jeudi 21 septembre 2006

Des Parthénons en crotte de chien

Le style, c’est l’exagération. Nul n’exagéra plus que Céline. Il a bâti des Parthénons en crotte de chien. La matière est étrange, les monuments grandioses. Ils seraient plus nobles en marbre blanc ; mais ceux qui taillent le marbre blanc n’ont pas la carrure qu’il faudrait pour faire des monuments aussi grands que ceux de Céline.

Alexandre Vialatte, Chronique de La Montagne du 1er août 1961.

jeudi 14 septembre 2006

is to suffer


Nathan Altman, Anna Akhmatova (1914)

SONJA: Natasha, to love is to suffer. To avoid suffering, one must not love. But, then one suffers from not loving. Therefore, to love is to suffer, not to love is to suffer, to suffer is to suffer. To be happy is to love, to be happy, then, is to suffer, but suffering makes one unhappy, therefore, to be unhappy one must love, or love to suffer, or suffer from too much happiness, I hope you're getting this down.

Woody Allen, Love and Death, (1975).

Leur vie est sans cesse menacée, leur opulence est éphémère et privée de goût

La société des grandes métropoles est particulièrement bien outillée pour éliminer les initiatives spontanées et l’indépendance de l’esprit. Au dernier stade de son développement, la métropole capitaliste est devenue le ressort essentiel qui assure le fonctionnement de cet absurde système. Elle procure à ses victimes l’illusion de la puissance, de la richesse, du bonheur, l’illusion d’atteindre au plus haut point de la perfection humaine. En fait, leur vie est sans cesse menacée, leur opulence est éphémère et privée de goût, leurs loisirs sont désespérément monotones, et leur peur justifiée de la violence aveugle et d’une mort brutale pèse sur cette apparence de bonheur. Dans un monde où ils ne peuvent plus reconnaître leur œuvre, ils se sentent de plus en plus étrangers et menacés : un monde qui de plus en plus échappe au contrôle des hommes, et qui, pour l’humanité, a de moins en moins de sens.
Certes, il faut savoir détourner les yeux des sombres aspects de la réalité quotidienne pour prétendre, dans ces conditions, que la civilisation humaine a atteint son plus brillant sommet. Mais c’est à cette attitude que les citoyens de la métropole s’entraînent chaque jour : ils ne vivent pas dans un univers réel, mais dans un monde de fantasmes, habilement machiné dans tout leur environnement, avec des placards, des images, des effets de lumière et de la pellicule impressionnée ; un monde de murs vitrés, de plexiglas, de cellophane, qui les isole de leur peine et des mortifications de la vie, monde d’illusionnistes professionnels entourés de leurs dupes crédules. [...]
Les spectateurs ne conversent plus comme des personnes qui se rencontrent au croisement des routes, sur la place publique, autour d’une table. Par l’antenne de la radio et de la télévision, un très petit nombre d’individus interprètent à notre place, avec une adresse toute professionnelle, les mouvements d’opinion et les événements quotidiens. Ainsi les occupations les plus naturelles, les actes les plus spontanés sont l’objet d’une surveillance professionnelle et soumis à un contrôle centralisé. Des moyens de diffusion, aussi puissants que variés, donnent aux plus éphémères et aux plus médiocres ouvrages un éclat et une résonance qui dépassent de loin leurs mérites.

Lewis Mumford, La Cité à travers l’histoire, 1961.

mardi 12 septembre 2006

Thomas Browne naquit à Londres le 19 Novembre 1605 de Thomas Browne Gentilhomme



Thomas Browne naquit à Londres le 19 Novembre 1605 de Thomas Browne Gentilhomme. Après avoir apris les premiers principes de la langue Latine dans l’Ecole de Wyckham près de Winchester, il entra vers le commencement de l’année 1623. dans le College de Pembrocke à Oxford, prit le degré de Maître-ès-Arts, & étudia ensuite en Medecine.
Il alla après cela en Hollande, & se fit recevoir Docteur en Medecine à Leyde ; & à son retour il fut incorporé à l’Université d’Oxford en la même qualité l’an 1637. Vers le même tems il suivit le conseil de Thomas Lushington, qui avoit été quelque tems son maître, en allant s’établir à Norwich ; & il pratiqua plusieurs années la Medecine dans cette ville avec beaucoup de réputation.
Dans la suite il fut fait Membre honoraire du College des Medecins de Londres, & vers la fin du mois de Septembre de l’an 1671. le Roi Charles II. qui se trouva alors à Norwich, le fit Chevalier.
Il mourut en cette ville le 19 Octobre 1682, âgé de 77 ans, & fut enterré dans l’Eglise de S. Pierre, où sa femme Dorothée, avec laquelle il avoit vécu pendant 41 ans, lui fit mettre cette Epitaphe.

M.S.
Hic situs est Thomas Browne M.D. & Miles, Anno. 1605. Londini natus, generosa familia apud Upton in agro Cestrensi oriundus, Schola primum Winstonensi, postea in Coll. Pembrok. apud Oxonienses, bonis litteris haud levitur imbutus; in urbe hac Nordovicensi Medicinam, arte egregia & felici successu professus; scriptis, quibus tituli, Religio Medici, & Pseudodoxia Epidemica, aliisque per orbem notissimus. Vir pientissimus, integerrimus, Doctissimus. Obiit Octobri 19 an. 1682. Pie posuit moestissima Conjux D. Dor. Br.


Catalogue de ses Ouvrages.

1. Religio Medici. (en Anglois) Londres 1642. in-8vo. Cet Ouvrage, dont il y a plusieurs éditions Angloises, a paru avec les observations de Kenelme Digby à Londres 1643. 1644. &c. in-8o & ensuite avec d’autres observations d’un Anonyme en 1654. toutes en Anglois. Jean Merryweather, Maître-ès-Arts à Cambrige, le traduisit en Latin, & il fut imprimé en cette Langue à Leyde en 1644. in-12. édition qui fut suivie de quelques autres; & principalement d’une cum Annotationibus L.N.M. Argentorati 1652. in-8vo. Ces Lettres initiales designent Levinus Nicolaus Moltkius, dont on a encore Conclave Alexandri VII. & alia Historica conjunctim edita. Slevici 1656 in-8vo. Nous en avons aussi une traduction Françoise sous ce titre: La Religion du Medecin, traduit du Latin de Thomas Brown avec des remarques 1668 in-12. L’ouvrage a été encore traduit en Italien, en Allemand, en Flammand &c. La traduction Flamande a été imprimée à Leyde en 1665. in-8vo. Tout cela montre assez l’estime qu’on en a faite, & l’avidité que chaque nation a eu de le lire en sa langue. Patin en a jugé trop malignement, à son ordinaire, lorsqu’il a dit dans une de ses Lettres. « On fait ici grand cas du livre intitulé : Religio Medici. Cette Auteur a de l’esprit. Il y a de gentilles choses dans ce livre. C’est un Melancolique agréable en ses pensées, mais qui, à mon jugement, cherche Maître en fait de Religion, comme beaucoup d’autres, & peut-être qu’enfin il n’en trouvera aucun. Il faut dire de lui, ce que Philippe de Comines a dit du Fondateur des Minimes, l’Hermite de Calabre, François de Paule; il est encore en vie, il peut aussi-bien empirer qu’amender. » Les Journalistes de Leipsic en parlent d’une maniere plus juste, lorsqu’ils disent que c’est un livre rempli d’excellents préceptes, parmi lesquels sont mêlés plusieurs paradoxes.

2. Pseudodoxia Epidemica, ou Examen des Erreurs populaires (en Anglois) Londres 1646. in-fol. La sixième édition qui parut en 1673.4 a été augmentée & corrigée par l’Auteur. C’est un excellent Ouvrage, qui renferme bien des choses curieuses. Chrétien Knorr, Baron de Rosenroth en a donné une traduction Allemande, qu’il a fait imprimer à Nuremberg l’an 1680. in-4vo sous le nom de Christophe Peganius. Il a été aussi traduit en Flamand.

3. Hydriotaphia, ou discours sur les Urnes Sepulchrales, qui ont été trouvées dans le Comté de Norfolck. (en Anglois) Londres 1658. in 8vo

4. Le Jardin de Cyrus, ou la maniere de planter les arbres en Quinconce, usitée par les anciens, examinée. (en Anglois) A la suite de l’Ouvrage précedent.

5. Ouvrage Meslés. (en Anglois) Londres 1684. in-8vo. Ce Recueil, publié après la mort de l’Auteur, par Thomas Tennison, renferme treize pieces. 1°. Observations sur plusieurs Plantes, dont il est parlé dans l’Ecriture. 2°. Des Couronnes de fleurs en usage parmi les anciens. 3°. Des Poissons, que nôtre Seigneur mangea avec ses disciples après sa Resurrection. 4°. Reponse à quelques questions sur certains poissons, oiseaux, & insectes. 5°. De la Fauconnerie chez les anciens & les Modernes. 6°. Des Cymbales. 7°. De Versibus Ropalicis, seu Gradualibus. 8°. Des langues & en particulier de la Saxone. 9°. Des Collines, des Montagnes &c. faites de main d’homme en plusieurs endroits de l’Angleterre. 10°. De la Troade par laquelle S. Paul passa. 11°. De la Reponse de l’Oracle de Delphes à Cresus. 12°. Prophetie sur l’état futur de plusieurs nations. 13°. Musæum Clausum, seu Bibliotheca abscondita.

6. Les Œuvres de Thomas Browne, (en Anglois) Londres 1686. in-fol. C’est un recueil de tous les Ouvrages précedens.

7. Œuvres Posthumes de Thomas Browne imprimés sur les Originaux. 1°. Les Antiquitez de l’Eglise Cathedrale de Norwich. 2°. Description des Urnes, qui furent decouvertes à Brampton dans la Province de Norfolk en 1667. 3°. Lettres du Chevalier Guillaume Dugdale & du Chevalier Browne. 4°. Observations meslées. On a joint la vie de l’Auteur, & une description des Antiquitez de la chapelle de S. Jean l’Evageliste, qui est aujourd’huy l’Ecole Royale de Norwich, composée par Jean Burton Maitre-ès-Arts. (en Anglois) Londres 1712. in-8vo. On est redevable de la publication de ces Oeuvres posthumes à Mr. Brigstoke qui a épousé une petite fille de M. Browne.

On a imprimé sous le nom de Browne le livre suivant.
Le Cabinet de la Nature ouvert, où l’on decouvre les causes naturelles des Metaux, des Pierres, des terres differentes &c. (en Anglois) 1657. in-12. Mais il ne peut être de Browne : puisque c’est une pure compilation tirée de la Physique de Magirus, & faite par un Ignorant, qui y est tombé en plusieurs fautes grossieres, dont Browne étoit incapable.

V. Historia Universitatis Oxoseniensis, & Athenæ Oxoniensis tom. 2, p. 714.

Jean-Pierre Niceron, Memoires pour servir à l’histoire des hommes illustres, t. XXIII (1733).

Think not thy time short in this World since the World it self is not long.



Think not thy time short in this World since the World it self is not long. The created World is but a small Parenthesis in Eternity, and a short interposition for a time between such a state of duration, as was before it and may be after it. And if we should allow of the old Tradition that the World should last Six Thousand years, it could scarce have the name of old, since the first Man lived near a sixth part thereof, & seven Methusela's would exceed its whole duration. However to palliate the shortness of our Lives, and somewhat to compensate our brief term in this World, it's good to know as much as we can of it, and also so far as possibly in us lieth to hold such a Theory of times past, as though we had seen the same. He who hath thus considered the World, as also how therein things long past have been answered by things present, how matters in one Age have been acted over in another, & how there is nothing new under the Sun, may conceive himself in some manner to have lived from the beginning, and to be as old as the World; and if he should still live on 'twould be but the same thing.

Thomas Browne (1605-1682), Christian Morals, 1716, III, 29.

Les mots que nous avons sous la main



Mots présents à notre esprit. – Nous exprimons toujours nos pensées avec les mots que nous avons sous la main. Ou plutôt, pour exprimer tous mes soupçons : à chaque instant, nous ne formons que la pensée pour laquelle nous avons précisément sous la main les mots qui peuvent l’exprimer approximativement.
Friedrich Nietzsche, Aurore, 257.

Une fois les mots posés, les hommes croient qu’il leur correspond nécessairement quelque chose, par exemple l’âme, Dieu, la volonté, le destin, etc.
Friedrich Nietzsche, Œuvres posthumes complètes, III.

vendredi 8 septembre 2006

La mauvaise conscience de l’hypocrisie



L’ironie est la mauvaise conscience de l’hypocrisie. Comprenons bien que l’intérêt le plus évident du scandale est de rester camouflé et d’entretenir une équivoque dont il est le seul bénéficiaire : la guerre, par exemple, ne demande qu’à devenir juridique pour constituer, comme la paix, un certain ordre naturel ; et le plus mauvais tour qu’on puisse lui jouer, c’est de lui refuser, au contraire, cette légalité dérisoire dont elle s’accommoderait si bien, c’est de la vouloir inhumaine, absurde et anormale, comme elle doit être ; il ne faut pas que l’hypocrisie du « droit des gens », en la rendant supportable et presque sociable, nous crée un modus vivendi avec ce scandale. Qu’elle soit horrible, puisqu’elle est, et qu’elle s’extermine elle-même ! Heureusement la lucide ironie ne s’en laisse pas accroire ; et les bonnes âmes malfaisantes ne seront pas tranquilles tant qu’il y aura des ironistes pour crier à tue-tête leur vrai nom et pour dénoncer leurs nobles rôles, leurs postiches, leurs momeries et leur rhétorique en carton. Que l’ironie est donc indiscrète !

Vladimir Jankélévitch, L’Ironie, Flammarion, 1964.

De parfaits inutiles



« Et comble du comble, a-t-il ajouté en guise de conclusion, tu dois savoir que ton père s’ennuie beaucoup. »
Je le savais, je l’avais déjà remarqué. Il s’ennuyait comme une vraie huître. S’asseyant toujours à table avant l’heure, bien que ma mère avançât constamment l’heure du repas, il vivait de plus en plus à l’avance, tant il s’ennuyait.
« Tu ne sais pas comme je t’envie, m’a-t-il dit. Je donnerai tout pour avoir ton âge, pour me retrouver sur les marches de la lutte pour la vie, de la lutte pour le prestige social. J’aimerais tant que le temps fasse machine arrière, réintégrer le monde de l’action et ne pas être contraint de me voir assis à une table sans écrire un seul mot. J’aimerais tant recommencer à inspecter des êtres terrorisés, des Cacériens toujours enclins à la subornation. Je ne suis pas né pour être assis devant une table ronde en train de feuilleter des journaux. Je ne suis pas né pour rester à la maison, passif et vieux, regardant avec incrédulité les feuilles blanches d’une biographie que je n’écrirai jamais parce que je ne trouve rien qui mérite d’être couché sur le papier et qu’en plus, les mots me paralysent. Que ne donnerais-je pour avoir ton âge et recommencer à me battre pour être quelqu’un ! […]
– J’aimerais être à ta place, lui ai-je dit. J’aimerais être comme toi, voué à des feuilles blanches sans que personne exige de moi autre chose, voué au blanc d’une vie à écrire. »
Ce n’était pas ce que je cherchais, mais j’ai vu qu’il était irrité, fâché contre moi. Il s’est brusquement éloigné, me laissant sous la pluie. Mais, imperturbable, j’ai continué à parler :
« Tu ne vois donc pas que la vieillesse et l’écriture se ressemblent comme deux gouttes d’eau. C’est le seul moyen de transformer la vie, qui est une maladie.
– Une maladie ? a-t-il demandé, visiblement inquiet, tout en rapprochant de moi son parapluie.
– Oui. Une maladie de la matière.
– Je n’ai jamais entendu pareille sottise.
– La vieillesse et l’écriture sont les seuls médicaments contre cette maladie. Tu ne vois donc pas que nous sommes tous des inutiles et que la vie aussi est inutile. Et si nous sommes tous des inutiles, le vieil homme l’est encore plus. Le vieil homme est l’inutile par excellence. »
Ces mots ne lui ont guère fait plaisir, mais j’ai poursuivi, plus imperturbable que jamais.
« Peut-être ne t’en aperçois-tu pas ? lui ai-je dit. Le vieil homme a l’avantage d’être complètement hors jeu, étranger à ces efforts si pénibles auxquels se vouent, par exemple, ceux qui sentent qu’ils doivent devenir quelqu’un. Le vieil homme est déjà loin d’efforts aussi grossiers. Seul le sommeil expulse quelque chose de ce délire de prestige auquel on est voué quand on termine ses études.
– Je t’ai fait des confidences, a dit mon père, mais, toi, tu es allé trop loin et tu as traité ton père d’inutile, d’inutile par excellence. Et c’est très grave. Tu as besoin d’une correction, la plus sévère possible. »
J’ai vu qu’il marchait très nerveusement, de plus en plus rapidement, forçant le pas. À ce train, me suis-je dit, nous aurons vite atteint l’Avenida de la Montafia. Je le suivais comme je pouvais.
« La seule correction que je connaisse, lui ai-je dit, la seule qui est parfois capable de nous guérir de nos maux et de nos délires de prestige, c’est le sommeil.
– Tu es fou... Tu dis que tu ne te sens pas préparé pour la vie... Aussi bien ne penses-tu pas fonder une famille comme tout le monde ? Une famille que tu aurais à nourrir ! Penses-tu vivre de l’air du temps ?
– Seul le sommeil, ai-je ajouté sans perdre mon calme, mais en pressant le pas, est un traitement systématique, une correction infinie de notre ambition absurde d’être quelqu’un. Dans le sommeil, nous transportons de lourds bagages dont nous désirerions nous défaire. Nos bagages ne sont rien d’autre que cette inquiétude constante que nous avons accumulée tout au long de notre vie, devenir quelqu’un, posséder quelque chose qui soit à nous, pour ne pas nous sentir nus comme des vers. Mais je te répète, père, que la vie est quelque chose de parfaitement inutile et nous, par conséquent, nous sommes des êtres inutiles. Nous n’allons nulle part, nous n’avons pas besoin de bagages. Nous sommes de parfaits inutiles. Et toi, père, tu es l’inutile par excellence. »
Je me suis senti profondément satisfait d’avoir eu le courage de le traiter d’inutile par excellence, et de l’avoir fait pour la deuxième fois. J’ai vu mon père s’emporter de nouveau.
« J’insiste, m’a-t-il dit en essayant de contrôler ses nerfs. Le sommeil ne te donnera pas à manger.
– Peu importe. Je me vois tout seul, et je pense qu’il en sera toujours ainsi. Je ne serai jamais responsable d’une famille. »

Enrique Vila-Matas, Hijos sin hijos (1993), trad. par André Gabastou, Enfants sans enfants, Christian Bourgois, 1999.

mardi 29 août 2006

Quelque chose qui est resté en route et n’a pas été tiré au clair



À l’instant. – Quand arriverons-nous plus près de nous-mêmes ? Au Lit ? en voyage ? chez soi où tant de choses au retour nous paraissent meilleures ? Chacun connaît le sentiment d’avoir oublié quelque chose dans sa vie consciente, quelque chose qui est resté en route et n’a pas été tiré au clair. C’est pourquoi ce qu’on allait dire à l’instant et qui vient de nous échapper nous semble souvent si important. Et lorsqu’on quitte une chambre qu’on a assez longtemps habitée, on jette un regard bizarre autour de soi avant de partir. Là aussi, quelque chose est resté dont on n’a pas eu l’idée. On l’emporte néanmoins avec soi pour recommencer ailleurs.

Ernst Bloch, Traces, traduit de l'allemand par Pierre Quillet & Hans Hildebrand, Gallimard, 1968.

Je donne mon argent au théâtre, en retour de quoi j’exige une passion bien visible


The Tragedy of Hamlet, Prince of Denmark, with engravings by Eric Gill,
High Wycombe, Printed for the members of the Limited Editions Club
by Hague & Gill, 1933.

On sait par exemple que dans le théâtre bourgeois, l’acteur, « dévoré » par son personnage, doit paraître embrasé par un véritable incendie de passion. Il faut à tout prix « bouillir », c’est à dire à la fois brûler et se répandre; d’où les formes humides de cette combustion. Dans une pièce nouvelle (qui a eu un prix), les deux partenaires masculins se sont répandus en liquides de toutes sortes, pleurs, sueurs et salive. On avait l’impression d’assister à un travail physiologique effroyable, une torsion monstrueuse des tissus internes, comme si la passion était une grosse éponge mouillée pressée par la main implacable du dramaturge. On comprend bien l’intention de cette tempête viscérale : faire de la « psychologie » un phénomène quantitatif, obliger le rire ou la douleur à prendre des formes métriques simples, en sorte que la passion devienne elle aussi une marchandise comme les autres, un objet de commerce, inséré dans un système numérique d’échange : je donne mon argent au théâtre, en retour de quoi j’exige une passion bien visible, computable, presque ; et si l’acteur fait la mesure bien pleine, s’il sait faire travailler son corps devant moi sans tricher, si je ne puis douter de la peine qu’il se donne, alors je décréterai l’acteur excellent, je lui témoignerai de ma joie d’avoir placé mon argent dans un talent qui ne l’escamote pas, mais me le rend au centuple sous la forme de pleurs et de sueurs véritables. Le grand avantage de la combustion est d’ordre économique : mon argent de spectateur a enfin un rendement contrôlable.
Naturellement, la combustion de l’acteur se pare de justifications spiritualistes : l’acteur se donne au démon du théâtre, il se sacrifie, se laisse manger de l’intérieur par son personnage ; sa générosité, le don de son corps à l’Art, son travail physique sont dignes de pitié, d’admiration ; on lui tient compte de ce labeur musculaire, et lorsque, exténué vidé de toutes ses humeurs, il vient à la fin saluer, on l’applaudit comme un recordman du jeûne ou des altères, on lui propose secrètement d’aller se restaurer, refaire sa substance intérieure, remplacer toute cette eau dont il a mesuré la passion que nous lui avons achetée. Je ne pense pas qu’aucun public bourgeois résiste à un « sacrifice » aussi évident, et je crois qu’un acteur qui sait pleurer ou transpirer sur scène est toujours certain de l’emporter : l’évidence de son labeur suspend de juger plus avant.

Roland Barthes, Mythologies, Le Seuil, 1970.

Pas d’excuse ni de plainte, pas de pacte



Il y a des gens de ma génération auxquels je suis lié par le sentiment d’un naufrage commun. Nous nous considérons mutuellement comme de forts sympathiques naufragés. Souvent, je les connais à peine, mais quand j’en rencontre un, nous sommes pleins d’égards l’un pour l’autre, pleins de considérations aussi. Nous savons. Entre gens intelligents, le naufrage, la conversation en outsider de la vie créent quasiment des liens de sang. À condition qu’on n’en parle pas. Pas d’explication, pas d’excuse ni de plainte, pas de pacte. D’où le préalable de l’intelligence : les deux naufragés doivent se reconnaître intimement, et intuitivement aussi savoir qu’ils ont été reconnus.

Jan Zabrana, Toute une vie [journal de l’année 1969], traduit du tchèque par Marianne Canavaggio & Patrick Ourednik, Editions Allia, 2005.

mardi 22 août 2006

Món perdut



Mai no ha entès ningú
Per què sempre parlo
Del meu món perdut.

Salvador Espriu, Les Hores, 1952-55.

vendredi 18 août 2006

En Amérique, nous dit Thomas Browne


Manuel Álvarez Bravo, El Soñador, 1930

Ce soir-là, à Southwold, comme j’étais assis à ma place surplombant l’océan allemand, j’eus soudain l’impression de sentir très nettement la lente immersion du monde basculant dans les ténèbres. En Amérique, nous dit Thomas Browne dans son traité sur l’enfouissement des urnes, les chasseurs se lèvent à l’heure où les Persans s’enfoncent dans le plus profond sommeil. L’ombre de la nuit se déplace telle une traîne halée par-dessus terre, et comme presque tout, après le coucher du soleil, s’étend cercle après cercle – ainsi poursuit-il – on pourrait, en suivant toujours le soleil couchant, voir continuellement la sphère habitée par nous pleine de corps allongés, comme coupés et moissonnés par la faux de Saturne - un cimetière interminablement long pour une humanité atteinte du haut mal.

W.G. Sebald, Les Anneaux de Saturne, traduit de l'allemand par Bernard Kreiss, Actes Sud, 1999, Gallimard, 2006.

Non, tout reste, n'est-ce pas ?



Sonde-toi bien : y a-t-il un sentiment que tu aies eu qui soit disparu ? Non, tout reste, n'est-ce pas ? tout. Les momies que l'on a dans le cœur ne tombent jamais en poussière et, quand on penche la tête par le soupirail, on les voit en bas, qui vous regardent avec leurs yeux ouverts, immobiles.

Gustave Flaubert, lettre à Louise Colet, 16 janvier 1852.

Tant qu’il y a des partitions

Peu de gens savent que la proue du Titanic a plongé si vite dans la mer glacée qu’une poche d’air est restée emprisonnée dans les salons pendant un certain temps. C’est là (dans une masse d’air comprimée de trois cents mètres cubes) que l’orchestre du navire a joué jusqu’à cinq heures du matin toutes les partitions qu’ils avaient prises à Southampton. Ils ne jouaient bien sûr plus pour être payés, ils ne jouaient pas non plus par fidélité pour les armateurs ou le capitaine à qui rien ne les rattachait. Ils jouaient des pots-pourris. S’ils avaient changé leurs habitudes, ils auraient été submergés par le désespoir. Que pouvaient-ils faire d’autre, alors qu’ils sentaient que toutes les issues de ce salon magnifiquement éclairé étaient assaillies par les flots ? (...)

Alexander Kluge, Chroniques des sentiments, traduit de l'allemand par Pierre Deshusses, Gallimard, 2003.

mercredi 16 août 2006

Dieu est du côté de qui est persécuté



Midrash (commentaire rabbinique ancien) de Lévitique 27,5. C’est Rabbi Huna qui parle au nom de Rabbi Joseph :
« Dieu est toujours du côté de qui est persécuté. On peut trouver un cas où un juste persécute un juste, et Dieu est du côté du persécuté ; quand un méchant persécute un juste, Dieu est du côté du persécuté ; quand un méchant persécute un méchant, Dieu est du côté du persécuté, et même quand un juste persécute un méchant, Dieu est du côté de qui est persécuté ».

Pierre Vidal-Naquet, « Du côté des persécutés », Le Monde, 15 avril 1981, Les Assassins de la mémoire, la Découverte, 1981, 1987, le Seuil, 1995.

L’émotion provoquée par la catastrophe



La relative et surprenante facilité avec laquelle nous supportons la fin d’une relation intime vient de ce que nous gardons encore en nous un peu de l’émotion provoquée par la catastrophe. Celle-ci a ranimé en nous toutes les énergies possibles dont l’élan nous porte encore pendant un certain temps et nous permet de tenir debout. Mais la mort d’un être aimé ne déploie pas toute son horreur à la première heure, parce que d’abord le temps continue à se dérouler, ramenant ainsi toutes les situations dont il était un élément : nous devons à présent les vivre comme si on nous avait arraché un membre, et le premier moment ne pouvait pas nous y préparer en nous montrant tout cela – de la même manière on pourrait dire qu’une relation précieuse ne se défait pas dans le premier moment de la séparation, où ce sont au contraire les raisons de sa fin qui occupent notre conscience ; mais nous n’éprouvons cette perte de toutes les heures qu’au gré des circonstances, et pour cette raison ce n’est souvent que bien plus tard que notre sensibilité, qui semblait au début la supporter avec une certaine indifférence, y réagit vraiment.

Georg Simmel, « le Conflit », Sociologie. Etudes sur les formes de la socialisation, 1908, 1992, traduit de l’allemand par Lilyane Deroche-Gurcel et Sybille Muller, Presses universitaires de France, 1999.

lundi 14 août 2006

L’extension de l’écoute et la disparition de la pratique



Si vous aimez Schubert et si vous n’aimez pas Fisher-Dieskau, Schubert vous est interdit : exemple de cette censure positive (par le plein) qui caractérise la culture de masse sans qu’on la lui reproche jamais.

(…)

C’est peut-être que son art, expressif, dramatique, sentimentalement clair, porté par une voix sans « grain », sans poids signifiant, correspond à la demande d’une culture moyenne, cette culture, définie par l’extension de l’écoute et la disparition de la pratique (plus d’amateurs), veut bien de l’art, de la musique pourvu que cet art, cette musique soient « clairs », qu’ils « traduisent » une émotion et représentent un signifié (le « sens du poème ») : art qui vaccine la jouissance (en la réduisant à une émotion codée) et réconcilie le sujet avec ce qui dans la musique peut être dit : ce qu’en disent prédicativement l’École, la Critique, l’Opinion.

Roland Barthes, Le Grain de la voix, Le Seuil, 1974.

Ce soir à Samarcande



Il y avait une fois dans Bagdad un calife et son vizir… Un jour, le vizir arriva devant le calife pâle et tremblant. « Pardonne mon épouvante, Lumière des croyants, mais devant le palais, une femme m’a heurté dans la foule. Je me suis retourné et cette femme au teint pâle, aux cheveux sombres, à la gorge voilée par une écharpe rouge était la mort. En me voyant, elle a fait un geste vers moi. (…) puisque la mort me cherche ici, Seigneur, permets-moi de fuir me cacher loin d’ici, à Samarcande. En me hâtant, j’y serai avant ce soir. » Sur quoi, il s’éloigna au grand galop de son cheval et disparut dans un nuage de poussière vers Samarcande. Le calife sortit alors de son palais et lui aussi rencontra la mort. « Pourquoi avoir effrayé mon vizir, qui est jeune et bien portant ? » demanda-t-il. Et la mort répondit : « Je n’ai pas voulu l’effrayer mais en le voyant dans Bagdad, j’ai eu un geste de surprise, car je l’attends ce soir à Samarcande ».

Clément Rosset, Le Réel et son double, Gallimard, 1976, nouvelle édition augmentée, 1993.

mercredi 9 août 2006

Dans un grain de sable Flaubert a vu le Sahara tout entier


David Levine, New York Review of Books

Hormis cela, elle avait tenté, elle qui atteignait souvent un stade d’exaltation presque inquiétant au fur et à mesure qu’elle exposait ses idées, de sonder, en leur accordant toute son attention personnelle, les scrupules de l’écrivain Flaubert : une peur du faux, disait-elle, qui le clouait parfois durant des semaines, voire des mois sur son canapé, tourmenté par la crainte de ne plus jamais pouvoir jeter, sans ce compromettre irrémédiablement, ne serait-ce qu’une demi-ligne sur le papier. Dans ces moments-là, disait Janine, non seulement il lui semblait totalement exclu de se remettre à écrire mais il était convaincu en outre que tout ce qu’il avait écrit jusque-là ne constituait qu’une succession de fautes et de mystifications aux conséquences incalculables. Janine affirmait que les scrupules de Flaubert étaient alimentés par l’abêtissement en perpétuel progrès qu’il n’avait eu de cesse d’observer autour de lui et qui était en passe, croyait-il, de s’attaquer à sa propre tête. C’était, aurait-il déclaré un jour, comme si l’on s’enfonçait dans le sable. Et sans doute cela expliquait-il, comme le pensait Janine, l’irruption si hautement significative du sable dans les ouvrages de Flaubert. Le sable y régnait en maître. Les rêves de Flaubert, disait Janine, étaient traversés sans cesse par de formidables nuages de poussière qui se soulevaient au-dessus des plaines desséchées du continent africain, se déplaçaient vers le nord, à travers la Méditerranée et la péninsule ibérique, et retombaient à un moment ou à un autre, comme une pluie de cendres, sur le jardin des Tuileries ou sur un faubourg de Rouen, ou encore sur une petite ville de Normandie, et se frayaient passage à travers les plus minces interstices. Dans un grain de sable pris dans l’ourlet d’un costume d’hiver d’Emma Bovary, dit Janine, Flaubert a vu le Sahara tout entier, et la moindre poussière pesait autant à ses yeux que la chaîne de l’Atlas.

W.G. Sebald, Les Anneaux de Saturne, traduit de l'allemand par Bernard Kreiss, Actes Sud, 1999, Gallimard, 2006.

mardi 8 août 2006

Autant en diroit bien un perroquet

Nous sçavons dire : « Cicero dit ainsi ; voilà les meurs de Platon ; ce sont les mots mesmes d’Aristote. » Mais nous, que disons nous nous mesmes ? que jugeons nous ? que faisons-nous ? Autant en diroit bien un perroquet.

Michel de Montaigne, Les Essais, livre I, chap.XXV.

Ceol lé gcodladh Fionn (La musique qui endormait Finn)



Scolgháire loin Doire an Chairn,
búireadh an daimh d’Aill na gCaor-
ceol lé gcodladh Fionn go moch,
lachain ó Loch na dTrí gCaol.
Cearca fraoich um Chruachain Chuinn,
feadáil dobhráin Dá Loch,
gotha fiolar Ghlinn na bhFuath,
longhaire cuach Chnoic na Scoth.
Gotha gadhar Ghleanna caoin
is gáir fhiolair chaoich na sealg ;
tairm na gcon ag triall go moch
isteach ó Thráigh na gCloch nDearg.
An thráth do mhair Fionn ‘s an Fhiann,
dob ansa leo sliabh ná cill,
fá binn leo-san fuíle lon-
gliogar na gclog leo níor bhinn.


Le chant du merle du Bosquet du Tertre,
le mugissement du cerf de la Falaise des Mûres,
c’est la musique qui endormait Finn de bonne heure,
les canards du Lac des Trois Détroits.
Les poules de bruyère autour de Croghan de Conn,
le sifflement de la loutre de Drom da Loch,
la voix de l’aigle de la Vallée des Fantômes,
l’appel des coucous de Cnoc na Scoth.
Les voix des chiens de Glenkeen
et le cri de l’aigle de chasse aveuglé,
le vacarme des chiens partant de bonne heure
depuis la plage des Pierres Rouges.
Tant que vécurent Finn et la Fianna,
plus chère leur était la montagne que l’église,
harmonieux leur était le chant des merles —
mais non le tintement des cloches.

Anonyme irlandais, Moyen Âge.
Ossianiques, traduit du gaélique par André Verrier, La Différence, 1989.

Rien de ce qui s’est produit ne s’est encore produit


Manuel Álvarez Bravo, Muchacha viendo pajaros, Mexico, 1931.

De fait, dit Austerlitz, je n’ai jamais possédé d’heure, ni de réveil, ni de gousset, ni encore moins de montre-bracelet. Avoir l’heure m’a toujours paru quelque chose de ridicule, de fondamentalement mensonger, peut-être parce qu’une nécessité interne que je n’ai moi-même jamais réussi à comprendre m’a toujours fait regimber contre le pouvoir du temps et me tenir à l’écart de ce qu’on a coutume d’appeler l’actualité, dans l’espoir, me dis-je aujourd’hui, dit Austerlitz, que le temps ne passe pas, ne soit point révolu, que je puisse revenir en arrière et lui courir après, que là-bas tout soit alors comme avant ou, plus précisément, que tous les moments existent simultanément, auquel cas, rien de ce que raconte l’histoire ne serait vrai, rien de ce qui s’est produit ne s’est encore produit mais au contraire se produit juste à l’instant où nous le pensons, ce qui d’un autre côté ouvre naturellement sur la perspective désespérante d’une détresse perpétuelle et d’un tourment sans fin.

W.G. Sebald, Austerlitz, traduit de l'allemand par Patrick Charbonneau, Actes Sud, 2002, Gallimard, 2006.

lundi 7 août 2006

Misère de l'homme du monde (sonnet)

Venir à la clarté sans force & sans adresse,
Et n’ayant fait long temps que dormir & manger,
Souffrir mille rigueurs d’un secours estranger
Pour quitter l’ignorance en quittant la foiblesse :
Apres, servir long temps une ingratte Maistresse,
Qu’on ne peut acquerir, qu’on ne peut obliger ;
Ou qui d’un naturel inconstant & leger,
Donne fort peu de joye & beaucoup de tristesse.
Cabaler dans la Cour ; puis devenu grison,
Se retirant du bruit, attendre en sa maison
Ce qu’ont nos derniers ans de maux inevitables.
C’est l’heureux sort de l’homme. O miserable sort !
Tous ces atachemens sont-ils considerables,
Pour aimer tant la vie, & craindre tant la mort ?

François dit Tristan L'Hermite (1601-1655), Stances et autres œuvres du sieur Tristan, Paris, à la Sirène.

Parce qu’il piquait le nez comme la moutarde de Dijon



Les Américains qui ont débarqué en 1944 en Normandie étaient de vrais gaillards ils mesuraient en moyenne 1m73 et si on avait pu les ranger bout à bout plante des pieds contre crâne ils auraient mesuré 38 kilomètres. Les Allemands étaient également de vrais gaillards mais les plus gaillards de tous étaient les tirailleurs sénégalais de la Première Guerre mondiale qui mesuraient 1 m 76 et qu’on envoyait en première ligne pour que les Allemands soient pris de panique.
On a dit de la Première Guerre mondiale que les gens tombaient comme des graines et les communistes ont calculé combien de kilomètres de cadavres pouvait donner d’engrais et combien ils économiseraient en coûteux engrais étrangers s’ils se servaient des cadavres des traîtres et des criminels. Et les Anglais inventèrent les chars d’assaut et les Allemands un gaz qu’on appelait ypérite parce qu’ils l’auraient utilisé pour la première fois près de la ville d’Ypres mais on a dit plus tard que ce n’était pas vrai. On l’a appelé aussi gaz moutarde parce qu’il piquait le nez comme la moutarde de Dijon et certains soldats rentrés chez eux après la guerre n’ont plus jamais voulu manger de moutarde de Dijon.

Patrik Ourednik, Europeana. Une brève histoire du XXe siècle, Editions Allia, 2005.

Comme la lourdeur de toute la terre



Alors une faculté pitoyable se développa dans leur esprit, celle de voir la bêtise et de ne plus la tolérer. Des choses insignifiantes les attristaient, les réclames des journaux, le profil d’un bourgeois, une sotte réflexion entendue par hasard. En songeant à ce que l’on disait dans leur village, et qu’il y avait aux Antipodes d’autres Coulon, d’autres Foureau, ils sentaient peser sur eux comme la lourdeur de toute la terre.

Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, 1881.

vendredi 4 août 2006

Qui résout les énigmes perd la lumière du vivant



Il est vrai que vivre nous présente les réponses longtemps avant les questions. Le monde est devant nous, chargé de réponses, et nous restons muets. Dans la « lande » ou « chambre » du temps dévasté nous errons, non à la recherche des réponses, mais dans la quête des questions. Mais à la différence de Perceval le Gallois, si nous les trouvons, il est trop tard pour restituer à la prospérité la « Terre Gaste », la Waste Land de nos vies. Je ne crois même pas que le nœud se tranche au dernier moment, celui de notre mort. L’énigme reste énigme, jusque dans les yeux troués du cadavre. Qui résout les énigmes perd la lumière du vivant.

Jacques Roubaud, Le grand incendie de Londres, Le Seuil, 1989.

Ceste truandaille de monde



Bien pis y a, ie me donne à sainct Babolin le bon sainct, en cas que toute ma vie ie n’aye estimé debtes estre comme une connexion & colligence des Cieulx & Terre : un entretenement unicque de l’humain lignaige : ie dis sans lequel bien tost tous humains periroient : estre par adventure celle grande ame de l’univers, laquelle scelon les Academicques, toutes choses vivifie. Qu’ainsi soit, repræsentez vous en esprit serain l’idée & forme de quelque monde, prenez si bon vous semble, le trentiesme de ceulx que imaginoit le philosophe Metrodorus : ou le soixante & dix huyctiesme de Petron : on quel ne soit debteur ne crediteur aulcun. Un monde sans debtes. Là entre les astres ne sera cours regulier quiconque. Tous seront en desarroy. Iuppiter ne s’estimant debiteur à Saturne, le depossedera de sa sphære, & avecques sa chaine Homericque suspendera les intelligences, Dieu, Cieulx, Dæmons, Genies, Heroes, Diables, Terre, mer, tous elemens. Saturne se raliera avecques Mars, & mettront tout ce monde en perturbation. Mercure ne vouldra soy asservir les aultres, plus ne sera leur Camille, comme langue Hetrusque estoit nommé. Car il ne leurs est en rien debteur. Venus ne sera venerée, car elle n’aura rien presté. La Lune restera sanglante & tenebreuse. A quel propous luy departiroit le Soleil sa lumière? Il n’y estoit en rien tenu. Le Soleil ne luyra sus leur terre : les Astres ne y feront influence bonne. Car la terre desistoit leurs prester nourrissement par vapeurs & exhalations : des quelles disoit Heraclitus, prouvoient les Stoiciens, Ciceron maintenoit estre les estoilles alimentées. Entre les elemens ne sera symbolisation, alternation, ne transmutation aulcune. Car l’un ne se reputera obligé à l’autre, il ne luy avoit rien presté. De terre ne sera faicte eau : l’eau en aër ne sera transmuée : de l’aër ne sera faict feu : le feu n’eschauffera la terre. La terre rien ne produira que monstres, Titanes, Aloides, Geans : Il n’y pluyra pluye, n’y luyra lumière, n’y ventera vent, n’y sera esté ne automne. Lucifer se desliera, & sortant du profond d’enfer avecques les Furies, les Poines, & Diables cornuz, vouldra deniger des cieulx tous les dieux tant des maieurs comme des mineurs peuples. De cestuy monde rien ne prestant ne sera qu’une chienerie : que une brigue plus anomale que celle du Recteur de Paris, qu’une Diablerie plus confuse que celle des ieuz de Doué. Entre les humains l’un ne saluera l’aultre : il aura beau crier à l’aide, au feu, à l’eau, au meurtre. Personne ne ira à secours. Pourquoy? Il n’avoit rien presté, on ne luy debvoit rien. Personne n’a interest en sa conflagration, en son naufrage, en sa ruine, en sa mort. Aussi bien ne prestoit il rien. Aussi bien n’eust il par après rien presté. Brief de cestuy monde seront bannies Foy, Esperance, Charité. Car les homes sont nez pour l’ayde & secours des homes. En lieu d’elles succederont Defiance, Mespris, Rancune, avecques la cohorte de tous maulx, toutes maledictions, & toutes misères. Vous penserez proprement que là eust Pandora versé sa bouteille. Les hommes seront loups es hommes. Loups guaroux, & lutins, comme feurent Lychaon, Bellerophon, Nabugotdonosor : briguans, assassineurs, empoisonneurs, malfaisans, malpensans, malveillans, haine portans un chascun contre tous, comme Ismael, comme Metabus, comme Timon Athenien, qui pour ceste cause feut surnommé. Si que chose plus facile en nature seroit, nourrir en l’aër les poissons, paistre les cerfz on fond de l’Océan, que supporter ceste truandaille de monde, qui rien ne preste. Par ma foys ie les hays bien.

François Rabelais, Le Tiers livre des faicts et dicts héroïques du bon Pantagruel, chapitre 3, Paris, 1552.

jeudi 3 août 2006

Le partage est difficile à faire



Un climat d’insatisfaction générale se répand, empêchant de percevoir les évolutions favorables. De nombreuses personnes devront veiller à ne pas porter sur toute chose un regard négatif, ce qui les enfermerait dans une impasse. Il est vrai qu’entre la morosité provoquée par l’environnement et la revendication authentique pour plus d’autonomie et d’initiative, le partage est difficile à faire.

Albert Poirot, Rapport de synthèse sur la Bibliothèque nationale de France, Inspection générale des bibliothèques, mars 1999.

mercredi 2 août 2006

Que s’il nous arrivait réellement quelque chose, ce serait offensant pour les autres


Henri Cartier-Bresson, Berlin, 1963.

Les uns aux autres nous ne trouvons plus rien à nous dire. Pour s’agréger chacun doit exagérer sa médiocrité : on fouille ses poches et l’on en tire à contrecœur la petite monnaie du bavardage : ce qu’on a lu dans le journal, des images que la télévision a montrées, un film que l’on a vu, des marchandises récentes dont on a entendu parler, toutes sortes de ragots de petite société, de révélations divulguées pour que nous ayons sujet à conversation ; et encore ces insignifiances sont à la condition d’un fond musical excitant, comme si le moindre silence devait découvrir le vide qu’il y a entre nous, la déconcertante évidence que nous n’avons rien à nous dire ; et c’est exact.
[…] La conversation, outre de vouloir cet esprit particulier qui consiste en des raisonnements et des déraisonnements courts, suppose des expériences vécues dignes d’être racontées, de la liberté d’esprit, de l’indépendance et des relations effectives. Or on sait que même les semaines de stabulation libre n’offrent jamais rien de digne d’être raconté, que nous avons d’ailleurs grand soin de prévenir ces hasards ; que s’il nous arrivait réellement quelque chose, ce serait offensant pour les autres.

Baudouin de Bodinat, La Vie sur terre. Réflexions sur le peu d'avenir que contient le temps où nous vivons, tome premier, Editions de l'Encyclopédie des nuisances, 1996.

Chacun sera tenu d’envier le bonheur d’autrui


Henri Cartier-Bresson, Shangai, 1949.

Art. 14. – Chacun sera tenu d’envier le bonheur d’autrui et de lui causer par conséquent tous les désagréments qui dépendront de lui ; et s’il en avait la possibilité et qu’il ne le fît pas, il sera puni suivant le bon vouloir du président.

Art. 22. – Chacun, soit homme, soit femme, afin de se mettre mieux en crédit, devra se vanter de ce qu’il n’a pas et de ce qu’il ne fait pas ; s’il vient à dire la vérité et à découvrir ainsi sa misère ou toute autre chose, il sera puni suivant le bon plaisir du président.

Niccoló Machiavelli, dit Nicolas Machiavel (1469-1527), Règlement pour une société de plaisir, Œuvres complètes (sic), éd. Edmond Barincou, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1952.

mardi 1 août 2006

Existentialisme et pantalon


Christer Strömholm

Comment expliquer que l’existentialisme ne m’ait pas séduit ? Je n’étais peut-être pas tellement loin de choisir une existence qu’ils appellent authentique – au rebours de la vie légère de l’instant, cette vie qu’ils disent banale –, de la choisir, si grande est la pression universelle de l’esprit de sérieux. Dans les temps rudes que nous sommes en train de vivre, il n’existe ni pensée ni art qui ne vous appelle à grande voix : voyons, ne t’esquive pas, n’élude pas, accepte le jeu décisif, assume ta responsabilité ; surtout ne plaisante pas, ne fuis pas, ne te défile pas ! Bon, mais moi, je voulais tout de même essayer de ne pas me mentir au sujet de ma propre existence. Alors je me mis en devoir d’essayer cette vie authentique et d’user d’une loyauté absolue vis-à-vis de l’existence. Eh bien non, ça n’allait pas, car cette authenticité se révélait encore plus mensongère que tout l’arsenal de mes bonds, sauts, feintes et cabrioles pris ensemble. Avec mon tempérament d’artiste, si je ne m’y connais guère en théorie, je possède pas mal de flair lorsqu’il s’agit de style. Lorsque, pour vivre, j’eus recours au maximum de conscience, en essayant d’établir mon existence en elle, je m’aperçus qu’il m’arrivait quelque chose de stupide. Rien à faire ! rien ne marchait. Il est absolument impossible de se plier aux exigences de « l’existence authentique », et de prendre en même temps son café-crème avec des croissants au goûter – non, il n’est pas possible de concilier la « conscience définitive » avec le fait qu’on circule en pantalon et qu’on parle au téléphone. Vous pouvez inventer tout ce que vous voudrez, mettre ce machin à toutes les sauces, il y a là quelque chose d’irréconciliable.

Witold Gombrowicz, Journal 1953-56, traduit du polonais par Allan Kosko, Éditions Christian Bourgois, 1981, rééd. Gallimard 1995.

lundi 31 juillet 2006

Tout passera, tout passera !



Pas lents et bercements, paroles dispersées, nuques qui se détournent pour saisir un propos galant, gorges penchées pour se dérober ou s’offrir, visages inclinées et rieurs (…), tout passera, tout passera ! Comme une société apparaît et disparaît vite sous les arbres centenaires qui mourront eux-mêmes un jour.

Élie Faure, Histoire de l’art, 1919-21.

Un peu moins vivant


Pierre Vidal-Naquet (1930-2006)

Dès après cinquante ans, nous commençons à mourir insensiblement en d’autres morts. Les grands mages, les chamans de notre jeunesse partent l’un après l’autre. Parfois, nous ne pensions déjà plus tellement à eux, ils étaient restés en arrière dans l’histoire, other voices, other rooms nous réclamaient. Ils étaient toujours là, en un sens, mais comme des tableaux qu’on ne regarde plus comme au début, des poèmes qui ne parfument plus que vaguement la mémoire.
C’est alors – chacun a ses ombres chères, ses grands intercesseurs – que survient le jour où le premier d’entre eux envahit horriblement journaux, radio, télé. Peut-être tarderons-nous à comprendre que notre mort aussi a commencé ce jour-là ; c’est une chose que j’ai sue le soir où, pendant un dîner, quelqu’un fit allusion avec indifférence à une nouvelle du bulletin d’informations, Jean Cocteau venait de mourir à Milly-la-Forêt, une partie de moi-même tomba, morte, elle aussi, sur la nappe parmi des phrases conventionnelles.
Les autres ont suivi, toujours de la même façon, la radio ou les journaux, Louis Armstrong, Pablo Picasso, Stravinsky, Duke Ellington, et hier soir, pendant que je toussais dans un hôpital de la Havane, hier soir par la voix d’un ami qui apportait jusqu’à mon lit la rumeur du monde, Charles Chaplin. Je sortirai de cet hôpital, j’en sortirai guéri, cela ne fait aucun doute, mais pour la sixième fois un peu moins vivant.

Julio Cortázar, « Mine de rien, déjà six de moins », Un certain Lucas, trad. Laure Guille-Bataillon, Gallimard, 1979.


Quiconque a vu des masques



Nous sommes trop inattentifs, ou trop occupés de nous-mêmes, pour nous approfondir les uns les autres ; quiconque a vu des masques, dans un bal, danser amicalement ensemble, et se tenir par la main sans se connaître, pour se quitter le moment d’après, et ne plus se voir ni se regretter, peut se faire une idée du monde.

Luc de Clapiers, marquis de Vauvenargues

vendredi 28 juillet 2006

Un jour ou deux, en juillet



On n’est pas seul ni libre ni également disponible. On est comptable d’une histoire. Il existe quelque part un grand registre immatériel mais non pas irréel où nous avons à reporter les choses auxquelles on s’est trouvé mêlé sous peine de n’être jamais quitte, de rester à soi-même une énigme, dolent et sombre, en butte à la mélancolie. Les deux premières générations du siècle qui s’achève ont été empêchées de tracer la mention adéquate dans la colonne appropriée. On ne refait pas le passé. Il ne nous est pas permis d’y revenir par corps. Mais notre esprit le peut et il n’est pas indifférent de savoir exactement ce qui nous manque, dont nous portions la place en creux. On possède alors une certitude négative ainsi qu’un jour ou deux, en juillet, pour retrouver l’endroit où elle persiste et nous appelle, où il suffit de revenir pour être heureux.

Pierre Bergounioux, « Un jour ou deux, en juillet », L'Humanité, 26 août 1999.

Pour comprendre les aventures de la Gauche moderne



Ce qu’on appelle la « Gauche », de nos jours, et en France, n’est donc en réalité que le produit d’un compromis historique particulièrement instable, négocié lors de l’affaire Dreyfus, entre ce socialisme ouvrier — qui, en France, était d’ailleurs plus proudhonien que marxiste — et le camp républicain, c’est-à-dire celui des héritiers de la philosophie des Lumières (et donc, également, de toutes ses ambiguïtés philosophiques), pour lesquels l’unique ennemi, en toutes circonstances, ne pouvait être, par définition, que « l’Ancien régime » : entendons par là, tout ce qui, sous une forme ou une autre, était censé s’opposer aux effets, tenus pour nécessairement émancipateurs, du Progrès scientifique, industriel et « moral ».
Pour comprendre les aventures de la Gauche moderne il suffit donc de se poser le problème suivant : que pouvait devenir cette configuration idéologique instable une fois que les principales puissances de l’Ancien régime auraient été historiquement éliminées (c’est chose faite depuis la Libération) et quand, au prétexte des lois d’airain de l’économie, elle aurait définitivement renoncé à maintenir dans ses programmes officiels « l’utopie » d’une critique radicale du capitalisme moderne (c’est chose faite depuis le début des années quatre-vingt) ? La réponse me paraît simple. Elle ne pouvait devenir que ce qu’elle est devenue : à savoir une simple machine politique destinée à légitimer culturellement, au nom du « Progrès » et de la « modernisation », toutes les fuites en avant de la civilisation libérale.
Or il est clair que dans cette fonction, la Gauche est infiniment mieux armée intellectuellement que toutes les droites de l’univers. Car s’il s’agit seulement, comme c’est désormais le cas, de fonder l’infrastructure psychologique et imaginaire d’un monde entièrement « libre » et modernisé (c’est-à-dire composé d’atomes perpétuellement mobiles et sans autre programme métaphysique que celui de « vivre sans temps morts et jouir sans entraves ») alors les héritiers de Sade et de l’égoïsme stirnérien seront toujours plus compétitifs et plus efficaces que les « conservateurs » de tout acabit. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner (maintenant que toute idée d’une rupture avec la logique destructrice du capitalisme est partout présentée comme « utopique », « totalitaire », voire — crime de pensée suprême — « populiste ») si cette Gauche moderne, ou « libérale-libertaire », qui contrôle désormais à elle seule l’industrie de la bonne conscience (et domine, à ce titre, presque tous les secteurs du Spectacle et de la « culture jeune » qui en est le principe d’unification), constitue d’ores et déjà la forme idéologique la plus efficace et la plus appropriée, pour préparer, accompagner, et célébrer, les terribles développements à venir de l’Économie se déployant pour elle-même.

Jean-Claude Michéa, Impasse Adam Smith, Éditions Climats, 2002.

Défense sera faite d’observer jamais le silence

Défense sera faite d’observer jamais le silence : plus on jasera, et plus confusément, et plus ce sera louable, et celui qui le premier cessera de parler devra être houspillé par tous les autres membres de la société jusqu’à ce qu’il dise les motifs qui l’ont obligé à se taire.

Niccoló Machiavelli, dit Nicolas Machiavel (1469-1527), Règlement pour une société de plaisir, art. 12, Œuvres complètes (sic), éd. Edmond Barincou, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1952.

mercredi 26 juillet 2006

Nos jours maintenant sont noir et blanc



Nerval, pour nous, ce n’est pas une œuvre, ce n’est même pas un effort abandonné pour faire passer dans une œuvre qui se dérobe une expérience qui serait obscure, étrangère ou rétive. Nerval, c’est, sous nos yeux aujourd’hui, un certain rapport continu et déchiqueté au langage : d’entrée de jeu, il a été happé en avant de lui-même par l’obligation vide d’écrire. Obligation qui ne prenait tour à tour la forme de romans, d’articles, de poèmes, de théâtre que pour être aussitôt ruinée et recommencée. Les textes de Nerval ne nous ont pas laissé les fragments d’une œuvre mais le constat répété qu’il faut écrire ; qu’on ne vit et qu’on ne meurt que d’écrire. De là cette possibilité et cette impossibilité jumelles d’écrire et d’être, de là cette appartenance de l’écriture et de la folie que Nerval a fait surgir aux limites de la culture occidentale — à cette limite qui est creux et cœur. Comme une page imprimée, comme la dernière nuit de Nerval, nos jours maintenant sont noir et blanc.

Michel Foucault, « L’obligation d’écrire », Arts : lettres, spectacles, musiques, n° 980, 11-17 novembre 1964.

Les plus petits pieds


Claire Wendling

Il sera nommé un maître de jeu, tout à tour homme ou femme, dont les fonctions dureront huit jours. En cette charge se succèderont par rang de taille, côté hommes, les plus longs nez, côtés dames, les plus petits pieds.

Niccoló Machiavelli, dit Nicolas Machiavel (1469-1527), Règlement pour une société de plaisir, art. 2, Œuvres complètes (sic), éd. Edmond Barincou, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1952.

jeudi 20 juillet 2006

Dans mon souvenir elle se ramasse aujourd’hui sur elle-même si serrée

Mon grand-père avait coutume de dire : « La vie est étonnament brève. Dans mon souvenir elle se ramasse aujourd’hui sur elle-même si serrée que je comprends à peine qu’un jeune homme puisse se décider à partir à cheval pour le plus proche village sans craindre que – tout accident écarté – une existence ordinaire et se déroulant sans heurts ne suffise pas, de bien loin, même pour cette promenade. »

Franz Kafka, « Le plus proche village », trad. Alexandre Vialatte.


Ron Evans, Farm Dog, Arkansas, 1997

Le beau style l'indispose


Henri Cartier-Bresson, Henri Matisse, 1944

Monsieur Songe quand il croit avoir bien tourné une phrase se défend mollement de l'admirer et puis finalement la méprise. Le beau style l'indispose. Mais que faire d'autre que de s'y exténuer lorsqu'on ne l'aime plus ? Ecrire mal ? Plus la force.

Robert Pinget, Le Harnais, éditions de Minuit, 1984.

Il s’étonnait que les chats



Il s’étonnait que les chats eussent la peau percée de deux trous précisément à la place des yeux.

Georg Christoph Lichtenberg

samedi 15 juillet 2006

Je suis toujours dans le cirque d’Oklahoma



Je n’ai aucun souvenir de cette année-là sauf qu’il y eut des élections et que quelqu’un, par une nuit qui me parut infinie, jura et rejura que j’étais catalan. Je passai mon chemin. Je tournai au coin d’une rue. La tramontane soufflait fort, et je me souvins que dans ma jeunesse je désirais être beaucoup de personnes et beaucoup de lieux à la fois, car n’être qu’une seule personne me semblait bien peu. En tournant à un autre coin de rue et en me faisant fouetter plus violemment que jamais par le vent, je constatai quelque chose que je soupçonnais depuis longtemps. Nous sommes trop semblables à nous-mêmes, et nous courons le risque de finir par trop nous ressembler. À mesure qu’on avance dans la vie, les mêmes manies, le même personnage insignifiant se figent. Je tournai encore à un coin de rue et depuis je ne me suis pas réveillé de ce cauchemar qui consiste à se réveiller d’un cauchemar et à voir que je suis toujours dans le cirque d’Oklahoma, et qu’il n’y a pas d’issue.

Enrique Vila-Matas, Hijos sin hijos (1993), trad. par André Gabastou, Enfants sans enfants, Christian Bourgois, 1999.

Ni les extrêmes sans espérance, ni les amours brutaux, ni les sévérités âpres

Rien ne nous plaît que le combat, mais non pas la victoire : on aime à voir les combats des animaux, non le vainqueur acharné sur le vaincu ; que voulait-on voir, sinon la fin de la victoire ? Et dès qu’elle arrive, on en est saoul. Ainsi dans le jeu. Ainsi, dans la recherche de la vérité, on aime à voir, dans les disputes, le combat des opinions ; mais, de contempler la vérité trouvée, point du tout ; pour la faire remarquer avec plaisir, il faut la faire voir naître de la dispute. De même, dans les passions, il y a du plaisir à voir deux contraires se heurter ; mais, quand l’une est maîtresse, ce n’est plus que brutalité. Nous ne cherchons jamais les choses, mais la recherche des choses. Ainsi, dans les comédies, les scènes contentes, sans crainte, ne valent rien, ni les extrêmes sans espérance, ni les amours brutaux, ni les sévérités âpres.

Blaise Pascal, Pensées (1670).

La domination produit les hommes dont elle a besoin



La domination produit les hommes dont elle a besoin, c’est-à-dire qui aient besoin d’elle ; et toutes les prétendues commodités de la vie moderne, qui en font la gêne perpétuelle, s’expliquent assez par cette formule que l’économie flatte la faiblesse de l’homme pour faire de l’homme faible son consommateur, son obligé ; son marché captif qui ne peut plus se passer d’elle : une fois les ressorts de sa nature humaine détendus ou faussés, il est incapable de désirer autre chose que les appareils qui représentent et sont à la place des facultés dont il a été privé. La fourniture lui en devient un droit imprescriptible et inaliénable : elles sont toutes ensemble la qualité de son être, dont la privation l’anéantirait sans aucun doute. Il n’y a aucune faculté qui puisse se conserver si elle ne s’exerce et toutes se tiennent et sont tellement subordonnées qu’on ne peut en limiter aucune sans que les autres ne s’en ressentent : l’homme affaibli ne peut pas imaginer autrement son existence pour la raison que ce sont désormais les images qu’on lui projette en livret d’accompagnement qui lui tiennent lieu d’imagination de la vie possible.

Baudouin de Bodinat, La Vie sur terre. Réflexions sur le peu d'avenir que contient le temps où nous vivons, tome premier, Editions de l'Encyclopédie des nuisances, 1996.

vendredi 7 juillet 2006

Il y a trois sujets à traiter

Il y a trois sujets à traiter : l’amour, la mort et les mouches. Depuis que l’homme existe, ce sentiment, cette peur et la présence de ces insectes n’ont cessé de l’accompagner. Je laisse les autres traiter les deux premiers sujets. Moi, je m’occupe des mouches, qui sont bien meilleures que les hommes mais pas meilleures que les femmes.

(…) Toi, regarde la mouche. Observe, réfléchis.

Augusto Monterroso, Mouvement perpétuel (1974), trad. Christine Monot, Éditions du Passage du Nord-Ouest, 2004.

Henry Horenstein, Harbor Seal

Cependant parler


Brad Temkin, Co. Antrim, Northern Ireland, 1991

Orphée ne peut se retourner, il doit aller de l’avant et chanter ce qu’il désire sans le considérer : toute parole juste ne peut être qu’une esquive profonde ; le problème en effet pour quelqu’un qui croit le langage excessif (empoisonné de socialité, de sens fabriqués) et qui veut cependant parler (refusant l’ineffable), c’est de s’arrêter avant que ce trop de langage ne se forme : prendre de vitesse le langage acquis, lui substituer un langage inné antérieur à toute conscience et doué cependant d’une grammaticalité irréprochable.

Roland Barthes, Sollers, écrivain, Le Seuil, 1979.

Il y avait chez eux d’autres agréments qui me prenaient davantage le cœur



Il y avait chez eux d’autres agréments qui me prenaient davantage le cœur : c’était de causer et de rire avec eux, c’était les complaisances d’une bienveillance mutuelle, la lecture en commun des livres bien écrits, les plaisanteries, les égards réciproques ; quelquefois un désaccord sans rancune, comme on en a avec soi-même, dissentiments rarissimes qui sont le sel d’une entente habituelle ; c’était d’instruire et d’être instruit tour à tour ; le regret impatient des absents, l’accueil joyeux fait a ceux qui arrivent. Ces témoignages et d’autres de même sorte, qui s’échappent des coeurs aimants et aimés, par le visage, la langue, les yeux, par mille gestes gracieux sont comme un foyer ou les âmes se fondent et de plusieurs n’en font qu’une seule.

Saint Augustin, Les Confessions, livre IV, chap. 8, traduit du latin par Joseph Trabucco, éditions Garnier frères, 1964.

Rien fait

C’est un terrible avantage de n’avoir rien fait, mais il ne faut pas en abuser.

Antoine de Rivarol (1753-1801)