dimanche 27 novembre 2016

Poésie, s’il y a

A tort, comme poète, on a parfois jugé Henry Michaux. De cela sont cause ses Fables des origines, fables en huit lignes. S’il avait pu les écrire en 6 mots, il n’eût pas manqué de le faire. Poésie, s’il y a, c’est le minimum qui subsiste dans tout exposé humainement vrai. Il est essayiste. De lui encore, le Rêve et la jambe, essai philosophique, style abrupt, elliptique comme son titre.

Henri Michaux, Lettre de Belgique, 1924.

lundi 13 juin 2016

L’incertitude avec laquelle nous explorons à tâtons l’obscurité qui nous entoure

Si l’on considère la langue comme une vieille ville avec son inextricable réseau de ruelles et de places, ses secteurs qui ramènent loin dans le passé, ses quartiers assainis et reconstruits et sa périphérie qui ne cesse de gagner sur la banlieue, je ressemblais à un habitant qui, après une longue absence, ne se reconnaîtrait pas dans cette agglomération, ne saurait plus à quoi sert un arrêt de bus, ce qu’est une arrière-cour, un carrefour, un boulevard ou un pont. L’articulation de la langue, l’agencement syntaxique de ses différents éléments, la ponctuation, les conjonctions et jusqu’aux noms désignant les choses les plus simples, tout était enveloppé d’un brouillard impénétrable. Ce que j’avais écrit par le passé, cela surtout, m’était devenu incompréhensible. Je me disais sans arrêt : une telle phrase, c’est quelque chose qui prétend avoir un sens, en réalité ce n’est qu’un pis-aller, une sorte d’excroissance générée par l’incertitude avec laquelle, un peu sur le modèle des plantes et des animaux marins avec leurs tentacules, nous explorons à tâtons l’obscurité qui nous entoure. Ce qui précisément semble l’expression adéquate d’une pensée intelligente, l’exposition d’une idée au moyen d’un certain savoir-faire stylistique, me paraissait désormais constituer une entreprise parfaitement arbitraire ou chimérique. Je ne voyais plus de cohérence nulle part, les phrases se diluaient en une série de mots isolés, les mots en une suite aléatoire de lettres, les lettres en signes disloqués et ceux-ci en une trace gris plomb brillant çà et là de reflets argentés, qui eût été sécrétée et abandonnée derrière soi par quelque gastéropode et dont la vue me remplissait tour à tour de honte et d’effroi.

W.G. Sebald, Austerlitz, traduit de l'allemand par Patrick Charbonneau, Actes Sud, 2002, Gallimard, 2006.

dimanche 5 juin 2016

Oh ! l’eau, toutes ces eaux par le monde entier !

Il habitait rue Saint-Sulpice. Mais il s’en alla. « Trop près de la Seine, dit-il, un faux pas est si vite fait » ; il s’en alla.
Peu de gens réfléchissent comme il y a de l’eau, et profonde et partout.
Les torrents des Alpes ne sont pas si profonds, mais ils sont tellement rapides (résultat pareil). L’eau est toujours la plus forte, de quelque manière qu’elle se présente. Et comme il s’en rencontre de tous côtés presque sur toutes les routes… il a beau exister des ponts et des ponts, il suffit d’un qui manque et vous êtes noyé, aussi sûrement noyé qu’avant l’époque des ponts.
« Prenez de l’hémostyl, disait le médecin, ça provient du sang. »
« Prenez de l’antasthène, disait le médecin, ça provient des nerfs. »
« Prenez des balsamiques, disait le médecin, ça provient de la vessie. »
Oh ! l’eau, toutes ces eaux par le monde entier !

Henri Michaux, « Encore un malheureux «, La nuit remue, Gallimard,  1935.

vendredi 6 mai 2016

Ainsi le billet reste-t-il perdu, recherché par l’enfant perdu, sans bureau des objets perdus

[...] ce Munichois, grand connaisseur en mutisme, racontait un après-midi, comme on avait déjà pas mal bu à la ronde, l’histoire suivante, d’un ton abrupt et laconique, et pourtant ironique : un homme, qui avait beaucoup voyagé, avait trouvé quelque chose. Quelque chose qu’on lui avait donné, pas dans la rue, mais à Bruxelles au théâtre. La pièce ne l’intéressait pas, et il regardait la femme qu’il avait déjà remarquée, dans une loge juste au-dessus de lui. Elle était évidemment très belle, elle avait l’air d’après lui de sortir d’un roman, elle regarde l’homme elle aussi, prend un billet à la main et l’agite. L’homme se lève et quitte la salle, monte l’escalier jusqu’au premier balcon et va à la loge de la belle dame. Elle lui tend le billet, lui jette un bref regard et referme la porte. L’homme lit le billet, du moins il voulait le lire, mais il ne pouvait pas, car il n’y comprenait rien, c’étaient des signes absolument incompréhensibles dans une langue apparemment tout à fait inconnue. L’homme restait là perplexe, mais l’ouvreuse, qui tournait déjà autour de lui, jeta les yeux sur le billet de côté et dit seulement : suivez-moi. L’étranger devient brutal, l’ouvreuse encore plus, l’homme se fâche, l’ouvreuse va chercher le directeur. L’étranger ne l’écoutait plus depuis longtemps et étudiait le billet énigmatique, les signes étaient tracés d’une encre incolore, très ronds et en arabesques, on ne s’y retrouvait pas. Là-dessus arrive le directeur, très étonné, mais à peine a-t-il vu le billet qu’il se retourne, appelle les gardiens et prie l’homme de quitter le théâtre. Stupéfait, l’homme descend l’escalier avec l’agent de police, arrive à la caisse où on avait préparé le prix de sa place, et se retrouve devant le théâtre sur la vaste place silencieuse. L’homme resta là un bon moment tout seul, il n’arrivait pas à tirer la moindre chose au clair, finit par se décider à prendre un fiacre jusqu’à son hôtel pour demander une explication à quelqu’un connaissant la ville, il appela le gérant et lui raconta l’invraisemblable incident. Le gérant connaissait l’étranger comme un homme honnête, avec du beau linge et des manières bourgeoises, il s’indigna contre l’état d’arriération de la ville, fit des considérations sur les mœurs locales, au théâtre spécialement. Mais dès qu’il aperçut le billet, il se mit à mâcher toutes sortes de paroles, comme pour une chose qui ne lui disait rien de bon et finit par dire : les choses sont comme elles sont, je prie également monsieur de quitter l’hôtel. J’irai même jusqu’à lui conseiller, puisque monsieur était en tout cas notre client, de quitter Bruxelles ce soir même, pour la France ou l’Angleterre. L’homme se sent mal et se précipite à l’air frais ; alors, continua le Munichois à contrecœur, on s’imagine sans peine tout ce qui s’est passé cette nuit-là et plus tard. L’homme était au fond un être réservé et il ne connaissait pas Bruxelles, il n’avait jamais fait de mal à une mouche, qui pouvait donc lui en vouloir ? Tout ce qu’il voulait c’était se changer les idées quelquefois, sortir de sa vie monotone, ou bien parfois il voulait avoir un souvenir de sa vie sans histoires qu’il oubliait d’un jour à l’autre. Mais ce n’était pas par goût de l’aventure, pas même par exaltation romantique qu’il était tombé dans les filets de la femme inconnue, voire, en définitive, le billet à la main, dans les filets de l’Inconnu tout court. Alors, maintenant, il était comblé, et l’histoire fantastique se poursuivit de mal en pis en Angleterre où il était allé. Le bruit s’était déjà répandu jusque dans ces parages, des gens qu’il connaissait, dans la rue, l’évitaient intentionnellement ; des relations d’affaires se rompaient, en Angleterre comme en France et en Allemagne, et jusque dans la lointaine, indolente mais superstitieuse Espagne. Et personne ne lui donna la moindre indication ; rien à faire pour démêler le secret que tous comprenaient, ou semblaient comprendre, sauf lui. Puis l’homme, dont le courrier ne contenait plus que des lettres d’insultes et de menaces, reçut un matin une lettre d’Amérique du Nord, d’un vieux collègue, d’où il ressortait que là-bas on ignorait encore tout de son malheur. Avide de voir de nouveau des hommes non prévenus, plein d’un espoir tout neuf de déchiffrer le message, il s’embarqua pour New York, et se hâta sur-le-champ vers le bureau d’un avocat et notaire de sa connaissance. « J’ai une proposition à vous faire », dit-il en bref, il ferma la porte à clef et mis son browning sur la table. « Je ne veux plus me laisser faire », poursuivit-il, et il conta son affaire en quelques mots. « Je sais, monsieur, que dès que vous aurez vu le billet, vous ne voudrez plus me connaître et que le boycottage va recommencer ici. Alors choisissez : déchiffrez-moi le texte et je vous donne dix mille dollars, la moitié de ce que je possède actuellement. Faites comme les autres et je tire, d’abord sur vous, puis sur moi, ça m’est égal. » L’avocat vit le chèque, vit le revolver, offrit un cigare comme d’habitude et dit : « Il va de soi que j’accède à votre demande. Passez-moi le document. » L’homme prit son portefeuille, fouilla en vain, la poche était vide, il avait perdu le billet.
[...] Il y a bien des gens de nos jours, dans cette période si bourgeoise et si creuse, cette période perdue, qui, pareils à celui qui a conté subitement cette histoire de fou, tournaillent comme des enfants qui écoutent les adultes. Tous ces adultes savent tous quelque chose qu’il ne sait pas, ou alors :c’est quelque chose qu’il n’a pas trouvé comme adulte, qui se trouve dans le regard lourd qu’il jette autour de lui en quittant une chambre louée, pour voir ce qu’il pourrait bien avoir oublié, ou qui se trouve dans ce malaise tout aussi lourd qu’il ressent lorsqu’il ne retrouve plus une phrase qu’il allait dire à l’instant et qui, justement parce qu’elle disparaît, semble être si immensément importante. Le Munichois, sans être tout à fait un original, se trouvait continuellement dans une sorte de période d’initiation qu’on ne connaît que comme sexuelle, mais qui est ici existentielle. Un original devenu tellement typique est même capable, avec son histoire de fou surchargée, d’être une figure de roman, non écrite et pourtant réelle, une figure qui épie pour ainsi dire. Cette figure n’ayant aucune occupation, et solitaire, prête l’oreille à toutes sortes d’impressions et d’expressions dont un homme raisonnable ne sait rien, Dieu merci. Ainsi quand le Munichois avoue, à l’occasion d’une phrase entendue en passant et pas comprise, que le vieux soupçon en lui s’éveille qu’il ignore quelque chose de très important sur quoi il ne pourrait mettre la main que par hasard. « D’autres le savent, peut-être tout le monde, bien qu’ils ne puissent ni ne veuillent rien en faire, il n’y a que moi, et je rate ma vie faute de savoir cette chose importante, qu’est-ce que ça peut bien être ? » Ainsi le billet reste-t-il perdu, recherché par l’enfant perdu, sans bureau des objets perdus. Évidemment personne, quant à cette histoire également insatisfaisante, ne doit se sentir trop à l’abri de son bref éclair — du reste soufflé comme par un mort — il n’est pas à vrai dire agnostique. Sans doute l’arpenteur K. ne se serait-il pas lui non plus reconnu dans un mandat d’arrêt aussi public s’il l’avait porté sur lui.

Ernst Bloch, Spuren, Berlin, 1930 ; Traces, traduit de l’allemand par Pierre Quillet & Hans Hildebrand, Gallimard, 1968. 

samedi 30 avril 2016

Jamais elle n’avait pu s’habituer à son prénom. Lorsqu’ils l’avaient appelée India, ses parents devaient certainement penser à quelqu’un d’autre.

Evan S. Connell, Mrs Bridge (1959), traduit de l’anglais (États-Unis) par Clément Leclerc, Belfond, 2016.

dimanche 31 janvier 2016

Deux fois (dans le même fleuve)

Quand le fleuve est lent, et que l’on peut compter sur une bonne bicyclette ou un bon cheval, il est vraiment possible de se baigner deux (et même trois, selon les règles d’hygiène propres à chacun) fois dans le même fleuve.

Augusto Monterroso. — Cité dans Roberto Bolaño, La literatura nazi en America, 1996 ; La littérature nazie en Amérique, traduit de l’espagnol (Chili) par Robert Amutio, Christian Bourgois, 2003.

lundi 25 janvier 2016

Une chemise (deux fois)



La chute dans le présent. — On peut aussi arriver par des voies singulières au hic et nunc qui n’est jamais bien loin de nous. Je connais une petite histoire, presque vulgaire, qu’on raconte chez les Juifs de l’Est, dont la conclusion produit une déception bizarre, il faut bien le dire. Elle prétend manifestement finir sur un mot d’esprit, mais il est plutôt embarrassé et insipide, pas drôle, et il doit pourtant suffire à combler le trou où l’on est tombé. Ce trou est notre présent, où nous sommes tous et dont le récit ne va nullement s’éloigner, comme ils font presque toujours ; préparons donc notre trappe.
On s’était instruit et querellé, on s’en était lassé. Les Juifs discutaient dans le temple de la petite ville du vœu que chacun présenterait au cas où un ange viendrait. Le rabbin disait qu’il serait déjà bien content d’être débarrassé de sa toux. Et moi, disait un autre, d’avoir marié mes filles. Et moi, dit un troisième, je ne voudrais pas de filles du tout, mais un fils qui reprenne mon affaire. Finalement le rabbin s’adressa à un mendiant qui avait rappliqué la veille et qui était assis, en loques et misérable, sur le dernier banc. « Et toi, mon cher, quel vœu présenterais-tu ? Dieu t’entende, tu n’as pas l’air de n’avoir plus rien à désirer. » « Moi, dit le mendiant, je voudrais être un grand roi avec un grand royaume. Dans chacune de mes villes j’aurais un palais et dans la plus belle ma résidence, faite d’onyx, de santal et de marbre. C’est là que je serais assis sur mon trône, craint de mes ennemis, aimé de mon peuple, comme le roi Salomon. Mais à la guerre, je n’ai pas la chance de Salomon ; l’ennemi envahit mes terres, mes armées sont battues et toutes les villes et les forêts sont en flammes. L’ennemi est aux portes de ma résidence, j’entends le tumulte des rues et je siège tout seul dans la salle du trône, avec ma couronne, mon sceptre, la pourpre et l’hermine, abandonné de tous mes dignitaires, et j’entends le peuple hurler à mort contre moi. Alors, je me déshabille, je dépouille toute la pompe royale, je saute en chemise par la fenêtre dans la cour. Traversant la ville en tumulte, la campagne, je cours, je cours à travers mon pays incendié pour sauver ma vie. Dix jours durant jusqu’à la frontière où personne ne me connaît, j’arrive ici, chez d’autres hommes qui ne savent rien de moi, qui ne me veulent rien, je suis sauvé et depuis hier soir je suis ici. » Là-dessus, un long silence, le coup avait porté, le mendiant s’était dressé et le rabbin le regardait. « Je dois dire, fit le rabbin lentement, je dois dire que tu es un drôle d’homme. Pourquoi donc tant désirer pour ensuite tout perdre ? Que te resterait-il de ta richesse et de ta splendeur ? — Il m’en resterait quelque chose, rabbin, j’aurais au moins une chemise. » Les Juifs éclatèrent de rire et hochèrent la tête, et firent au roi cadeau d’une chemise, d’un mot d’esprit le coup avait été amorti. Ce drôle de passage au présent, pour finir, ou si l’on veut la fin du présent, avec les mots : depuis hier soir je suis ici, cette irruption du présent en plein rêve. Grammaticalement transmis par un mode d’expression compliqué : de la forme optative dont il part dans son récit, le mendiant passe au présent historique et soudain au présent proprement dit. L’auditeur est parcouru d’un certain frisson quand il atterrit là où il se trouve ; pas de fils pour reprendre l’affaire.

Ernst Bloch, Spuren, Berlin, 1930 ; Traces, traduit de l’allemand par Pierre Quillet & Hans Hildebrand, Gallimard, 1968.


On raconte que dans un village hassidique, un soir, à l’issue du sabbat, les Juifs étaient assis dans une auberge misérable. C’étaient tous des habitants du lieu, à l’exception d’un seul, que personne ne connaissait, un miséreux vêtu de guenilles, qui se tenait en retrait, blotti dans un coin obscur. Les conversations allaient bon train. Puis quelqu’un demanda ce que chacun souhaiterait, s’il lui était accordé un vœu. L’un aurait demandé de l’argent, l’autre un gendre, le troisième un nouvel établi, et l’on fit ainsi le tour de l’assemblée. Chacun ayant répondu, ce fut le tour du mendiant dans son coin obscur. À contrecœur et en hésitant, il accéda au désir des questionneurs : « Je voudrais être un roi puissant régnant sur un vaste pays et que je dorme la nuit dans mon palais et que les ennemis passent la frontière et qu’avant l’aube ils aient chevauché jusque sous les murs de mon château sans rencontrer de résistance et que, réveillé en sursaut, je n’aie pas même le temps de m’habiller et que je doive prendre la fuite vêtu d’une simple chemise et que je sois traqué sans répit, par monts et par vaux, jour et nuit, jusqu’à ce que je trouve refuge sur un banc dans un coin de votre auberge. Voilà ce que je souhaiterais. » Les autres se regardaient sans comprendre. « Et ça t’apporterait quoi ? » demanda quelqu’un. – « Une chemise », répondit-il.

Walter Benjamin, Franz Kafka. Pour le dixième anniversaire de sa mort (1934), traduit de l’allemand par Maurice de Gandillac et Pierre Rusch, Œuvres, tome II, Gallimard (Folio), 2000.

jeudi 21 janvier 2016

Qu’on me le montre

Qu’on me le montre, celui qui aurait conquis la certitude
et qui rayonnerait à partir de là dans la paix
comme une montagne qui s’éteint la dernière
et ne frémit jamais sous la pesée de la nuit.

Philippe Jaccottet, « Le mot joie », Pensées sous les nuages, Gallimard, 1983.

mardi 19 janvier 2016

Pour qu’ils ne s’en mettent pas plein les doigts

(J’aime bien les oranges, mais par paresse je n’en mange guère, car c’est un fruit ennuyeux à peler et à couper : on s’en met plein les doigts. Or, en Espagne, au Maroc, si je le demande, le serveur du restaurant pèle et coupe l’orange pour moi : l’orange est aliñada, mise en lignes. C’est ce que je fais ici du discours amoureux : je le débite en tranches, en figures, pour les autres, pour qu’ils ne s’en mettent pas plein les doigts : le discours est aliñado, comme une orange.)

Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux : inédits dans Le Discours amoureux. Séminaire à l’École pratique des hautes études, 1974-76, Le Seuil, 2007.

dimanche 17 janvier 2016

Ce que nous sommes dès que nous nous taisons

Nous ne sommes qu’une succession d’états discontinus par rapport au code des signes quotidiens et sur laquelle la fixité du langage nous trompe : tant que nous dépendons de ce code, nous concevons notre continuité, quoique nous ne vivions que de discontinu : mais ces états discontinus ne concernent que notre façon d’user ou de ne pas user de la fixité du langage : être conscient, c’est en user. Mais de quelle façon le pouvons-nous pour jamais savoir [« ] ce que nous sommes dès que nous nous taisons ? » (Klossowski, [Pierre, Nietzsche et le cercle vicieux, Mercure de France, 1969, 1975, p.] 69). Le fragmentaire du discours et du texte serait une concession, la plus petite concession qu’il soit possible de faire à la fixité du langage.

Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux : inédits dans Le Discours amoureux. Séminaire à l’École pratique des hautes études, 1974-76, Le Seuil, 2007.

dimanche 20 décembre 2015

Je fermerai maintenant les yeux, je boucherai mes oreilles,

Claudam nunc oculos, aures obturabo, avocabo omnes sensus, imagines etiam rerum corporalium omnes vel ex cogitatione mea delebo, vel certe, quia hoc fieri vix potest, illas ut inanes & falsas nihili pendam, meque solum alloquendo & penitius inspiciendo, meipsum paulatim mihi magis notum & familiarem reddere conabor. Ego sum res cogitans, id est dubitans, affirmans, negans, pauca intelligens, multa ignorans, volens, nolens, imaginans etiam & sentiens ; ut enim ante animadverti, quamvis illa quæ sentio vel imaginor extra me fortasse nihil sint, illos tamen cogitandi modos, quos sensus & imaginationes / appello, quatenus cogitandi quidam modi tantum sunt, in me esse sum certus. Atque his paucis omnia recensui quæ vere scio, vel saltem quæ me scire hactenus animadverti.

Je fermerai maintenant les yeux, je boucherai mes oreilles, je détournerai tous mes sens, j’effacerai même de ma pensée toutes les images des choses corporelles, ou du moins, parce qu’à peine cela se peut-il faire, je les réputerai comme vaines et comme fausses ; et ainsi m’entretenant seulement moi-même, et considérant mon intérieur, je tâcherai de me rendre peu à peu plus connu et plus familier à moi-même. Je suis une chose qui pense, c’est-à-dire qui doute, qui affirme, qui nie, qui connaît peu de choses, qui en ignore beaucoup, qui aime, qui hait, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi, et qui sent. Car, ainsi que j’ai remarqué ci-devant, quoique les choses que je sens et que j’imagine ne soient peut-être rien du tout hors de moi et en elles-mêmes, je suis néanmoins assuré que ces façons de penser, que j’appelle sentiments et imaginations, en tant seulement qu’elles sont des façons de penser, résident et se rencontrent certainement en moi. Et dans ce peu que je viens de dire, je crois avoir rapporté tout ce que je sais véritablement, ou du moins tout ce que jusques ici j’ai remarqué que je savais.

René Descartes, Méditations métaphysiques, Méditation troisième, De Deo, quod existat, De Dieu, qu’il existe, 1641.

jeudi 17 décembre 2015

Une eloise dans le cours infini d’une nuict eternelle

Car pourquoy prenons nous tiltre d’estre, de cet instant, qui n’est qu’une eloise [un éclair] dans le cours infini d’une nuict eternelle, et une interruption si briefve de nostre perpetuelle et naturelle condition ? la mort occupant tout le devant et tout le derriere de ce moment, et encore une bonne partie de ce moment. D’autres jurent qu’il n’y a point de mouvement, que rien ne bouge : comme les suivants de Melissus. Car s’il n’y a qu’un, ny ce mouvement sphærique ne luy peut servir, ny le mouvement de lieu à autre, comme Platon preuve. Qu’il n’y a ny generation ny corruption en nature.
Protagoras dit, qu’il n’y a rien en nature, que le doubte : Que de toutes choses on peut egalement disputer : et de cela mesme, si on peut egalement disputer de toutes choses : Mansiphanes, que des choses, qui semblent, rien est non plus que non est. Qu’il n’y a autre certain que l’incertitude. Parmenides, que de ce qu’il semble, il n’est aucune chose en general. Qu’il n’est qu’un. Zenon, qu’un mesme n’est pas : Et qu’il n’y a rien.
Si un estoit, il seroit ou en un autre, ou en soy-mesme. S’il est en un autre, ce sont deux. S’il est en soy-mesme, ce sont encore deux, le comprenant, et le comprins. Selon ces dogmes, la nature des choses n’est qu’une ombre ou fausse ou vaine.

Michel de Montaigne, Essais II, 12, Apologie de Raimond Sebond.

mercredi 16 décembre 2015

Le cœur de la machine d’information, c’est l’interprétation

Il ne s’agit pas de dire, comme certains critiques des médias, que l’écran télévisuel rend la réalité et le simulacre équivalents, et que les événements n’ont plus besoin d’exister en vrai puisque leurs images existent sans eux. Quoi qu’en disent ces critiques, ce n’est pas l’image qui constitue le cœur du pouvoir médiatique et de son utilisation par les pouvoirs. Le cœur de la machine d’information, c’est l’interprétation. On a besoin d’événements, même faux, parce que leurs interprétations sont déjà là, qu’elles leur préexistent et les appellent. [...]
Il faut qu’il y ait toujours des événements pour que la machine tourne. Cela ne veut pas simplement dire qu’il faut du sensationnel pour vendre du papier. Il ne faut pas simplement noircir du papier. Il faut fournir de la matière à la machine interprétative. Celle-ci n’a pas besoin seulement qu’il arrive toujours quelque chose. Elle a besoin qu’il arrive aussi un certain type de choses : ce qu’on appelle des « phénomènes de société » : des événements particuliers arrivant en un point quelconque de la société à des gens ordinaires, mais aussi des événements qui constituent des symptômes, à travers lesquels le sens global d’une société puisse se lire : des événements qui appellent une interprétation mais une interprétation qui est déjà là avant eux. Car, en définitive, l’interprétation se ramène toujours à la même explication, en deux points : premièrement, il y a du trouble dans la société moderne, parce qu’elle n’est pas assez moderne, parce qu’il y a des groupes qui ne sont pas encore vraiment modernes, qui véhiculent toujours les valeurs tribales traditionnelles. Deuxièmement, il y a du trouble dans la société moderne, parce qu’elle est trop moderne, parce qu’elle a perdu trop vite le sens des solidarités collectives qui caractérisait les sociétés traditionnelles et que tout le monde y est indifférent à tout le monde.

Jacques  Rancière, Chroniques des temps consensuels, éditions du Seuil, 2005

samedi 12 décembre 2015

Le stéréotype est la voie actuelle de la « vérité »

Le stéréotype, c’est le mot répété, hors de toute magie, de tout enthousiasme, comme s’il était naturel, comme si par miracle ce mot qui revient était à chaque fois adéquat pour des raisons différentes, comme si imiter pouvait ne plus être senti comme une imitation : mot sans-gêne, qui prétend à la consistance et ignore sa propre insistance. Nietzsche a fait cette remarque, que la « vérité » n’était que la solidification d’anciennes métaphores. Eh bien, à ce compte, le stéréotype est la voie actuelle de la « vérité », le trait palpable qui fait transiter l’ornement inventé vers la forme canoniale, contraignante, du signifié. (Il serait bon d’imaginer une nouvelle science linguistique ; elle étudierait non plus l’origine des mots, ou étymologie, ni même leur diffusion, ou lexicologie, mais les progrès de leur solidification, leur épaississement le long du discours historique ; cette science serait sans doute subversive, manifestant bien plus que l’origine historique de la vérité : sa nature rhétorique, langagière.)

Roland Barthes, Le Plaisir du texte, éditions du Seuil, 1973.

jeudi 3 décembre 2015

Il ne suffit pas de changer le monde

Il ne suffit pas de changer le monde. Nous le changeons de toute façon. Il change même considérablement sans notre intervention. Nous devons aussi interpréter ce changement pour pouvoir le changer à son tour. Afin que le monde ne continue pas ainsi à changer sans nous. Et que nous ne nous retrouvions pas à la fin dans un monde sans hommes.

Günther Anders, Die Antiquiertheit des Menschen, vol. 2, Über die Zerstörungs des Lebens im Zeitalter der dritten industriellen Revolution, Munich, 2002 ; L’Obsolescence de l’homme, tome II, Sur la destruction de la vie à l’époque de la troisièle révolution industrielle, traduit de l’allemand par Christophe David, éditions Fario, 2011.

lundi 2 novembre 2015

On a coutume de considérer la mélancolie comme un état d’âme

On a coutume de considérer la mélancolie comme un état d’âme ; or je déclare que la mélancolie n’est pas un état, mais une activité : c’est l’action de l’esprit sur l’âme ou l’action de l’âme sur l’esprit. [...]
L’activité de l’homme mélancolique tend à établir des correspondances entre les images de ses sentiments et les concepts de son savoir, dans le but de les démêler par des jeux successifs d’inductions et de déductions. Mais en agissant de la sorte, il se façonne cet espace mort excessivement instable où niche le sentiment du néant du savoir ou le savoir du néant des sentiments.
C’est dans cet espace que nous nommons esprit le sujet du savoir dénué de sentiment, et âme le sujet des sentiments dénués de savoir.

Péter Nádas, Mélancolie, traduit du hongrois par Marc Martin, Le Bruit du temps, 2015.

samedi 10 octobre 2015

Deux moines marchaient dans le Japon d’autrefois sur une route boueuse

Deux moines marchaient dans le Japon d’autrefois sur une route boueuse, et sous des trombes d’eau. Après un virage, ils rencontrèrent une jeune et jolie jeune fille, qui n’osait traverser la route, de peur de salir son kimono et son écharpe de soie.
« Approche », lui cria aussitôt Tanzan. Puis il la prit dans ses bras, et la déposa au-delà des flaques.
Ekido ne fit aucun commentaire, mais le soir, lorsqu’ils furent arrivés au temple où ils devaient dormir tous les deux, il ne se contint plus : « Tu sais qu’il nous est interdit d’approcher les femmes, surtout lorsqu’elles sont jeunes et jolies, dit-il à son compagnon. Pourquoi as-tu fait cela ?
— Oh ! moi, je l’ai oubliée depuis longtemps, lui répondit Tanzan. Mais toi, tu t’en souviens encore ? »

Gérard Macé, Pensées simples, Gallimard, 2011.

vendredi 9 octobre 2015

Venise, oui, je sais. Le soir, c’est presque aussi bien illuminé que la gare de Lyon.

Jules Renard, Journal, 1er janvier 1901.

dimanche 20 septembre 2015

Brimer les enfants si l’on veut en faire des poètes

Dans le Tigré, quand on voit un enfant écrire, on lui prédit qu’il va devenir sorcier. Et l’étudiant qui trace des signes dans le sol se voit récompensé par des coups sur les doigts, avec une baguette très dure.
Marcel Griaule, qui se fait l’écho de ces pratiques dans Silhouettes et graffiti abyssins, suggère que les prêtres craignent la concurrence, le partage des privilèges et des profits, au point qu’ils déconsidèrent l’initié : un enfant qui manie le roseau taillé, c’est un prétentieux qui « court comme un écrivain derrière les grands », ou s’empresse de vendre les remèdes recopiés sur des peaux. Mais derrière ces motifs intéressés, se cache aussi l’intention de protéger celui qui veut apprendre, de le mettre en garde et de l’éprouver. Car l’écriture, malsaine et dangereuse, est « servante de la magie ».
Les adeptes du dieu Toth, les interprètes de la Kabbale, les copistes de grimoires médiévaux ne pensaient pas autrement, et leurs pratiques à l’égard des disciples n’étaient guère différentes.

Henri Michaux exprime la même idée, plus brutale en apparence mais tempérée par l’ironie, quand il recommande de brimer les enfants si l’on veut en faire des poètes.

Gérard Macé, Pensées simples, Gallimard, 2011.

samedi 19 septembre 2015

Le sublime effort de Spinoza tient à ce qu’il contemple la réalité non pas avec des yeux humains, mais avec ceux-là mêmes de la réalité si celle-ci en était dotée.

Giuseppe Rensi, Spinoza, Traduit de l’italien par Marie-José Tramuta, Allia, 2014.