mercredi 23 mai 2007
vendredi 18 mai 2007
Janséniste & Jésuite

Le Janséniste est un ami rude, qui n’a point pitié, parce qu’il ne regarde pas à votre faiblesse, mais qui frappe toujours à votre puissance, ce qui est honorer. Redoutable, parce qu’il exige justement ce que vous ne pouvez pas refuser, qui est que vous soyez un homme libre. Sa manière d’aider est de ne point vouloir aider ; car sa maxime principale est que, si l’on ne s’aide point soi-même, rien ne va. Je le compare à une coupe qui va déborder de mépris ; telle est sa manière de réconforter. Comme il est assuré que les moyens extérieurs, qui sont de police et de contrainte, ne changent point réellement un homme, mais que l’homme seul peut se changer lui-même par forte résolution, il observe après le coup de baguette qui avertit, attendant le miracle. Et il ne veut même point dire, ni laisser entendre, que le miracle lui fera plaisir, car l’homme se sauverait peut-être pour lui faire plaisir, et cela ne vaudrait rien. « Il faut, pense-t-il, que votre salut dépende seulement de vous ; et ce que votre volonté peut, rien d’autre au monde ne peut le faire, ni la contrainte, ni la pitié, ni même l’amour. » Si vous voulez apprendre le latin, la musique, la peinture ou la sagesse, trouvez quelque janséniste qui sache ces choses. Vous l’aimerez d’abord sans savoir pourquoi, et peut-être après vingt ans vous découvrirez que lui seul vous aimait. Forgeron.
Le Jésuite est un ami indulgent, qui ne compte pas trop sur vous, mais aussi qui travaille d’approche, et vous prend dans les liens ténus de l’habitude, ne vous demandant que de sourire d’abord, et de vous plaire avec lui ; c’est qu’il a éprouvé la faiblesse humaine et que c’est là qu’il regarde toujours, se disant que les actions finissent toujours par entraîner l’homme. Aussi que vous fassiez ce qu’il faut faire avec ennui, ou pour lui plaire, ou seulement par esprit d’imitation, il n’y regarde guère, prêtant surtout attention aux costumes et aux manières, enfin à la grâce extérieure, faute de laquelle l’homme le mieux doué trébuche sur le premier obstacle. Celui-là, vous commencerez par croire qu’il vous aime, et par vous faire reproche de ne pas l’aimer. Seulement, après vingt ans, quand il vous aura appris à tirer parti même de votre paresse, vous découvrirez qu’il vous méprise un peu, comme il méprise tout et lui-même. Or, le Jésuite a raison aussi ; car il n’y point de vie humaine bien composée si l’on néglige le côté extérieure et les moyens de politesse. Ayez donc les deux comme précepteurs, si vous pouvez, et ensuite comme amis.
Je dis Jésuite et janséniste parce que ces mots font portrait. Mais sachez bien que ces deux espèces d’hommes sont un peu plus anciennes que les ordres religieux, les hérésies et de drame du Calvaire. Bref, il y a deux religions ; une de manières, une autre de jugement. Les manières ne sont pas tout ; mais il faut des manières, une attitude, une certaine tenue qui s’accorde avec le temple et la cérémonie. L’esprit jésuite pense que cela suffit et que le jugement suivra. On peut penser au contraire, comme le janséniste, que le jugement en mourra, et que l’assistant bien élevé ne pensera plus jamais. (...)
Émile-Auguste Chartier, dit Alain, Propos, 12 février 1923.
Libellés : Alain, janséniste, jésuite, jugement, manières
mercredi 16 mai 2007
C’est un état nouveau qu’on ne peut prévoir dans l’ancien
Comme tous ceux qui possèdent une chose, pour savoir ce qui arriverait s’il cessait un moment de la posséder, il avait ôté cette chose de son esprit, en y laissant tout le reste dans le même état que quand elle était là. Or l’absence d’une chose, ce n’est pas que cela, ce n’est pas un simple manque partiel, c’est un bouleversement de tout le reste, c’est un état nouveau qu’on ne peut prévoir dans l’ancien.
Marcel Proust, Du côté de chez Swann, II. Un amour de Swann, 1913.
Libellés : absence, Marcel Proust
mardi 15 mai 2007
L’économie ne peut offrir à satisfaire que les besoins dont elle est l’auteur
On dit que le progrès des forces productives nous a débarrassés de toutes sortes d’inconforts du passé, et c’est exact, mais c’était pour installer les siens à la place, plus onéreux, plus compliqués et sujets aux pannes. Un escalier étant une chose simple et commode, il peut être beau et n’est jamais ennuyeux.
L’économie le supprime en le déclarant fatigant, en disant qu’à ses yeux l’homme mérite un ascenseur ; elle peut ensuite entasser celui-ci sur trente étages et lui vanter ce progrès sur les maisons basses de ses ancêtres, leurs châteaux éclairés à la bougie.
L’apologie des innovations se ramène invariablement à ces sophismes grossiers qui masquent le simple fait que l’économie ne peut offrir à satisfaire que les besoins dont elle est l’auteur : elle isole chacun dans une vie suffocante et inepte, et s’émerveille elle-même de devoir lui fournir ensuite tant d’accessoires : il y a effectivement un ascenseur pour atteindre le vingt-troisième étage et un congélateur pour y ranger la nourriture frigorifique ; il y a effectivement des progrès incroyables dans le traitement des allergies qui se multiplient ; on propose au consommateur prostré dans sa tour d’habitation des câbles numériques débitant cent cinquante programmes de radiovision (au moyen de cette nouvelle décompression numérique) et des week-ends instantanés sous les tropiques, etc., et l’employé de bureau le soir peut lire Sade sous l’hallogène, etc.
Baudouin de Bodinat, La Vie sur terre. Réflexions sur le peu d'avenir que contient le temps où nous vivons, tome premier, Editions de l'Encyclopédie des nuisances, 1996.
Image volée ici.
Libellés : Baudouin de Bodinat, bonheur, économie, progrès, Sade
mardi 8 mai 2007
« Ministère de l’intérieur »

Un homme hostile à toute tradition soumettra d’autant plus impitoyablement sa vie privée aux normes dont il veut faire les lois d’un état social futur. Comme si elles lui imposaient le devoir de les préfigurer, elles qui ne sont encore nulle part réalisées, au moins dans le cercle de sa vie intime. L’homme, cependant, qui se sait en accord avec les plus anciennes traditions de son état social ou de son peuple, peut à l’occasion mettre ostensiblement sa vie privée en contradiction avec les maximes qu’il défend impitoyablement dans sa vie publique, et considère secrètement, sans la moindre gêne pour sa conscience, sa propre conduite comme la preuve la plus contraignante de l’autorité inébranlable des principes qu’il affiche. C’est ainsi que se distinguent les deux types de l’homme politique conservateur et de l’anarcho-syndicaliste.
Walter Benjamin, « Ministère de l’intérieur », Sens unique [1928] précédé de Enfance berlinoise et suivi de Paysages urbains, traduit de l’allemand par Jean Lacoste, nouvelle édition revue, Maurice Nadeau, 1988.
lundi 30 avril 2007
Et quoi de plus douloureux
76. « Et quoi de plus douloureux que de combattre pour la vérité, depuis une place qui n’est pas elle-même complètement vraie ? »
Libellés : Hélène Frappat, vérité
Vouloir ce que l'on fait
A mesure que le monde rétrécit, les possibilités se restreignent et avec elles diminue la fatigante obligation de vouloir ce que l'on fait : il n'y a presque plus le choix ; et certainement aucune autre époque n'aura proposé un tel confort subjectif.
Baudouin de Bodinat,
Libellés : Baudouin de Bodinat
dimanche 29 avril 2007
Vouloir ce qu'on peut

175. Je me souviens d'un passage de l’Émile où Rousseau écrivait : le bonheur, c'est vouloir ce qu'on peut. Je n'ai jamais retrouvé cette citation que ma mémoire a peut-être inventée.
Hélène Frappat, Sous réserve, éditions Allia, 2004.
Libellés : bonheur, Émile, Hélène Frappat, Jean-Jacques Rousseau, mémoire
mercredi 25 avril 2007
Il n’y a que le texte copié pour commander ainsi à l’âme de celui qui travaille sur lui

La force d’une route de campagne est autre, selon qu’on la parcoure à pied, ou qu’on la survole en aéroplane. La force d’un texte est autre également, selon qu’on le lit ou qu’on le copie. Qui vole voit seulement la route s’avancer à travers le paysage : elle se déroule à ses yeux selon les mêmes lois que le terrain qui l’entoure. Seul celui qui va sur cette route apprend quelque chose de sa domination, et apprend comment, de cet espace qui n’est pour l’aviateur qu’une plaine déployée, elle fait sortir, à chacun de ses tournants, des lointains, des belvédères, des clairières, des perspectives, comme l’ordre d’un commandant qui fait sortir des soldats du rang. Il n’y a que le texte copié pour commander ainsi à l’âme de celui qui travaille sur lui, tandis que le simple lecteur ne découvre jamais les nouvelles perspectives de son intériorité, telles que les ouvre le texte, route qui traverse cette forêt primitive en nous-mêmes, qui va toujours s’épaississant : car le lecteur obéit au mouvement de son moi dans l’espace libre de la rêverie, tandis que celui qui copie le soumet à une discipline. Ainsi l’art chinois de copier les livres fut-il la garantie incomparable d’une culture littéraire, et la copie une clé pour les énigmes de
Walter Benjamin, Sens unique (1927), précédé de Enfance berlinoise et suivi de Paysages urbains, traduit de l’allemand par Jean Lacoste, 1978, nouvelle édition revue, Maurice Nadeau, 1988.
Libellés : copie, lecture, texte, Walter Benjamin
dimanche 15 avril 2007
Critique & transformation

Je ne crois pas que l’on puisse opposer critique et transformation, la critique « idéale » et la transformation « réelle ». Une critique ne consiste pas à dire que les choses ne sont pas bien comme elles sont. Elle consiste à voir sur quels types d’évidences, de familiarités, de mode de pensée acquis et non réfléchis reposent les pratiques que l’on accepte. Il faut s’affranchir de la sacralisation du social comme seule instance du réel et cesser de considérer comme du vent cette choses essentielle dans la vie humaine et dans les rapports humains, je veux dire la pensée. La pensée, ça existe bien au-delà, bien en deçà des systèmes et des édifices du discours. C’est quelque chose qui se cache souvent mais anime toujours les comportements quotidiens. Il y a toujours un peu de pensée même dans les institutions les plus sottes, il y a toujours un peu de pensée même dans les habitudes muettes. La critique consiste à débusquer cette pensée et à essayer de la changer : montrer que les choses ne sont pas aussi évidentes qu’on croit, faire en sorte que ce qu’on accepte comme allant de soi n’aille plus de soi. Faire la critique, c’est rendre difficiles les gestes trop faciles.
Dans ces conditions, la critique (et la critique radicale) est absolument indispensable pour toute transformation. Car une transformation qui resterait dans le même mode de pensée, une transformation qui ne serait qu’une certaine manière de mieux ajuster la même pensée à la réalité des choses ne serait qu’une transformation superficielle. En revanche, à partir du moment où on commence à ne plus pouvoir penser les choses comme on les pense, la transformation devient à la fois urgente, très difficile et tout à fait possible. Donc, il n’y a pas un temps pour la critique et un temps pour la transformation, il n’y a pas ceux qui ont à faire la critique et ceux qui ont à transformer, ceux qui sont enfermés dans une radicalité inaccessible et ceux qui sont bien obligés de faire des concessions nécessaires au réel. En fait, je crois que le travail de transformation profonde ne peut se faire que dans l’air libre et toujours agité d’une critique permanente.
Michel Foucault, « Est-il donc important de penser ? », entretien avec Didier Eribon, Libération, n° 15, 30-31 mai 1981.
Libellés : critique, Michel Foucault, transformation
Fumée

Si toutes les choses devenaient fumée, c’est par les narines que nous les connaîtrions.
Héraclite, cité par Aristote, Du sens, V, 443 a23, Les Présocratiques, édition établie par Jean-Paul Dumont avec la collaboration de Daniel Delattre et de Jean-Louis Poirier, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), 1988.
La nature n’enseigne rien

La plupart des erreurs relatives au beau naissent de la fausse conception du dix-huitième siècle relative à la morale. La nature fut prise dans ce temps-là comme base, source et type de tout bien et de tout beau possibles. La négation du péché originel ne fut pas pour peu de chose dans l’aveuglement général de cette époque. Si toutefois nous consentons à en référer simplement au fait visible, à l’expérience de tous les âges et à la Gazette des Tribunaux, nous verrons que la nature n’enseigne rien, ou presque rien, c’est-à-dire qu’elle contraint l’homme à dormir, à boire, à manger, et à se garantir, tant bien que mal, contre les hostilités de l’atmosphère. C’est elle aussi qui pousse l’homme à tuer son semblable, à le manger, à le séquestrer, à le torturer ; car, sitôt que nous sortons de l’ordre des nécessités et des besoins pour entrer dans celui du luxe et des plaisirs, nous voyons que la nature ne peut conseiller que le crime. C’est cette infaillible nature qui a créé le parricide et l’anthropophagie, et mille autres abominations que la pudeur et la délicatesse nous empêchent de nommer. C’est la philosophie (je parle de la bonne), c’est la religion qui nous ordonne de nourrir des parents pauvres et infirmes. La nature (qui n’est pas autre chose que la voix de notre intérêt) nous commande de les assommer. Passez en revue, analysez tout ce qui est naturel, toutes les actions et les désirs du pur homme naturel, vous ne trouverez rien que d’affreux. Tout ce qui est beau et noble est le résultat de la raison et du calcul. Le crime, dont l’animal humain a puisé le goût dans le ventre de sa mère, est originellement naturel. La vertu, au contraire, est artificielle, surnaturelle, puisqu’il a fallu, dans tous les temps et chez toutes les nations, des dieux et des prophètes pour l’enseigner à l’humanité animalisée, et que l’homme, seul, eût été impuissant à la découvrir. Le mal se fait sans effort, naturellement, par fatalité ; le bien est toujours le produit d’un art.
Charles Baudelaire, « Le peintre de la vie moderne », XI. Éloge du maquillage, Le Figaro, novembre-décemnbre 1863.
Libellés : Charles Baudelaire
lundi 2 avril 2007
De là les insomnies, les doutes, l’appel à l’exemple des maîtres, les mauvais ouvrages, le refuge dans toutes choses qui ne demandent pas de génie
La vie du poète a ses petits événements comme celle des autres hommes. Il va à la campagne, il voyage. Mais le nom de la ville où il a passé un été, inscrit avec la date au bas de la dernière page d’une œuvre, nous montre que la vie qu’il partage avec les autres hommes lui sert à un tout autre usage, et parfois si ce nom de ville, datant à la fin du volume le moment est le lieu où le livre a été écrit, et justement celui de la ville où se passe le roman, nous sentons tout le roman comme une sorte de prolongement immense qui s’adapte à la réalité, et nous comprenons que la réalité fut pour le poète quelque chose de tout autre que pour les autres, quelque chose qui contient la chose précieuse qu’il cherchait et qu’il n’est pas facile d’en faire sortir.
L’état d’esprit où il trouve ainsi facilement, dans une sorte d’enchantement, en toute chose la chose précieuse qui y est cachée, est rare. De là les raisonnements, les efforts pour se remettre en selle sur le génie, en se faisant aider par la lecture, par le vin, par l’amour, par le voyage, par le retour aux lieux connus. De là les ouvrages interrompus, repris, sans cesse recommencés, quelquefois achevés au bout de soixante ans comme le Faust de Gœthe, quelquefois laissés inachevés et sans que le génie y ait passé, si bien qu’à la dernière heure, voyant clair au moment de mourir comme Don Quichotte, un Mallarmé qui s’acharnait depuis dix ans à une œuvre immense dit à sa fille de brûler ses manuscrits. De là les insomnies, les doutes, l’appel à l’exemple des maîtres, les mauvais ouvrages, le refuge dans toutes choses qui ne demandent pas de génie, les excuses trouvées dans l’affaire Dreyfus, les affaires de famille, une passion qui a troublé sans inspirer, la critique littéraire, la notation de choses justes qui apparaissent telles à l’intelligence mais dépourvues de cet enivrement qui est le seul signe des choses remarquables par quoi nous puissions les distinguer au moment où elles nous viennent. De là l’effort perpétuel qui finit par faire pénétrer notre préoccupation esthétique jusque dans le domaine inconscient de la pensée, de sorte que nous cherchons encore la beauté des paysages que nous voyons en dormant, que nous tâchons d’embellir les phrases que nous prononçons en rêve, et qu’au moment de mourir Gœthe dans le délire parle du coloris de son hallucination.
Libellés : Marcel Proust
samedi 31 mars 2007
En régime capitaliste toute liberté aboutit finalement à l’obligation universelle de jouir et de se donner en jouissance

Photographie : Olivier Delahaye.
De bien des façons [Sade] s’est montré le plus clairvoyant, et certainement le plus troublant, des prophètes de l’individualisme révolutionnaire en proclamant que la satisfaction illimitée de tous les appétits était l’aboutissement logique de la révolution dans les rapports de propriété, la seule manière d’atteindre la fraternité révolutionnaire dans sa forme la plus pure. En régressant dans ses écrits, jusqu’au niveau le plus primitif du fantasme, [il] est parvenu, d’une manière étrange, à entrevoir l’ensemble du développement ultérieur de la vie personnelle en régime capitaliste, qui s’achève non sur la fraternité révolutionnaire, mais sur une société confraternelle qui a survécu à ses origines révolutionnaires et les répudie.
Sade imaginait une utopie sexuelle où chacun avait le droit de posséder n’importe qui ; des êtres humains, réduits à leurs organes sexuels, deviennent alors rigoureusement anonymes et interchangeables. Sa société idéale réaffirmait ainsi le principe capitaliste selon lequel hommes et femmes ne sont, en dernière analyse, que des objets d’échange. Elle incorporait légalement et poussait jusqu’à une surprenante et nouvelle conclusion la découverte de Hobbes, qui affirmait que la destruction du paternalisme et la subordination de toutes les relations sociale aux lois du marché avaient balayé les dernières restrictions à la guerre de tous contre tous, ainsi que les illusions apaisantes qui masquaient celle-ci. Dans l’état d’anarchie qui en résultait, le plaisir devenait la seule activité vitale, comme Sade fut le premier à le comprendre – un plaisir qui se confond avec le viol, le meurtre et l’agression sans freins. Dans une société qui réduirait la raison à un simple calcul, celle-ci ne saurait imposer aucune limite à la poursuite du plaisir, ni à la satisfaction immédiate de n’importe quel désir, aussi pervers, fou, criminel ou simplement immoral qu’il fût. En effet, comment condamner le crime ou la cruauté, sinon à partir de normes ou de critères qui trouvent leurs origines dans la religion, la compassion ou dans une conception de la raison qui rejette des pratiques purement instrumentales ? Or, aucune de ces formes de pensée ou de sentiment n’a de place logique dans une société fondée sur la production de marchandises. Dans sa misogynie, Sade perçut que l’émancipation bourgeoise, portée à sa conclusion logique, serait amenée à détruire le culte sentimental de la femme et de la famille, culte poussé jusqu’à l’extrême par cette même bourgeoisie.
L’auteur de La Philosophie dans le boudoir comprit également que la condamnation de la vénération de la femme devait s’accompagner d’une défense des droits sexuels de celle-ci – le droit de disposer de son propre corps, comme le diraient aujourd’hui les féministes. […] Il avait perçu, plus clairement que les féministes, qu’en régime capitaliste toute liberté aboutissait finalement au même point : l’obligation universelle de jouir et de se donner en jouissance. Sans violer sa propre logique, Sade pouvait ainsi tout à la fois réclamer le droit pour les femmes de satisfaire complètement leurs désirs, et jouir de toutes les parties de leur corps, et déclarer catégoriquement que « toutes les femmes doivent se soumettre à notre plaisir ». […] Ce n’est pas seulement dans la pensée de Sade mais dans l’histoire à venir – si exactement préfigurée dans l’excès même, la folie et l’infantilisme de ses idées – que la défense de la sphère privée aboutit à sa négation la plus poussée, que la glorification de l’individu conduit à son annihilation.
Christopher Lasch, La Culture du narcissisme. La vie américaine à un âge de déclin des espérances (1979), traduit de l’américain par Michel L. Landa, Robert Laffont, 1981, Climats, 2000.
Libellés : capitalisme, Christopher Lasch, individu, Sade
Il faut couper la mèche qui brûle avant que l’étincelle n’atteigne la dynamite

La représentation de la lutte des classes peut induire en erreur. Il ne s’agit pas d’une épreuve de force qui trancherait la question : qui est vainqueur, qui succombe ? Ce n’est pas un combat dont l’issue déciderait du bien-être du vainqueur et du vaincu. Penser ainsi, c’est masquer les faits sous un voile romantique. Car, que la bourgeoisie gagne ou succombe dans cette lutte, elle demeure condamnée au déclin par ses contradictions internes qui lui seront fatales au cours de l’évolution. La question est seulement de savoir si elle s’effondre d’elle-même ou grâce au prolétariat. La réponse à cette question décidera de la survie ou de la fin d’une évolution culturelle trois fois millénaire. L’histoire ignore le mauvais infini qu’on trouve dans l’image de deux guerriers en lutte perpétuelle. Le véritable homme politique ne calcule qu’en termes d’échéances. Et si l’élimination de la bourgeoisie n’est pas accomplie avant un moment presque calculable de l’évolution technique et scientifique (indiqué par l’inflation et la guerre chimique), tout est perdu. Il faut couper la mèche qui brûle avant que l’étincelle n’atteigne la dynamite. L’attaque, le danger et le rythme sont pour l’homme politique techniques – et non chevaleresques.
Walter Benjamin, « Avertisseur d’incendie », Sens unique précédé de Enfance berlinoise et suivi de Paysages urbains, traduit de l’allemand par Jean Lacoste, nouvelle édition revue, Maurice Nadeau, 1988.
Libellés : Walter Benjamin
dimanche 18 mars 2007
Tant que les vérités ne nous enfoncent pas de couteaux dans la chair
Utiliser ses heures dangereuses. – On apprend à connaître tout autrement un homme ou une situation lorsque chaque mouvement risque de mettre en danger, pour nous et pour ceux qui nous sont le plus cher, les biens, les honneurs, la vie ou la mort : ainsi Tibère, par exemple, doit avoir réfléchi plus profondément et avoir su plus de choses sur la nature intime de l’empereur Auguste que cela ne saurait être possible au plus sage historien. Or nous vivons tous, comparativement, dans une beaucoup trop grande sécurité pour pouvoir devenir de bons connaisseurs d’hommes : l’un connaît par dilettantisme, l’autre par ennui, le troisième par habitude ; ils ne se disent jamais : « Connais ou péris ». Tant que les vérités ne nous enfoncent pas de couteaux dans la chair, nous conservons secrètement en nous une réserve dédaigneuse à leur égard : elles nous paraissent encore trop semblables aux « rêves emplumés », comme si nous pouvions indifféremment les avoir ou ne pas les avoir – comme si quelque chose en elles dépendait de notre bon vouloir, comme si nous pouvions nous réveiller aussi de ces vérités personnelles !
Friedrich Nietzsche, Aurore. Pensées sur les préjugés moraux, § 460, traduit de l’allemand par Julien Hervier, Gallimard, 1970.
Libellés : Friedrich Nietzsche
vendredi 9 mars 2007
mercredi 7 mars 2007
Kråkor
Kråkor
i träden.
Ditt liv ropar
Hånfullt,
med trasig röst.
Des corneilles
Dans les arbres.
Ta vie t’appelle
d’une voix rauque
et ricanante.
Bo Carpelan, 73 dikter, 1966, 73 poèmes, traduit du suédois par Carl Gustaf Bjurström & Lucie Albertini, Paris, 1984.
Libellés : arbre, Bo Carpelan, corneille, ricanement, vie, voix
vendredi 2 mars 2007
* * *
N’est-il pas l’authentique survivant ?

Celui qui, vivant, ne vient pas à bout de la vie, a besoin d’une main pour écarter un peu le désespoir que lui cause son destin – il n’y arrive que très imparfaitement –, mais, de l’autre main, il peut écrire ce qu’il voit sous les décombres, car il voit autrement et plus de choses que les autres, n’est-il pas mort de son vivant, n’est-il pas l’authentique survivant ? Ce qui suppose toutefois qu’il n’ait pas besoin de ses deux mains et de plus qu’il n’en possède pour lutter contre le désespoir.
Franz Kafka, Journal, 19 octobre 1921, traduit de l’allemand par Marthe Robert, Grasset, 1954.
jeudi 1 mars 2007
Aucune acthère, très peu de thécles, pas d’yponomeute
Lettre ouverte à l’Observer
Je me demande si ce phénomène est général, et, dans l’affirmative, à quoi il est dû ?
lundi 26 février 2007
Je fous tout ce qui me plaît par la fenêtre

C’est d’abord les lettres de deux fillettes ulcérées qui s’écrivent des bouts du monde. Elles sont, sans jamais se voir, entrées en rapport par des journaux d’enfants mal censurés où se communiquent des adresses incendiaires. C’est un langage chiffré auquel personne – ni surtout les rédacteurs qui l’ont inventé – ne comprend rien. Elles jettent ainsi les bases, sans qu’on s’en doute, d’une entraide féminine précoce puissante, apte à lutter contre l’isolement où la belle éducation, que la richesse ou un excès de race implique, confine la malheureuse enfance. L’une donc écrit : « Jamais, je vous l’assure, vous n’épouserez cet homme vers qui des millénaires mais injustes coutumes polythéistes vous conduisent comme une victime. J’ai rêvé ce matin, mon chocolat dans le ventre – car je dors après m’être réveillée –que j’aurai le moyen d’empêcher ce crime. C’est affreux ces perspectives pour une enfant du nôtre et de votre âge. Je vous conjure d’être calme. Dans nos contrées on frémirait. » L’autre répond : « L’aileron sublime de notre déesse mansuète s’incline vers les résolutions qu’insinue votre lettre. Comptez sur mon entraide féminine solide. Je mange peu ou à peine. » L’autre répondit : « I am very enchanting of your mystical so lovely letter. Je fous tout ce qui me plaît par la fenêtre. » Ceci et du nôtre et de tous les siècles. Le rédacteur auteur de ce langage qu’il a oublié – il a bien d’autres phoques à fouetter – fume un vieux cigare beige-belge suavement craquant comme un dirigeable et encaisse simplement les appointements.
Charles-Albert Cingria, Hippolyte Hippocampe, dans Bois sec bois vert, Gallimard, 1948.
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Libellés : Charles-Albert Cingria, chocolat, fenêtre, lettres, phoque
mardi 6 février 2007
L’industrie remonte à la plus haute antiquité
L’industrie remonte à la plus haute antiquité (Caïn avait déjà une pioche). Ses méfaits également (il assomma Abel).
Alexandre Vialatte, chronique de La Montagne du 17 mars 1968.
La production ne fournit pas seulement la matière au besoin, mais elle fournit également un besoin à la matière.
Karl Marx, Critique de l’économie politique (1857-58), texte français établi par Gilbert Badia et alii, Éditions sociales, 1980.
Libellés : Alexandre Vialatte, industrie, Karl Marx
La vie aliénée ne consiste pas seulement dans un travail sans fruit du travail, mais aussi en fruits sans travail
1. La télévision nous dérobe la possibilité même de l’expérience. En ingurgitant des expériences toutes faites, notre faculté de perception, notre faculté de jugement se mettent au diapason des images déversées. La seule expérience sensible qui reste est celle du mur d’images, livré à domicile à l’état liquide, imperceptible comme jugement et inaccessible à la criti
2. De ce fait, il nous devient impossible de distinguer réalité et représentation. En devenant réalité, la représentation n’usurpe pas la place de la réalité, elle absorbe la réalité dans la représentation. La seule réalité est celle qui, susceptible de se mettre en scène, apparaît comme image.
3. Dès lors que le fantôme du monde devient matrice du monde, il conditionne une « imitation inversée ». Chaque image (Bild) tend à prendre la forme d’un idéal (Vorbild). Le monde avant ou après l’image n’a plus le droit d’exister qu’à titre de décalque du décalque.
4. La livraison liquéfiée et liquéfiante nous transforme en consommateurs permanents et nous fige dans la position de la passivité du nourrisson. De même que nous voyons des images d’un monde auquel nous ne participons pas, nous entendons des discours auxquels nous ne pouvons répondre. Voir devient ainsi du voyeurisme, écouter (hören) une variante de l’obéissance (Hörigkeit). Comme les images qui présentifient un monde absent, nous sommes, en tant que spectateurs, présents et absents tout à la fois.
5. La passivation équivaut à une perte de liberté. Mais à une perte de liberté qui ne se manifeste pas comme telle. Devant la télévision, nous ne faisons pas l’expérience de la passivité. Au contraire, nous nous retrouvons dans la position d’une toute-puissance et d’une omniscience virtuelles, vécues comme jouissives. Le monde est à la portée de la main qui tient la télécommande.
6. Du fait d’être gavé d’images, nous sommes gorgés d’idéologie. Les images isolées, séparées, décontextualisées interdisent toute représentation cohérente d’un ensemble, d’une situation, d’un fait, concrets. Cette parcellisation de l’image conditionne une sorte de cécité causale face à l’ici et au ceci.
7. L’infantilisation machinale nous fige dans la phase « orale industrielle ». L’assimilation de nourriture en vient à constituer le seul modèle de l’expérience.
8. Afin d’être le plus largement comestible, l’image doit être désamorcée. Dans le flot sursaturant des images, les différences s’estompent pour laisser place au nivellement harmonieux. De même qu’un grand nombre d’enseignes lumineuses se neutralisent et donnent lieu à une lueur uniforme (AM 2, p. 336), de même les images télévisées nous précipitent dans une indifférence générale où rien ne compte plus parce que tout y est unique et extraordinaire. L’ouverture intégrale au monde est la contrepartie de la cécité complète du spectateur.
Il s’ensuit 5 conséquences :
1. Le monde est à la taille (paßt) de l’homme.
Comme tout produit, le monde des images est d’emblée adapté à la consommation. C’est un monde prêt-à-porter, ou plutôt un monde prêt à la consommation. Il n’est plus ob-jet (Gegenstand) comme il n’oppose plus de résistance ; grâce à la télévision, la résistance du monde est devenue imperceptible.
2. Le monde en tant que monde disparaît.
Le monde de la télévision fait partie de ce type d’objet qui disparaissent à l’usage : les bines de consommation. Sa seule raison d’être, est d’être consommé, absorbé, c’est-à-dire supprimé en tant qu’objet.
3. Le monde d’aujourd’hui est post-idéologique.
La télévision réalise l’utopie post-idéologique marxienne sous forme inversée. Marx pensait que la réalité réalisée (11 thèses sur Feuerbach) pouvait prendre le relais de la philosophie. Avec la télévision, c’est la non-vérité qui se réalise de façon triomphante. L’idéologie est rendue superflue par le fait que les non-vérités sont rendues réelles : « unwahre Aussagen über die Welt – [sind] ‘Welt’ geworden » (AM 1). Les énoncés faux portant sur le monde sont devenues mon¬de. De même que nous sommes incapables de départager des petits pains déjà cuits en leurs matières premières pour les cuire à nouveau, nous sommes incapables de réarticuler le monde idéologiquement arrangé, découpé et interprété de l’image télévisée.
4. Il n’y a que des estampillés qui sont estampillés.
Si l’image convient si bien au consommateur, c’est que le consommateur lui-même a, de son côté, été adapté à l’image. L’homme est à la taille de ce monde de même que le monde est à sa taille. Il existe une convergence parfaite entre les deux qui fait que, l’estampillage passe sans laisser de traces.
5. L’être-là au pays de cocagne est radicalement non-libre.
Notre choix se limite à la sélection des fantômes livrés par la télévision ou la radio. Nous sommes livrés à (remis aux mains de) nos livraisons. Car, il ne nous est plus possible de juger par nous même, de faire des expériences, de prendre position.
L’aliénation est double. Marx avait mis à jour la rupture du rapport entre le travailleur et son produit. Le travail n’a plus de sens pour lui comme son objet lui est dérobé. Or, selon Anders, il en est exactement de même de la consommation, ou de la jouissance. La vie aliénée ne consiste pas seulement dans un travail sans fruit du travail, mais aussi en fruits sans travail. Dans ce sens, la jouissance est tout aussi aliénante que le travail désapproprié.
Il s’ensuit que la résistance elle-même devient produit pour satisfaire la faim de l’effort. En guise de repos de la livraison permanente de marchandises, l’industrie fournit une marchandise supplémentaire : l’effort. Parmi ces marchandises, Anders range : le sport, le hobby, le « do it yourself », les cours et formations de créativité : expression de soi créative, écriture créative, etc.
(…) Plus un pouvoir est total, plus ses ordres sont imperceptibles. Plus les ordres sont imperceptibles, plus notre obéissance paraît évidente. Plus notre obéissance paraît évidente, plus nous avons l’illusion d’être libres. Et, finalement, plus nous nous croyons libres, plus le pouvoir s’avère total.
Thierry Simonelli, « Technique et normalisation selon Günther Anders ».
Libellés : aliénation, Günther Anders, télévision
vendredi 2 février 2007
Comme si nous en étions

Remords quand on a été dans le monde. – Pourquoi avons-nous des remords après avoir quitté une société banale ? Parce que nous y avons pris des choses importantes à la légère, parce que nous n’avons pas parlé en toute bonne foi quand il s’est agi des personnes ou que nous avons gardé le silence quand il eût fallu prendre la parole, parce que nous n’avons pas bondi et filé quand l’occasion le voulait, bref parce que nous nous sommes conduits dans le monde comme si nous en étions.
Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain, I, 351.
Libellés : Friedrich Nietzsche, mondanités
jeudi 1 février 2007
La paresse et le désir de travailler

La paresse et le désir de travailler, l’un dans l’autre, comme deux états associés et permanents. On vit ainsi de longues périodes entre deux eaux, celle du remords intime et celle de la pesanteur qui a toujours le dernier mot. Cela n’est pas invivable, c’est la vie même, entrecoupée de rares instants de pur travail ou de pure paresse.
Philippe Garnier, La Tiédeur, Presses universitaires de France, collection Perspectives critiques, Paris, 2000.
Libellés : paresse, Philippe Garnier, travail, vie
mardi 30 janvier 2007
« S’il avait voulu »
A force de vivre replié sur lui-même, à force de douter de tout et de tout le monde y compris de lui-même, il est tout naturellement porté à se prendre pour une version moderne du héros byronien. A côté des figures historiques de l’individualisme romantique de l’homme de la Renaissance, de Robinson Crusoé et de Jean-Jacques Rousseau, le déraciné propose une variante nouvelle, celle du solitaire qui emploie toute son énergie à s’apitoyer sur lui-même. Notre romantique frustré, tout pénétré qu’il est de la nécessité de « s’engager » et de s’embarquer, appareille bien rarement, car c’est à peine s’il croit que le voyage en vaut la peine : il reste le plus souvent sur la rive et devient l’éternel nostalgique « qui aurait pu, s’il avait voulu ».
Richard Hoggart, La Culture du pauvre. Étude sur le style de vie des classes populaires en Angleterre, traduit de l’anglais par Françoise & Jean-Claude Garcias et par Jean-Claude Passeron, Éditions de Minuit, 1970.
Ni une place déterminée, ni un aspect qui te soit propre, ni aucun don particulier

“Nec certam sedem, nec propriam faciem, nec munus ullum peculiare tibi dedimus, o Adam, ut quam sedem, quam faciem, quae munera tute optaveris, ea, pro voto, pro tua sententia, habeas et possideas. Definita ceteris natura intra praescriptas a nobis leges coercetur. Tu, nullis angustiis coercitus, pro tuo arbitrio, in cuius manu te posui, tibi illam praefinies. Medium te mundi posui, ut circumspiceres inde commodius quicquid est in mundo. Nec te caelestem neque terrenum, neque mortalem neque immortalem fecimus, ut tui ipsius quasi arbitrarius honorariusque plastes et fictor, in quam malueris tute formam effingas. Poteris in inferiora quae sunt bruta degenerare; poteris in superiora quae sunt divina ex tui animi sententia regenerari.”
« Si nous ne t’avons donné, Adam, ni une place déterminée, ni un aspect qui te soit propre, ni aucun don particulier, c’est afin que la place, l’aspect, les dons que toi-même aurais souhaités, tu les aies et les possèdes selon ton voeu, à ton idée. Pour les autres, leur nature définie est tenue en bride par des lois que nous avons prescrites : toi, aucune restriction ne te bride, c’est ton propre jugement, auquel je t’ai confié, qui te permettra de définir ta nature. Si je t’ai mis dans le monde en position intermédiaire, c’est pour que de là tu examines plus à ton aise tout ce qui se trouve dans le monde alentour. Si nous ne t’avons fait ni céleste ni terrestre, ni mortel ni immortel, c’est afin que, doté pour ainsi dire du pouvoir arbitral et honorifique de te modeler et de te façonner toi-même, tu te donnes la forme qui aurait eu ta préférence. Tu pourras dégénérer en formes inférieures, qui sont bestiales; tu pourras, par décision de ton esprit, te régénérer en formes supérieures, qui sont divines. »
Giovanni Pico de la Mirandola (dit Jean Pic de la Mirandole), Oratio de hominis dignitae (Sur la dignité humaine), 1487, traduit du latin par Yves Hersant, Éditions de l’Éclat, 1993.
dimanche 21 janvier 2007
Un roi dépossédé de son royaume
ait
C’est ici qu’il nous faut reprendre l’analyse que fait Panofsky de la Melencolia de Dürer (…). La conscience mélancolique, dit-il, selon la tradition néoplatonicienne, est la conscience de l’homme qui, sous l’influence de Saturne, est plus apte que quiconque à la pratique des mathématiques, à l’ars geometriae, le cinquième des arts libéraux, et à leurs diverses applications. Mais cette pratique, en confinant l’esprit dans le monde fini de la grandeur, de la quantité et du mesurable, fait soupçonner à son auteur, au-delà de l’univers du quantifiable, du mesurable, du repérable ou du nommable, l’existence d’une sphère métaphysique dont l’inaccessibilité même le remplira de tristesse. Et le peintre, géomètre par excellence dans la mesure où, pour saisir la réalité du monde phénoménal, il est amené à appliquer la science exacte de la perspective, est aussi entre tous l’homo melancholicus.
La perspective artificielle, telle que le Quattrocento en a codifié les règles, est bien cet instrument mathématique dont l’usage raisonné permet d’appréhender le monde visible et d’en tracer un tableau qui posera comme équivalent ce qui est représenté et ce qui est vu. Mais elle est aussi l’artifice qui, par-delà le visible, nous introduit au discours sur le peu de réalité du monde ; image d’un faux infini, elle crée l’illusion d’un espace par la seule combinaison de rapports de proportions ; cette illusion, en retour, nous introduit à l’absence d’être et à la vacance du sens. Si cette perspective fixe et centrée installe le spectateur à la place du roi, il s’agit d’un roi dépossédé de son royaume.
Jean Clair, « Machinisme et mélancolie », Jean Clair (sous la direction de), Mélancolie. Génie et folie en Occident, Gallimard/Réunion des Musées nationaux, 2005.
Libellés : Jean Clair, mélancolie, perspective, réalité
Où l’homme s’est-il caché ?

Un jour que Valéry s’ennuyait, il s’approcha de la fenêtre et, le regard perdu dans la transparence d’une vitre, demanda : « Le moyen de cacher un homme ? » Gide était présent ; déconcerté par ce laconisme étudié, il se tut. Pourtant, les réponses ne manquaient pas : tous les moyens sont bons depuis la misère et la faim jusqu’aux dîners priés, de la maison centrale à l’Académie. Mais ces deux bourgeois trop fameux avaient bonne opinion d’eux-mêmes ; ils faisaient tous les jours publiquement la toilette de leurs âmes jumelles et croyaient se révéler dans leur vérité nue ; quand ils moururent, longtemps après, l’un morose, l’autre satisfait, tous les deux dans l’ignorance, ils n’avaient pas même écouté la voix qui criait pour nous tous, leurs petits-neveux : « Où l’homme s’est-il caché ? Nous étouffons ; dès l’enfance on nous mutile : il n’y a que des monstres ! »
Jean-Paul Sartre, Préface (1960) à Paul Nizan, Aden, Arabie, 1932, Éditions François Maspero, 1960.
Libellés : André Gide, homme, Jean-Paul Sartre, Paul Nizan, Paul Valéry
samedi 13 janvier 2007
Vu de 2074

Au sein de cette époque d’absolues ténèbres, la fonction des houellebecqs (…) fut d’élever l’état d’abaissement où l’homme se trouvait au rang de philosophia perennis. Ils contribuèrent à intégrer au discours dominant une critique fragmentaire de la consommation, du Divertissement et de la marchandise, mais ce dans l’unique dessein de donner cette misère pour ontologique, c’est-à-dire d’exclure de toute réflexion l’idée d’une pratique qui ferait éclater cette malédiction. (…) Ils critiquèrent l’aliénation non dans le sens de sa suppression, mais dans le sens de la dépression, qui nourrissait alors des pans entiers de l’industrie.
Tiqqun : organe conscient du Parti imaginaire, n° 1, février 1999.
Libellés : aliénation, critique, Michel Houellebecq, Tiqqun
Pourquoi le commerce avec les démons serait-il plus aisé que le commerce avec la grammaire ?

J’ai toujours éprouvé une répugnance presque physique pour les choses secrètes – les intrigues, la diplomatie, les sociétés secrètes, l’occultisme. Ces deux dernières activités, en particulier, m’ont toujours agacé au plus haut point, ainsi que cette prétention affichée par certaines gens d’avoir accès, grâce à une entente spéciale avec les Dieux, les Maîtres ou les Démiurges – et cela se passe entre eux à l’exclusion de tous les autres – aux grands secrets qui sont les fondements de l’univers. (…) Ce qui impressionne le plus chez ces maîtres, ces grands connaisseurs de l’invisible, c’est que lorsqu’ils écrivent pour nous conter ou nus suggérer leurs fameux mystères, ils écrivent tous fort mal. Mon entendement s’offusque de constater qu’un homme capable de maîtriser le Diable n’est pas capable de maîtriser la langue portugaise. Pourquoi le commerce avec les démons serait-il plus aisé que le commerce avec la grammaire ? Lorsque, après avoir longuement exercé son attention et sa volonté, un homme réussit, selon ses dires, à avoir des visions astrales, pourquoi ne réussirait-il pas, pour une dépense bien moindre d’attention et de volontés, à avoir une claire vision de la syntaxe ?
Fernando Pessoa, Le Livre de l’intranquillité de Bernardo Soares (Livro do Desassossego por Bernardo Soares), traduit du portugais par Françoise Laye, Christian Bourgeois, 1999.
dimanche 7 janvier 2007
Comment Hank Williams s’est tenu à distance de Joseph Staline

Ce livre ne vous fera pas grossir du pénis. Il ne vous fera pas maigrir des cuisses. Il ne vous dira pas comment tirer parti de la crise économique, ni comment faire l’amour à une femme. Un mois après l’avoir lu, vous aurez toujours de la graisse autour du ventre, et vous ne saurez toujours pas comment séduire Jane Fonda durant les années de vaches maigres qui s’annoncent. Toutes ces questions, à dire vrai, sont risibles et dérisoires en comparaison de la sagesse hermétique contenue dans ces pages. Jugez-en par vous-mêmes, ballots : La véritable signification de Spo-Dee-O-Dee ! La relation entre la grosseur des seins et le talent ! Ce qui arrive aux gars qui dépensent tout leur argent en pinard ! Pourquoi un Noir appelé « Docteur Saucisse » ne sera jamais élu président des États-Unis ! Mafia à gogo ! Qui a engrossé Annie ! Comment Louis Prima s’est fait la tête qu’il a ! Comment draguer Keely Smith ! Pourquoi Elvis a eu un jour de retard et un dollar en moins ! Comment les gens évitaient les rapports sexuels avant le temps du sida et des jeans de luxe ! Les pilules capables de modifier la couleur de votre peau ! Le prix du premier plateau-télé et de la gloire ! Pourquoi Johnny Ace s’est fait sauter la cervelle ! Comment Hank Williams s’est tenu à distance de Joseph Staline ! Vous apprendrez encore une foule d’autres choses dans ce livre – le seul livre sur le rock’n’roll qui sait de quoi il parle !
Samuel Beckett, Préface à Nick Tosches, Héros oubliés du rock’n’roll : les années sauvages du rock avant Elvis (1984), traduit de l’américain par Jean-Marc Mandosio, Allia, 2000.
Libellés : musique, Samuel Beckett
samedi 6 janvier 2007
Avec de la lenteur on perd son temps lentement

On brise tout parce qu’on veut faire neuf. On a donc l’illusion de pouvoir tout remplacer. Mais ce n’est pas vrai pour cent raisons. Ne fût-ce que pour celle-ci, qu’avec de la vitesse on fait tout sauf de la lenteur. Et par exemple on perd son temps beaucoup plus vite. Avec de la lenteur on perd son temps lentement ; donc moins. Une civilisation qui se prive de la lenteur n’est pas dans le sens de la nature. On essaie d’y revenir par des voies détournées, on n’y arrive pas, on a perdu le génie du lent : pour prendre un exemple entre mille, la poubelle à pédale ne remplace pas le vélo. Je connais bien la question, ma belle-fille en a une. J’ai essayé, c’est très décevant. Même sur de très faibles distances.
Alexandre Vialatte, chronique de La Montagne du 22 mai 1962.
Libellés : Alexandre Vialatte, lenteur, poubelle, vitesse
lundi 1 janvier 2007
Le premier de l’an date de la plus haute antiquité

Le premier de l’an date de la plus haute antiquité. Si loin que l’on remonte dans l’histoire de la Terre, les années ont toujours fini et recommencé. Si bien que le premier de l’an date de bien avant l’homme. Il en a pris une majesté considérable. Il ne cessera que le jour où la Terre, qui tourne à une vitesse terrible, sera usée par le frottement. Son rayon diminue chaque jour. Chaque jour rapproche donc l’homme du centre de la Terre. Le dernier jour, n’ayant plus de support, il tournera autour de ses pieds. Finalement, il mourra de vertige. En attendant, il meurt de chagrin.
Alexandre Vialatte, L’Éléphant est irréfutable, Julliard, 1980.
Libellés : Alexandre Vialatte
samedi 30 décembre 2006
Ne se laisser abêtir ni par le pouvoir des autres ni par sa propre impuissance

Professeur Nimbus. – Entre le pouvoir et la connaissance, il n’y a pas seulement un rapport de sujétion, il y a aussi un rapport de vérité. Nombreuses sont les connaissances qui, hors de proportions avec le rapport des forces, restent sans aucune valeur, pour exactes qu’elles puissent être formellement. Quand un médecin expatrié d’Allemagne vient nous dire : « Pour moi, Adolf Hitler est un cas pathologique », il est possible qu’en fin de compte les résultats de l’examen clinique lui donnent raison ; mais il y a une telle disproportion entre cette phrase et le désastre objectif qui s’étend sur le monde au nom dudit paranoïaque que ce diagnostic en devient dérisoire et que ce n’est pour celui qui le formule qu’une façon de plastronner. Peut-être que Hitler est « en soi » un cas pathologique, mais certainement pas « pour lui ». Ainsi s’expliquent la pauvreté et la vanité de tant de déclarations que ceux qui sont en émigration font à l’encontre du nazisme. Ceux qui pensent en termes de jugement libre, désimpliqué et désintéressé, n’ont pas été capables d’assumer dans le cadre de telles catégories de pensée l’expérience de la violence – laquelle, réellement, met hors jeu ce mode pensée. La tâche, presque insoluble, à laquelle on se trouve confronté consiste à ne se laisser abêtir ni par le pouvoir des autres ni par sa propre impuissance.
Theodor W. Adorno, Minima moralia. Réflexions sur la vie mutilée, traduit de l’allemand par Éliane Kaufholz & Jean-René Ladmiral, Payot, 1980.
Libellés : impuissance, pouvoir, Theodor W. Adorno
jeudi 28 décembre 2006
jeudi 14 décembre 2006
mercredi 13 décembre 2006
Une participation compétente au jeu des relations

L’un entreprend d’être assez audacieux et assez décourageant pour que, en cas de rejet, celui-ci puisse se faire avec tact, de façon détournée, lui permettant de soutenir que nulle avance n’était dans son intention. L’autre, quand elle désire encourager une ouverture, le fait de telle sorte que cela puisse paraître une amabilité, si jamais il fallait en recourir à cette interprétation. Ce qui pourrait être une avance se voit efficacement repoussé par ce qui pourrait être un refus, ou efficacement encouragé par ce qui pourrait être une démonstration d’intérêt. Lui ne sait pas avec sûreté si son message a été reçu ni si ce qu’a fait la destinataire en était la réponse ; cette dernière ne sait pas avec sûreté s’il lui a fait une avance. Il en résulte une ambiguïté. Toutefois, celle-ci ne provient pas d’un manque de consensus, d’un défaut de communication ou d’un effondrement de l’organisation sociale, mais d’une participation compétente au jeu des relations.
Erving Goffman, La Mise en scène de la vie quotidienne, t. 2, Les Relations en public, Éditions de Minuit, 1973.
Libellés : Erving Goffman, jeu, message
mardi 12 décembre 2006
La « vraie vie »

Une vie dont on suppose qu’elle ne sera jamais « transcendée », combien de temps nous faut-il pour accepter que ce soit la vraie ? L’étiquette de « vraie vie » met longtemps, très longtemps à se poser sur elle, un peu comme ces particules de cendre à peine plus lourdes que l’air qui flottent indéfiniment dans l’espace.
Philippe Garnier, La Tiédeur, Presses universitaires de France, collection Perspectives critiques, Paris, 2000.
Libellés : Philippe Garnier, vie
Accorder à tous, mais de manière purement formelle, l’« humanité »
Nombre de professions de foi universalistes ou de prescriptions universelles ne sont que le produit de l’universalisation (inconsciente) du cas particulier, c’est-à-dire du privilège constitutif de la condition scolastique. Cette universalisation purement théorique conduit à un universalisme fictif aussi longtemps qu’elle ne s’accompagne d’aucun rappel des conditions économiques et sociales refoulées de l’accès à l’universel et d’aucune action (politique) visant à universaliser pratiquement ces conditions. Accorder à tous, mais de manière purement formelle, l’« humanité », c’est en exclure sous les dehors de l’humanisme, tous ceux qui sont dépossédés des moyens de la réaliser.
Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, Le Seuil, 1997.
Libellés : humanité, Pierre Bourdieu, universe
Qui ne s’est jamais exalté devant une photocopieuse

Qui ne s’est jamais exalté devant une photocopieuse ne connaît pas le sens de la vie en raccourci. La lumière blanche, la duplication en série, le déchet. Les pages qu’on assemble mentalement, qu’on copie, qu’on agrafe ensemble, et qu’on finit par jeter à la corbeille.
Philippe Garnier, La Tiédeur, Presses universitaires de France, collection Perspectives critiques, Paris, 2000.
Libellés : Philippe Garnier, vie
mercredi 6 décembre 2006
(Elles n'existent pas.)

Oh ! Le pavillon en viande saignante sur la soie des mers et des fleurs arctiques ; (elles n'existent pas.)
Arthur Rimbaud, « Barbare », Illuminations, 1886.
Libellés : Arthur Rimbaud
La nuit venue les absorbait mais les signaux persistaient

Je m’approchai du miroir. Tout près de ce silence, ce matin seulement, encore froid au sortir de la douche, mouillé comme une fleur pâle d’un rêve de solitude parmi ces traits embrouillés je découvris en moi les caractères du héros de Faulkner: je jugeais-toujours-que je vivais une autre histoire que tout le monde. Passait-on un disque ? je l’écoutais parfois avec la lassitude du plaisir, mais j’écoutais l’autre musique. Un film me rappelait que je jouais le jeu. Et l’explication reposait naturellement sur un malentendu jusqu’au sommeil inaliénable. Les jours repassaient un film projeté sur la trame de mon esprit jusqu’au bout du rouleau; se coulait en moi sans s’épuiser du milieu de l’aventure au bout du monde le sentiment d’être « doublé ». La vie chaque fois commence pareille à un métrage réclame d’objets ménagers. Puis on songe à la société parisienne. Ici on songe à rien. La cour d’honneur de la caserne d’Honolulu représentait convenablement le classique dessin de fou. D’un côté un personnage galonné assis sur un banc, les yeux boulonnés au sol par les deux barres de fonte de ses regards. Au milieu le drapeau flottant contre toute vraisemblance, et enfin, de l’autre côté, les colloques louches des personnages sociaux – infirmières pin-up – tandis que les rampants traditionnellement ivres s’essayaient à paraître occupés à quelque chose puis en désespoir de cause disparaissaient par les portes d’évacuation. On ne pouvait s’empêcher de lire les mots exécration, punition, écrits avec des coquillages dans les bouquets de fleurs des pelouses. Et puis cette explosion de bombe H infiniment retardée qu’est la chaleur d’une journée sous les tropiques, dans l’angoisse, la dissimulation qui situe cet épisode aux approches de la guerre future. À cette époque je vivais de poisons lents. Dans le quartier du plaisir où on éclaire d’un jet de torche les plaques des rues. Les aviateurs de l’escadrille traînaient dans les bas-fonds de la ville, Çiva aux mille gestes, passés maintenant au travers de toutes les figures de l’acrobatie, du combat. Chacun valait à lui seul une petite guérilla, une civilisation assassinée: cette somme d’exercices qui porte à la perfection la création mystérieuse qu’est un pilote. On nous voyait dans les maisons de fleurs, silencieux, réservés, mal d’aube mêlé aux marchands de plaisirs, aux trafiquants de drogue, nous étions des dagues gainées dans une source immobile. Des parfums obscurs roulaient sur ces figures mortelles sans y arriver. Si nous parlions, il ne s’agissait guère que de proposer à des interlocuteurs du répertoire des moyens inédits de vendre la patrie. Des espions rôdaient autour de nous sans pouvoir nous effleurer, on nous disait invendables, intenables, on assurait que nous étions les acteurs de la « mort arabe » et il faut dire à la vérité qu’aucune des chimères funèbres de l’aventure ne nous épargnait, qu’il était un charme que nul n’osait plus rompre. Le fruit de l’action consommée était dans cette boule de noir pétrie de plaisirs, si fatale que la destinée y mettait un masque, ce monde sur quoi on piquait. Si je pensais à la France, l’ennemi, c’était au souvenir d’une société secrète.
Maintenant j’imagine un vague qui serait le néant dont j’ai conservé la nostalgie. Dans ce cadre plus étroit de mon expérience personnifiée s’évoque une jeune fille avec qui les circonstances m’avaient fait me fiancer. Je ne saurai jamais si je l’ai aimée car elle est morte. Nous avions pris l’habitude de la droguer et nous lui apprenions le catéchisme de la débauche. Je lui dois beaucoup: c’est elle qui me fit comprendre le goût passionné que j’ai de la peur et des femmes, la peur incompréhensible des femmes. Cœur d’aviateur, de sorcier, de chirurgien. Rita résumait tout en dansant. À la voir j’avais l’impression d’avoir en travers de la gorge un glaçon qui coulait sur un abcès. Ces pensées de la mort s’endorment, à l’occasion elles frissonnent.
Rita mourut une fois qu’elle m’avait donné rendez-vous au Funny Home, un bistrot abandonné sur la falaise, pour une séance de baisers-cinéma. On connaissait depuis longtemps tout le programme des caresses, quoique sur ce chapitre Rita eût été en mesure d’ajouter au Kama-Sutra en personne, aussi nous en tenions-nous à une cérémonie succincte d’embrassades aux lèvres fermées. Arrivé en avance, je m’assis sur un banc pour observer la venue de la toute belle. Toujours prêt à tomber amoureux d’elle comme je me savais, toujours incapable d’amour, dans une perpétuelle ignorance des femmes, je voulais encore une fois voir ma fiancée sans être vu. Dans un geste encore plein de panache le jour tenait dans le frisson des palmiers balancés, le plat vertige de la mer scintillante, l’absence énigmatique que dissimulaient ces fleurs, toujours ces fleurs dont jamais je n’ai pu me donner la peine de savoir les noms. Assis sur mon banc bétonné je commençais à me sentir les fesses froides.
Rita paraissait intriguée. Avec elle je me savais toujours tant deviner à moitié ses dispositions que c’en était harassant. Il me semblait vraiment faire le pantin, et j’hésitais à voir l’amour dedans. Sa silhouette parfaite ne dansait plus, elle allait de soi dans la lumière étrange du jour. Sa chevelure rousse eut une ombre sculpturale quand elle entra dans la vieille maison. Je l’entendis marcher. Elle dut essayer d’ouvrir une fenêtre. Et puis cela arriva, dans un grand fracas. Un plafond lui était tombé sur la tête.
La mort est une petite histoire qui ne tient pas de place. Je continuai à me droguer, à fréquenter des drôles. Dans les bas-fonds, spécialement à l’Océan Club, se rencontraient les enfants terribles, les casse-cou, les cœurs brisés, les ratés de l’aventure, les pilotes perdus, les bobby soxers, les chasseurs d’images et autres dérivés de la guerre en préparation. Tout ce petit monde fit un joli enterrement à Rita et puis on parla d’autre chose. Lorsqu’on s’asseyait dans le grill-room, on était presque sûr de voir un espion s’asseoir avec soi. Et puis on se ravisait, ce n’était qu’une connaissance récente venue vous dire bonjour!… Quelle surprise ! La conversation commençait par habitude à rouler sur la question atomique : à quel degré de spécification avérée un savant de Las Vegas commençait-il à donner des renseignements à l’URSS dans le noble but de retarder la guerre ? Et une fois remis on se racontait les derniers potins, tandis que les guirlandes fantomales accrochées au lustre laissaient tomber doucement leurs pétales sur la salle. Puisque la confection d’un livre ressemble à une pièce montée, des littérateurs véreux jetaient leurs derniers feux, des ventilateurs brassaient le silence nocif, les garçons vêtus en négatifs se pressaient avec les allures traditionnelles.
L’escadrille avait été employée à tout : percer des trous dans les sous-marins au fond des mers, voler des trains et faire parler des antennes, nous nous étions promenés en avion sur les routes: tout ce qu’on voit dans les actualités. Aussi méritions-nous bien ce repos prolongé dans le calme qui précède l’orage. Parfois les silhouettes de gendarmes des navires de guerre se montraient en profil sur l’horizon. La nuit venue les absorbait mais les signaux persistaient.
Stanislas Rodanski, La Victoire à l’ombre des ailes, Le Soleil noir, 1975, Christian Bourgois, 1989.
Libellés : Stanislas Rodanski
lundi 4 décembre 2006
Nous acceptons la capacité qu’ont les Lièvres à changer de sexe

Que chaque Lièvre soit des deux sexes, c’est-à-dire que chaque Lièvre soit à la fois mâle et femelle est évidemment l’opinion du Vulgaire, opinion également défendue par Archéalos, Plutarque, Philostrate et beaucoup d’autres encore. Les Rabbins juifs sont également du même avis, et la chose est en outre confirmée par le mot hébreu, lequel, comme s’il n’existait aucun individu uniquement mâle dans cette espèce, n’est que de genre féminin. On trouve également la même chose dans les fondements symboliques de la loi et de tous les vices qui y sont indiqués ; à savoir non seulement la pusillanimité et la timidité du fait de son tempérament, la fénération ou l’usure du fait de sa fécondité et de sa superfétation mais, également, à partir de ce mélange des deux sexes, une lubricité anormale et une effémination dégénérée.
[…] Nous […] acceptons la capacité qu’ont les Lièvres à changer de sexe, toutefois nous pensons que cela n’arrive que rarement.
Thomas Browne, Pseudodoxia Epidemica ou Examen de nombreuses idées reçues et de vérités généralement admises (1646), livre III, chapitre XVII, traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner avec la collaboration de Catherine Goffaux, José Corti, 2004.
Libellés : lièvre, sexe, Thomas Browne
vendredi 1 décembre 2006
Ainsi nous établissons la cartographie d’un corps

Bref : si nous sommes spinozistes, nous ne définirons quelque chose ni par sa forme, ni par ses organes et ses fonctions, ni comme substance ou comme sujet. Pour emprunter des termes au Moyen Âge, ou bien à la géographie, nous le définirons par longitude et latitude. Un corps peut être n’importe quoi, ce peut être un animal, ce peut être un corps sonore, ce peut être une âme ou une idée, ce peut être un corpus linguistique, ce peut être un corps social, une collectivité. Nous appelons longitude d’un corps quelconque l’ensemble des rapports de vitesse et de lenteur, de repos et de mouvement, entre particules qui le composent de ce point de vue, c’est-à-dire entre éléments non formés. Nous appelons latitude l’ensemble des affects qui remplissent un corps à chaque moment, c’est à dire les états intensifs d’une force anonyme (force d’exister, pouvoir d’être affecté). Ainsi nous établissons la cartographie d’un corps. L’ensemble des longitudes et des latitudes constitue la Nature, le plan d’immanence ou de consistance, toujours variable, et qui ne cesse pas d’être remanié, composé, recomposé, par les individus et les collectivités.
Gilles Deleuze, Spinoza, philosophie pratique, Éditions de Minuit, 1981.
Libellés : Baruch Spinoza, corps, Gilles Deleuze
On rira de nos ignorances, on s’indignera de nos fautes

Ces hommes masqués qui nous succèderont et qui auront sur tout des lumières que nous ne pouvons même pas entrevoir, nous sentons qu’ils nous jugent ; pour ces yeux futurs dont le regard nous hante, notre époque sera objet. Et objet coupable. (…) On rira de nos ignorances, on s’indignera de nos fautes.
Jean-Paul Sartre, Saint-Genet, comédien et martyr, Gallimard, 1952.
Libellés : avenir, homme, Jean-Paul Sartre











