’absence se met en meubles, un vide triomphal immiscé entre la table et le fauteuil, entre les bibliothèques, les écritoires et les sous-main, le grand vide implacable et ironique qui broie en un rien de temps une poignée d’indices approximatifs patiemment réunis par de méticuleux archivistes, un vide qui ricane autour de la rame de papier qu’on a soigneusement posée sur la table, légèrement de biais pour faire plus vrai.

Nathalie Léger, Les Vies silencieuses de Samuel Beckett, Allia, 2006.

samedi 30 mai 2009

Cette démocratie si parfaite


Photo AFP.

Cette démocratie si parfaite fabrique elle-même son inconcevable ennemi, le terrorisme. Elle veut, en effet, être jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats. L’histoire du terrorisme est écrite par l’État ; elle est donc éducative. Les populations spectatrices ne peuvent certes pas tout savoir du terrorisme, mais elles peuvent toujours en savoir assez pour être persuadées que, par rapport à ce terrorisme, tout le reste devra leur sembler plutôt acceptable, en tout cas plus rationnel et plus démocratique.

Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle, éditions Gérard Lebovici, 1988 ; Gallimard, 1992.

vendredi 29 mai 2009

Grogner, fouir, ricaner, se convulser



La honte d’être un homme, nous ne l’éprouvons pas seulement dans les situations extrêmes décrites par Primo Levi, mais dans des conditions insignifiantes, devant la bassesse et la vulgarité d’existence qui hante les démocraties, devant la propagation de ces modes d’existence et de pensée-pour-le-marché, devant les valeurs, les idéaux et les opinions de notre époque. L’ignominie des possibilités de vie qui nous sont offertes apparaît du dedans. Nous ne nous sentons pas hors de notre époque, au contraire nous ne cessons de passer avec elle des compromis honteux. Ce sentiment de honte est un des plus puissants motifs de la philosophie. Nous ne sommes pas responsables des victimes, mais devant les victimes. Et il n’y a pas d’autre moyen que de faire l’animal (grogner, fouir, ricaner, se convulser) pour échapper à l’ignoble : la pensée même est parfois plus proche d’un animal qui meurt que d’un homme vivant, même démocrate.

Gilles Deleuze & Félix Guattari, Qu’est-ce que la philosophie?, Paris, éditions de Minuit, 1991.

samedi 23 mai 2009

Messe ocus Pangur Bán / Pangur le blanc, mon chat, et moi



Messe ocus Pangur Bán,
cechtar nathar fria saindan:
bíth a menmasam fri seilgg,
mu memna céin im saincheirdd.

Caraimse fos (ferr cach clu)
oc mu lebran, leir ingnu;
ni foirmtech frimm Pangur Bán:
caraid cesin a maccdán.

O ru biam (scél cen scís)
innar tegdais, ar n-oendís,
taithiunn, dichrichide clius,
ni fris tarddam ar n-áthius.

Gnáth, huaraib, ar gressaib gal
glenaid luch inna línsam;
os mé, du-fuit im lín chéin
dliged ndoraid cu ndronchéill.

Fuachaidsem fri frega fál
a rosc, a nglése comlán;
fuachimm chein fri fegi fis
mu rosc reil, cesu imdis.

Faelidsem cu ndene dul
hi nglen luch inna gerchrub;
hi tucu cheist ndoraid ndil
os me chene am faelid.

Cia beimmi a-min nach ré
ni derban cách a chele:
maith la cechtar nár a dán;
subaigthius a óenurán.

He fesin as choimsid dáu
in muid du-ngni cach oenláu;
du thabairt doraid du glé
for mu mud cein am messe.


Moine irlandais anonyme, VIIIe siècle, Reichenauer Schulheft, Codex 86a/1), Stift Sankt Paul, Levanttal, Autriche.


Paris, Bibliothèque Mazarine, ms. 0013, f. 267v

Each of us pursues his trade,
I and Pangur my comrade,
His whole fancy on the hunt,
And mine for learning ardent.

More than fame I love to be
Among my books and study,
Pangur does not grudge me it,
Content with his own merit.

When ­ a heavenly time! ­ we are
In our small room together
Each of us has his own sport
And asks no greater comfort.

While he sets his round sharp eye
On the wall of my study
I turn mine, though lost its edge,
On the great wall of knowledge.

Now a mouse drops in his net
After some mighty onset
While into my bag I cram
Some difficult darksome problem.

When a mouse comes to the kill
Pangur exults, a marvel!
I have when some secret's won
My hour of exultation.

Though we work for days and years
Neither the other hinders;
Each is competent and hence
Enjoys his skill in silence.

Master of the death of mice,
He keeps in daily practice,
I too, making dark things clear,
Am of my trade a master.

Traduit du vieil irlandais par Frank O’Connor.

Pangur le blanc, mon chat, et moi,
Nous avons une tâche semblable.
La chasse aux souris est son délice,
A la chasse aux mots je me livre toute la nuit.

Bien plus que la renommée des hommes,
J’aime m’asseoir avec un livre et un stylet.
Pangur ne me montre aucune mauvaise volonté,
Lui aussi exerce son art simple.

C’est chose plaisante de voir
Combien nous sommes heureux à nos tâches
Quand nous sommes assis au logis
Et que nous trouvons de quoi divertir nos esprits.

Souvent, une souris vient s’égarer
Sur le passage du héros Pangur ;
Souvent ma pensée affûtée
Prend un sens dans ses filets.

Vers le mur il dirige son œil
Droit, farouche, perçant et rusé ;
Contre le mur de la connaissance
J’éprouve mon peu de sagesse.

Quand une souris sort de sa tanière,
Comme Pangur est heureux !
Quelle joie j’éprouve
Quand je résous les doutes que j’aime !

Ainsi en paix, nous jouons à nos travaux,
Pangur le blanc, mon chat, et moi.
Dans nos arts nous trouvons notre bonheur,
J’ai le mien et lui le sien.

Une pratique quotidienne a rendu
Pangur parfait dans son métier ;
Je cherche la sagesse jour et nuit
Faisant de l'obscurité lumière.

Traduction (médiocre) de Laurence Bobis (Une histoire du chat de l’Antiquité à nos jours, Fayard, 2000, Le Seuil, Points histoire, 2006) d’après la traduction anglaise de Robin Flower (The Irish Tradition, Oxford, 1947).

mercredi 20 mai 2009

Sinon, non !


Lyon, le 17 mai 1846.

à M. Marx

Mon cher monsieur Marx, je consens volontiers à devenir l’un des aboutissants de votre correspondance, dont le but et l’organisation me semblent devoir être très utiles. Je ne vous promets pas pourtant de vous écrire ni beaucoup ni souvent : mes occupations de toute nature, jointes à une paresse naturelle, ne me permettent pas ces efforts épistolaires. Je prendrai aussi la liberté de faire quelques réserves, qui me sont suggérées par divers passages de votre lettre. D’abord, quoique mes idées en fait d’organisation et de réalisation soient en ce moment tout à fait arrêtées, au moins pour ce qui regarde les principes, je crois qu’il est de mon devoir, qu’il est du devoir de tout socialiste, de conserver pour quelque temps encore la forme critique ou dubitative ; en un mot, je fais profession avec le public, d’un antidogmatisme économique presque absolu.
Cherchons ensemble, si vous voulez, les lois de la société, le mode dont ces lois se réalisent, le progrès suivant lequel nous parvenons à les découvrir; mais, pour Dieu ! après avoir démoli tous les dogmatismes a priori ne songeons point à notre tour, à endoctriner le peuple ; ne tombons pas dans la contradiction de votre compatriote Martin Luther, qui après avoir renversé la théologie catholique, se mit aussitôt, à grand renfort d’excommunications et d’anathèmes, à fonder une théologie protestante. Depuis trois siècles, l’Allemagne n’est occupée que de détruire le replâtrage de M. Luther ; ne taillons pas au genre humain une nouvelle besogne par de nouveaux gâchis.
J’applaudis de tout mon cœur à votre pensée de produire au jour toutes les opinions ; faisons-nous une bonne et loyale polémique ; donnons au monde l’exemple d’une tolérance savante et prévoyante, mais, parce que nous sommes à la tête d’un mouvement, ne nous faisons pas les chefs d’une nouvelle intolérance, ne nous posons pas en apôtres d’une nouvelle religion ; cette religion fût-elle la religion de la logique, la religion de la raison.
Accueillons, encourageons toutes les protestations ; flétrissons toutes les exclusions, tous les mysticismes ; ne regardons jamais une question comme épuisée, et quand nous aurons usé jusqu’à notre dernier argument, recommençons s’il le faut avec éloquence et ironie. A cette condition, j’entrerai avec plaisir dans votre association, sinon, non ! (...)

Pierre-Joseph Proudhon, Les Confessions d’un révolutionnaire pour servir à l’histoire de la révolution de février, 1850.

vendredi 24 avril 2009

Comment cognoist il par l’effort de son intelligence, les branles internes et secrets des animaux ?


The Aberdeen Bestiary Project

La presomption est nostre maladie naturelle et originelle. La plus calamiteuse et fragile de toutes les creatures c’est l’homme, et quant et quant, la plus orgueilleuse. Elle se sent et se void logée icy parmy la bourbe et le fient du monde, attachée et cloüée à la pire, plus morte et croupie partie de l’univers, au dernier estage du logis, et le plus esloigné de la voute celeste, avec les animaux de la pire condition des trois : et se va plantant par imagination au dessus du cercle de la Lune, et ramenant le ciel soubs ses pieds. C’est par la vanité de ceste mesme imagination qu’il s’egale à Dieu, qu’il s’attribue les conditions divines, qu’il se trie soy-mesme et separe de la presse des autres creatures, taille les parts aux animaux ses confreres et compagnons, et leur distribue telle portion de facultez et de forces, que bon luy semble. Comment cognoist il par l’effort de son intelligence, les branles internes et secrets des animaux ? par quelle comparaison d’eux à nous conclud il la bestise qu’il leur attribue ?
Quand je me jouë à ma chatte, qui sçait, si elle passe son temps de moy plus que je ne fay d’elle ? Nous nous entretenons de singeries reciproques. Si j’ay mon heure de commencer ou de refuser, aussi à elle la sienne. Platon en sa peinture de l’aage doré sous Saturne, compte entre les principaux advantages de l’homme de lors, la communication qu’il avoit avec les bestes, desquelles s’enquerant et s’instruisant, il sçavoit les vrayes qualitez, et differences de chacune d’icelles : par où il acqueroit une tres parfaicte intelligence et prudence ; et en conduisoit de bien loing plus heureusement sa vie, que nous ne sçaurions faire. Nous faut il meilleure preuve à juger l’impudence humaine sur le faict des bestes ? Ce grand autheur a opiné qu’en la plus part de la forme corporelle, que nature leur a donné, elle a regardé seulement l’usage des prognostications, qu’on en tiroit en son temps.
Ce defaut qui empesche la communication d’entre elles et nous, pourquoy n’est il aussi bien à nous qu’à elles ? C’est à deviner à qui est la faute de ne nous entendre point : car nous ne les entendons non plus qu’elles nous. Par ceste mesme raison elles nous peuvent estimer bestes, comme nous les estimons. Ce n’est pas grand merveille, si nous ne les entendons pas, aussi ne faisons nous les Basques et les Troglodytes. Toutesfois aucuns se sont vantez de les entendre, comme Apollonius Thyaneus, Melampus, Tiresias, Thales et autres. Et puis qu’il est ainsi, comme disent les Cosmographes, qu’il y a des nations qui reçoyvent un chien pour leur Roy, il faut bien qu’ils donnent certaine interpretation à sa voix et mouvements. Il nous faut remerquer la parité qui est entre nous : Nous avons quelque moyenne intelligence de leurs sens, aussi ont les bestes des nostres, environ à mesme mesure. Elles nous flattent, nous menassent, et nous requierent : et nous elles.
Au demeurant nous decouvrons bien evidemment, qu’entre elles il y a une pleine et entiere communication, et qu’elles s’entr’entendent, non seulement celles de mesme espece, mais aussi d’especes diverses :

Et mutæ pecudes, Et denique secla ferarum
Dissimiles suerunt voces variásque cluere
Cum metus aut dolor est, aut cum jam gaudia gliscunt.
(Les troupeaux sans parole et les bêtes sauvages par des cris différents et variés expriment la crainte, la douleur ou le plaisir qu’ils sentent. Lucrèce, V, 1058.)

En certain abboyer du chien le cheval cognoist qu’il y a de la colere : de certaine autre sienne voix, il ne s’effraye point. Aux bestes mesmes qui n’ont pas de voix, par la societé d’offices, que nous voyons entre elles, nous argumentons aisément quelque autre moyen de communication : leurs mouvemens discourent et traictent.

Non alia longè ratione atque ipsa videtur
Protrahere ad gestum pueros infantia linguæ.
(Ce n'est pas autrement que l’on voit les enfants suppléer par le geste à leur voix impuissante. Lucrèce, V, 1029.)

pourquoy non, tout aussi bien que nos muets disputent, argumentent, et content des histoires par signes ? J’en ay veu de si souples et formez à cela, qu’à la verité, il ne leur manquoit rien à la perfection de se sçavoir faire entendre. Les amoureux se courroussent, se reconcilient, se prient, se remercient, s’assignent, et disent en fin toutes choses des yeux.

E’l silentio ancor suole
Haver prieghi e parole.
(Et le silence encore peut avoir prières et paroles. Le Tasse, Aminte, II, chœur 34.)

Quoy des mains ? nous requerons, nous promettons, appellons, congedions, menaçons, prions, supplions, nions, refusons, interrogeons, admirons, nombrons, confessons, repentons, craignons, vergoignons, doubtons, instruisons, commandons, incitons, encourageons, jurons, tesmoignons, accusons, condamnons, absolvons, injurions, mesprisons, deffions, despittons, flattons, applaudissons, benissons, humilions, moquons, reconcilions, recommandons, exaltons, festoyons, resjouïssons, complaignons, attristons, desconfortons, desesperons, estonnons, escrions, taisons : et quoy non ? d’une variation et multiplication à l’envy de la langue. De la teste nous convions, renvoyons, advoüons, desadvoüons, desmentons, bienveignons, honorons, venerons, dedaignons, demandons, esconduisons, egayons, lamentons, caressons, tansons, soubsmettons, bravons, enhortons, menaçons, asseurons, enquerons. Quoy des sourcils ? Quoy des espaules ? Il n’est mouvement, qui ne parle, et un langage intelligible sans discipline, et un langage publique : Qui fait, voyant la varieté et usage distingué des autres, que cestuy-cy doibt plustost estre jugé le propre de l’humaine nature. Je laisse à part ce que particulierement la necessité en apprend soudain à ceux qui en ont besoing : et les alphabets des doigts, et grammaires en gestes : et les sciences qui ne s’exercent et ne s’expriment que par iceux : Et les nations que Pline dit n’avoir point d’autre langue.

Michel de Montaigne, Essais, livre II, chapitre 12, Apologie de Raymond Sebond.

lundi 20 avril 2009

La photographie est un art peu sûr



Je sentais par la force de mes investigations, leur désordre, leur hasard, leur énigme, que la photographie est un art peu sûr, tout comme le serait (si on se mettait en tête de l’établir) une science des corps désirables ou haïssables.

Roland Barthes, La Chambre claire : Notes sur la photographie, Gallimard/Le Seuil/Cahiers du cinéma, Paris, 1980.

dimanche 19 avril 2009

L’homme de l’État, ce sera l’homme nouveau



Car l’État moderne, c’est l’État de l’idéologie, au sens vrai du terme, c’est-à-dire d’une explication de la société tout aussi imaginaire en un sens et tout autant destinée à l’occultation que l’explication religieuse, mais à la différence que de celle-ci rendant compte de la société à partir d’elle-même. Avec l’idéologie, la raison de ce qui ici constitue notre monde commun n’est plus à chercher qu’ici. Les causes du social sont toutes ramenées dans le social. L’État moderne, c’est l’État qui se libère de toute garantie extra-sociale et libère la société de toute justification extérieure. C’est en ce sens l’État de la toute-puissance, l’État qui peut s’assigner pour tâche la prise en charge d’une totalité sociale qui n’est plus que pour lui, qui ne dépend plus que de lui. L’État qui prétend ressaisir la société dans son ensemble, l’État tout-présent dans la société. L’État transformateur par excellence, l’État producteur de la société, et dans son expression dernière : l’État révolutionnaire.
Nouvelle forme de la puissance qui engendre un nouveau espace de connaissance. L’affirmation de l’État même lorsqu’elle n’est qu’en germe, dès lors qu’elle s’appuie sur ce fondement, c’est l’affirmation d’un savoir possible de la constitution de la société par elle-même. l’État est toujours secrètement athée. Il ne croit pas à l’œuvre divine. Il a de bonnes raisons de ne croire qu’à la sienne. Et s’il s’empare de la religion, c’est pour devoir finalement la détruire. Un jour il lui faudra l’abolir pour vraiment lui-même s’établir. Ni Dieu ni nature au-dessus de lui, rien dans les lois de la société qu’il soit éternellement voué à respecter. Pas de limite à son droit de changer. Omnipotent et productif, il fait voir partout l’artifice et la marque d’une création dans la communauté humaine. Jusque dans le sujet humain : pas d’arrêt de la fabrication sociale sur une intangible nature psycho-anthropologique qui dicterait ses exigences à l’institution. L’homme de l’État, ce sera l’homme nouveau. Sous l’effet de cette négation en marche de la nature, dans cette effacement de toute transcendance autre que celle de l’État lui-mêle, surgit un nouveau mode d’explication de la communauté politique. Le social en tant que tel devient pensable. L’État s’imposant radicalement à la société, impose une autre pensée du social.

Miguel Abensour & Marcel Gauchet, « Les Leçons de la servitude et leur destin », dans Étienne de la Boétie, Le Discours de la servitude volontaire, éditions Payot, 1976.

samedi 18 avril 2009

Le bonheur suppose sans doute toujours quelque inquiétude



Il et bon d’avoir un peu de mal à vivre et de ne pas suivre une route toute unie. Je plains les rois qui n’ont qu’à désirer ; et les dieux, s’il y en a quelque part, doivent être un peu neurasthéniques. [...] Le bonheur suppose sans doute toujours quelque inquiétude, quelque passion, une pointe de douleur qui nous éveille à nous-même. [...] J’ai connu plus d’un roi. C’étaient de petits rois, d’un petit royaume ; rois dans leur famille, trop aimés, trop flattés, trop choyés, trop bien servis, ils n’avaient pas le temps de désirer. Des yeux attentifs lisaient dans leur pensée. Eh bien, ces petits Jupiters voulaient malgré tout lancer la foudre ; ils inventaient des obstacles, ils se forgeaient des désirs capricieux, changeaient comme un soleil de janvier, voulaient à tout prix vouloir, et tombaient de l’ennui dans l’extravagance. Que les dieux, s’ils ne sont pas morts d’ennui, ne vous donne pas à gouverner de ces plats royaumes ; qu’ils vous conduisent par des chemins de montagne ; qu’ils vous donnent pour compagne quelque bonne mule d’Andalousie, qui ait des yeux comme des puits, le front comme une enclume, et qui s’arrête tout à coup parce qu’elle voit sur la route l’ombre de ses oreilles.

Émile-Auguste Chartier, dit Alain, Propos, 22 janvier 1908.

lundi 13 avril 2009

Y a des punaises dans l’rôti de porc !

1.
Lorsqu’attablés avec des camarades
Autour d’un moribond vous rêvez d’avenir
Dites-vous pour vous endormir
Que ça va mal et que demain
Vous irez mendier votre pain.
Oui, de Paris à Malakoff
Et de Sydney jusqu’à Moulins
Ce ne sont que tourments, chagrins et catastrophes.

Refrain
Ah ! Ça va mal ! Ah ! Ça va mal !
Le beesteack c’est du cheval
Et même, plus fort que le Roq’fort
Y a des punaises dans l’rôti de porc !
Y a des pupu, y a des nainaises,
Y a des punaises dans l’rôti de porc !

2.
Enfants, prenez garde à votre cervelle,
Ne la surmenez pas, ça la fatiguerait.
Trop manger abîme le portrait.
Les chauv’ n’ont pas mal aux ch’veux,
Les culs-de-jatte envient les boiteux,
Les cabots envient les sous-off’,
Tout le monde est bien malheureux.
Ce ne sont que tourments, chagrins et catastrophes.

Refrain

3.
L’heureux auteur de cette chansonnette
L’a faite avec l’espoir de gagner de l’argent
Pour ach’ter une clarinette
Car il n’est pas exigeant.
Manger, c’est bon, ça c’est certain,
Mais il faut manger à sa faim.
Et chacune de ces trois strophes
Et ces ces vers tombant un à un,
Ce ne sont que tourments, chagrins et catastrophes.

Robert Desnos, « La Sérénade du rôti de porc, par les complices de Fantômas », Fantômas, opéra-ballet-comédie musicale, 1933, Œuvres, édition établie et présentée par Marie-Claire Denis, Gallimard, « Quarto », 1999.

lundi 30 mars 2009

Mais Ludmilla a toujours un pas d’avance sur toi


Carl Spitzweg

Mais Ludmilla a toujours un pas d’avance sur toi. « J’aime savoir qu’il existe des livres que je peux vraiment lire... », dit-elle. Sûre que, à la force de son désir, doivent correspondre des objets existants, concrets, même s’ils lui sont encore inconnus. Comment ne pas se faire distancer par une femme qui lit toujours un livre en plus de celui qu’elle a sous les yeux, un livre qui n’existe pas encore mais qui ne pourra pas ne pas exister puisqu’elle le veut ?
Le professeur est là, à sa table ; ses mains émergent dans le cône de lumière d’une lampe, tantôt levées, tantôt posées sur le livre fermé qu’elles effleurent avec la nostalgie d’une caresse.
— Lire, dit-il, c’est cela toujours : une chose est là, une chose faite d’écriture, un objet solide, matériel, qu’on ne peut pas changer ; et, à travers cette chose, on entre en contact avec quelque chose d’autre, qui n’est pas présent, quelque chose qui fait partie du monde immatériel, invisible, parce qu’elle est seulement pensable ou imaginable, ou parce qu’elle a été et n’existe plus, parce qu’elle est passée, disparue, inaccessible, perdue au royaume des morts...
— Ou bien parce qu’elle n’existe pas encore, quelque chose qui fait l’objet d’un désir, d’une crainte possible ou impossible (c’est Ludmilla qui parle) : lire, c’est aller à la rencontre d’une chose qui va exister mais dont personne ne sait encore ce qu’elle sera...

Italo Calvino, Si par une nuit d’hiver un voyageur, traduit de l’italien par Danièle Sallenave & François Wahl, Le Seuil, 1981.

samedi 28 mars 2009

Le roi de l’univers n’a pas d’autre talisman


C’est les bottes de 7 lieues cette phrase « Je me vois » on y voit jour et nuit à volonté Le roi de l’univers n’a pas d’autre talisman
Mon cœur petit cercle de fumée attire le regard du fumeur illettré qui ignore la lettre L.

Robert Desnos, « Et voilà que tout un cimetière... », 1923.

vendredi 23 janvier 2009

Celui-là seul qui conserve le souvenir d’un bonheur immémorial


Andrew Wyeth, Christina's World

Rien ne dévoile mieux le sens physique de la nostalgie que l’impossibilité où elle est de coïncider avec quelque moment du temps que ce soit ; aussi cherche-t-elle consolation dans un passé reculé, immémorial, réfractaire aux siècles et comme antérieur au devenir. Le mal dont elle souffre – effet d’une rupture qui remonte aux commencements – l’empêche de projeter l’âge d’or dans l’avenir ; celui qu’elle conçoit naturellement c’est l’ancien, le primordial ; elle y aspire, moins pour s’y délecter que pour s’y évanouir, pour y déposer le fardeau de la conscience. Si elle retourne à la source des temps, c’est pour y retrouver le paradis véritable, objet de ses regrets. Tout à l’opposé, celle dont procède le paradis d’ici-bas sera démunie de la dimension du regret précisément : nostalgie renversée, faussée et viciée, tendue vers le futur, obnubilée par le « progrès », réplique temporelle, métamorphose grimaçante du paradis originel. Contagion ? automatisme ? cette métamorphose a fini par s’opérer en chacun de nous. De gré ou de force, nous misons sur l’avenir, en faisons une panacée, et, l’assimilant au surgissement d’un tout autre temps à l’intérieur du temps même, le considérons comme une durée inépuisable et pourtant achevée, comme une histoire intemporelle. Contradiction dans les termes, inhérente à l’espoir d’un règne nouveau, d’une victoire de l’insoluble au sein du devenir. Nos rêves d’un monde meilleur se fondent sur une impossibilité théorique. Quoi d’étonnant qu’il faille, pour les justifier, recourir à des paradoxes solides ? [...]
Échafauder une société où, selon une étiquette terrifiante, nos actes sont catalogués et réglés, ou, par une charité poussée jusqu’à l’indécence, l’on se penche sur nos arrière-pensées elles-mêmes, c’est transporter les affres de l’enfer dans l’âge d’or, ou créer, avec le concours du diable, une institution philanthropique. Solariens, Utopiens, Harmoniens − leurs noms affreux ressemblent à leur sort, cauchemar qui nous est promis à nous aussi, puisque nous l’avons nous-mêmes érigé en idéal.
A prôner les avantages du travail, les utopies devaient prendre le contre-pied de la Genèse. Sur ce point tout particulièrement, elles sont l’expression d’une humanité engloutie dans le labeur, fière de se complaire aux conséquences de la chute, dont la plus grave demeure l’obsession du rendement. Les stigmates d’une race qui chérit la « sueur au front », qui en fait un signe de noblesse, qui s’agite et peine en exultant, nous les portons avec orgueil et ostentation ; d’où l’horreur que nous inspire, à nous autres réprouvés, l’élu qui refuse de besogner, ou d’exceller dans quelque domaine que ce soit. Le refus dont nous lui faisons grief, en est capable celui-là seul qui conserve le souvenir d’un bonheur immémorial. Dépaysé au milieu de ses semblables, il est comme eux et pourtant il ne peut communier avec eux ; de quelque côté qu’il regarde, il ne se sent pas d’ici ; tout ce qu’il y discerne lui semble usurpation : le fait même de porter un nom... Ses entreprises échouent, il s’y lance sans y croire : des simulacres dont le détourne l’image précise d’un autre monde. L’homme, une fois évincé du paradis, pour qu’il n’y songe plus ni n’en souffre, obtint en compensation la faculté de vouloir, de tendre vers l’acte, de s’y abîmer avec enthousiasme, avec brio. Mais l’aboulique, dans son détachement, dans son marasme surnaturel, quel effort produire, à quel objet se livrer ? Rien ne l’engage à sortir de son absence. Et cependant lui-même n’échappe pas entièrement à la malédiction commune : il s’épuise dans un regret, et y dépense plus d’énergie que nous n’en fournissons dans touts nos exploits.

Emil Michel Cioran, Histoire et Utopie, Gallimard, 1960.

lundi 12 janvier 2009

Une gigantesque retenue de larmes toujours au bord de se déverser

L’injonction, partout, à « être quelqu’un » entretient l’état pathologique qui rend cette société nécessaire. L’injonction à être fort produit la faiblesse par quoi elle se maintient, à tel point que tout semble prendre un aspect thérapeutique, même travailler, même aimer. Tous les « ça va ? » qui s’échangent en une journée font songer à autant de prises de température que s’administrent les uns aux autres une société de patients. La sociabilité est maintenant faite de mille petites niches, de mille petits refuges où l’on se tient chaud. Où c’est toujours mieux que le grand froid dehors. Où tout est faux, car tout n’est que prétexte à se réchauffer. Où rien ne peut advenir parce que l’on y est sourdement occupé à grelotter ensemble. Cette société ne tiendra bientôt plus que par la tension de tous les atomes sociaux vers une illusoire guérison. C’est une centrale qui tire son turbinage d’une gigantesque retenue de larmes toujours au bord de se déverser.

Comité invisible, L’Insurrection qui vient, éditions La Fabrique, 2007.