mercredi 26 novembre 2014

D’une lettre jetée sur la table

D’une lettre jetée sur la table s’échappe une ligne qui court sur la veine d’une planche et descend le long d’un pied. Si l’on regarde attentivement on s’aperçoit qu’à terre la ligne suit les lames du parquet, remonte le long du mur, entre dans une gravure de Boucher, dessine l’épaule d’une femme allongée sur un divan et enfin s’échappe de la pièce par le toit pour redescendre dans la rue par le câble du paratonnerre. Là, il est difficile de la suivre à cause du trafic mais si l’on s’en donne la peine, on la verra remonter sur la roue d’un autobus arrêté qui va au port. Là, elle descend sur le bas de nylon de la plus blonde passagère, entre dans le territoire hostile des douanes, rampe, repte et zigzague jusqu’au quai d’embarquement, puis (mais il n’est pas facile de la voir, seuls les rats peuvent la suivre) elle monte sur le bateau aux sonores turbines, glisse sur les planches du pont de première classe, franchit avec difficulté la grande écoutille et, dans une cabine où un homme triste boit du cognac et écoute la sirène du départ, elle remonte la couture de son pantalon, gagne son pull-over, se glisse jusqu’au coude, et, dans un dernier effort, se blottit dans la paume de sa main droite qui juste à cet instant saisit un revolver.

Julio Cortázar, « Les lignes de la main », Cronopes et fameux (1962), traduit de l’espagnol par Laure Guille-Bataillon, Gallimard, 1977.

mardi 25 novembre 2014

Et l’océan tout entier

Ce que l’on a perdu, ce que l’on aurait dû vouloir, ce que l’on a obtenu et gagné par erreur ; ce que nous avons aimé pour le perdre ensuite, en constatant alors, après l’avoir perdu et l’aimant pour cela même, que tout d’abord nous ne l’aimions pas ; ce que nous nous imaginions penser, alors que nous sentions ; ce qui était un souvenir, alors que nous croyions à une émotion ; et l’océan tout entier, arrivant, frais et sonore, du vaste fond de la nuit tout entière, écumait délicatement sur la grève, tandis que se déroulait ma promenade nocturne au bord de la mer...

Fernando Pessoa, Livro do Desassossego por Bernardo Soares, Le Livre de l’intranquillité de Bernardo Soares, § 95, traduit du portugais par Françoise Laye, Christian Bourgois, 1999.

lundi 24 novembre 2014



Odilon Redon, Alsace ou Moine lisant, 1914.

dimanche 23 novembre 2014

De la pensée d’un cheval à celle d’un cavalier, et de là à la pensée de la guerre

[La mémoire] n’est rien d’autre en effet qu’un certain enchaînement d’idées, enveloppant la nature de choses extérieures au Corps humain, qui se fait suivant l’ordre et l’enchaînement des affections de ce Corps. Je dis : 1° que c’est un enchaînement de ces idées seulement qui enveloppent la nature de choses extérieures au Corps humain, non d’idées qui expliquent la nature de ces mêmes choses, car ce sont, en réalité [...], des idées des affections du Corps humain, lesquelles enveloppent à la fois sa nature propre et celle des corps extérieurs. Je dis : 2° que cet enchaînement se fait suivant l’ordre et l’enchaînement des affections du Corps humain pour le distinguer de l’enchaînement d’idées qui se fait suivant l’ordre de l’entendement, enchaînement en vertu duquel l’Âme perçoit les choses par leurs premières causes et qui est le même dans tous les hommes. Nous connaissons clairement par là pourquoi l’Âme, de la pensée d’une chose, passe aussitôt à la pensée d’une autre qui n’a aucune ressemblance avec la première, comme par exemple un Romain, de la pensée du mot pomum, passera aussitôt à la pensée d’un fruit qui n’a aucune ressemblance avec ce son articulé, n’y ayant rien de commun entre ces choses, sinon que le Corps de ce Romain a été souvent affecté par les deux, c’est-à-dire que le même homme a souvent entendu le mot pomum, tandis qu’il voyait le fruit, et ainsi chacun passera d’une pensée à une autre, suivant que l’habitude a en chacun ordonné dans le corps les images des choses. Un soldat, par exemple, ayant vu sur le sable les traces d’un cheval, passera aussitôt de la pensée d’un cheval à celle d’un cavalier, et de là à la pensée de la guerre, etc. Un paysan, au contraire, passera de la pensée d’un cheval à celle d’une charrue, d’un champ, etc. ; et ainsi chacun, suivant qu’il est habitué à joindre les images des choses de telle ou telle manière, passera d’une même pensée à telle ou telle autre

Baruch Spinoza, Ethica, traduit du latin par Charles Appuhn, Garnier, 1929.

vendredi 21 novembre 2014

Il avait bien des visions dans sa tête



Naudæana et Patiniana ou singularitez remarquables prises des conversations de Mess. Naudé & Patin [par Antoine Lancelot], Paris, chez Florentin & Pierre Delaulne, rue S. Jâcques à l’Empereur et au Lion d’or, 1701.

jeudi 20 novembre 2014

À cheval sur rien

C’est ainsi que j’avançais immobile dans ma vie à cheval sur rien comme il arrive dans le désir.

Pascal Quignard, Les Désarçonnés, Grasset, 2012.

mercredi 19 novembre 2014

Tes deux pieds



Das Glück begreifen, daß der Boden, auf dem du stehst, nicht größer sein kann, als die zwei Füße ihn bedecken.

Franz Kafka,  [Aphorismen], Betrachtungen über Sünde, Leid, Hoffnung und den wahren Weg.

Le bonheur, c’est de comprendre que la place que tu occupes ne peut être plus grande que ce que peuvent recouvrir tes deux pieds.

Aphorismes, 24, traduit de l’allemand par Guy Fillion, Joseph K, 2011.

Comprendre la chance que le sol sur lequel tu te tiens ne peut être plus large que les deux pieds qui le couvrent.

Journal intime, suivi de Esquisses d’une autobiographie, Considérations sur le péché, Méditations, traduit de l’allemand par Pierre Klossowski, Grasset, 1945.

Saisir cette chance que le sol où tu te tiens ne peut être plus grand que ne couvrent tes deux pieds.

Réflexions sur le péché, la souffrance, l’espérance et le vrai chemin, traduit de l’allemand par Bernard Pautrat, Rivages, 2001.

dimanche 16 novembre 2014

vendredi 7 novembre 2014

Sois un taon sur le dos d’un cheval

Un jour son démon dit à Socrate : « Sois un taon sur le dos d’un cheval. » C’est Socrate qui après coup traduisit de façon absurde les mots profonds que son démon avait prononcés. Il crut que cela voulait dire : « Deviens un philosophe dans les rues de la cité. Pique le cerveau de tes concitoyens échoppe après échoppe. Meurs pour le renom de ta ville. » Or, son démon s’était contenté de lui dire : « Sois un taon sur le dos d’un cheval. »

Pascal Quignard, Les Désarçonnés, Grasset, 2012. 

jeudi 6 novembre 2014

Opaca secreta (2)

Ergo igitur cum in isto cogitationis salo fluctuarem aliquanto longius frondosi nemoris convallem umbrosam, cuius inter varias herbulas et laetissima virecta fungentium rosarum mineus color renidebat. Iamque apud mea usquequaque ferina praecordia Veneris et Gratiarum lucum illum arbitrabar, cuius inter opaca secreta floris genialis regius nitor relucebat. Tunc invocato hilaro atque prospero Eventu cursu me concito proripio, ut hercule ipse sentirem non asinum me verum etiam equum currulem nimio velocitatis effectum. Sed agilis atque praeclarus ille conatus fortunae meae scaevitatem anteire non potuit. Iam enim loco proximus non illas rosas teneras et amoenas, madidas divini roris et nectaris, quas rubi felices beatae spinae generant, ac ne convallem quidem usquam nisi tantum ripae fluvialis marginem densis arboribus septam video. Hae arbores in lauri faciem prolixe foliatae pariunt in odor) modum floris [inodori] porrectos caliculos modice punicantes, quos equidem flagrantis minime rurestri vocabulo vulgus indoctum rosas laureas appellant quarumque cuncto pecori cibus letalis est.

Apuleius, Metamorphoseon libri XI, liber IV.


Tandis que je me perdais dans un océan de réflexions, je crus voir à quelque distance un vallon boisé, formant un épais ombrage. De loin, mes yeux étaient réjouis d'une délicieuse verdure, émaillée de mille fleurs, parmi lesquelles tranchait vivement l'incarnat de la rose. (2) Mon imagination n'était pas encore abrutie: aussi se peignit-elle soudain le bocage favori de Vénus et des Grâces, et, sous son mystérieux feuillage, la fleur consacrait à la déesse s'épanouissant dans tout son éclat royal. (3) Invoquant donc le dieu du Succès, je pars au galop, avec la vitesse, non plus d'un âne, mais d'un cheval de course lancé à fond de train. (4) Vain effort ! rien ne servait contre ma mauvaise fortune. (5) J'approche ; adieu les roses ! adieu ces tendres et délicates fleurs, arrosées de nectar et d'ambroisie! adieu le divin buisson et ses mystiques épines! adieu même le vallon ! (6) Je ne vois plus que l'encaissement d'une petite rivière, bordée d'une rangée d'arbres touffus, (7) de ces arbres à feuilles oblongues, imitant celles du laurier, et dont la fleur au calice allongé, d'un rouge pâle, (8) et complètement inodore, n'en a pas moins usurpé dans le rustique vocabulaire le nom de laurier-rose. C'est pour tout animal une nourriture mortelle.

Apulée, L’Âne d'or ou les Métamorphoses, livre IV, traduit du latin sous la direction de Désiré Nisard, Paris, 1865.

mercredi 5 novembre 2014

Opaca secreta (1)

Neque enim frustra scribi voluisti tot paginarum opaca secreta ; aut non habent illae silvae cervos  suos recipientes se in eas et resumentes, ambulantes et pascentes, recumbentes et ruminantes.

Augustin d’Hippone (Aurelius Augustinus), dit saint Augustin, Confessions, livre XI, chapitre 2.

Ce n’est pas pour rien (frustra) que vous avez voulu que fussent écrites tant de pages profondément mystérieuses (opaca et secreta) : ces forêts-là n’ont-elles pas aussi leurs cerfs qui s’y réfugient, s’y rassurent, y paissent, s’y couchent, y ruminent ?

Pascal Quignard, Les Désarçonnés, Grasset, 2012.

samedi 1 novembre 2014

Un cheval te porte, telle est la métaphore

Nietzsche a écrit : « Un cheval te porte, telle est la métaphore. » Après les transferts qui transforment les aparlants qui crient très fort en prête-noms qui parlent sans fin, les métaphores définissent les chevaux qui font aller à toute vitesse au sein du langage, sautant de pierre en pierre, de visage en visage, de mot en mot, de texte en texte, d’image en image, comme dans les rêves.

Ce fut l’œil du cheval que monte Antonio Giulio Brignole qui bouleversa Nietzsche à Gênes. Il le nota aussitôt sur son carnet, en 1877, sortant du palazzo Rosso.
Van Dyck peignit cet œil en 1621.
Nietzsche note simplement que l’œil du cheval de Van Dyck est « plein d’orgueil » et que sa vision l’a « remis d’un coup sur pied » alors qu’il se trouvait en pleine dépression. Onze ans plus tard, en avril 1888, Nietzsche loue une chambre au 6 via Carlo Alberto à Turin. Quand il sort, il traverse la place, il emprunte la contre-allée, il suit la rive du Pô. Le 3 janvier 1889, Piazza Carlo Alberto, devant la fontaine, il regarde un vieux cheval humilié que son propriétaire frappe avec violence. Le cheval regarde Nietzsche avec un tel air de douleur que ce dernier, court vers lui, l’enlace et perd à jamais l’esprit.

Pascal Quignard, Les Désarçonnés, Grasset, 2012.

mardi 28 octobre 2014

Je congnois tout, fors que moy-mesme

Je congnois bien mouches en laict ;
Je congnois à la robe l’homme ;
Je congnois le beau temps du laid ;
Je congnois au pommier la pomme ;
Je congnois l’arbre à veoir la gomme ;
Je congnois quand tout est de mesme ;
Je congnois qui besongne ou chomme ;
Je congnois tout, fors que moy-mesme.

Je congnois pourpoinct au collet ;
Je congnois le moyne à la gonne ;
Je congnois le maistre au valet ;
Je congnois au voyle la nonne ;
Je congnois quand piqueur jargonne ;
Je congnois folz nourriz de cresme ;
Je congnois le vin à la tonne ;
Je congnois tout, fors que moy-mesme.

Je congnois cheval du mulet ;
Je congnois leur charge et leur somme ;
Je congnois Bietrix et Bellet ;
Je congnois gect qui nombre et somme ;
Je congnois vision en somme ;
Je congnois la faulte des Boesmes ;
Je congnois filz, varlet et homme ;
Je congnois tout, fors que moy-mesme.

Prince, je congnois tout en somme ;
Je congnois coulorez et blesmes ;
Je congnois mort qui nout consomme ;
Je congnois tout, fors que moy-mesme.

François Villon, Ballade des menus propos.

lundi 27 octobre 2014

Avec ces pieds

Si je devais mourir, laissez-moi une chemise et surtout ne me chaussez pas les pieds. Avec ces pieds que j’ai préparés pendant toute ma vie, que j’ai entretenus, que j’ai sauvés de la pourriture et du gel, avec eux, je ne suis pas désemparé sur la terre crue.

Eugène Savitzkaya, Sang de chien, éditions de Minuit, 1988.

dimanche 26 octobre 2014

Il pleuvait dans leurs têtes des coups insatiables

Le peu de chemin qu’il leur restait à faire, ils en firent la plus grande partie en silence, tantôt exposés à la pleine fureur des vents, tantôt par des zones calmes. Mercier essayait d’embrasser dans leur plénitude les conséquences pour eux de ce qui s’était produit, et Camier essayait de trouver un sens à la phrase qu’il venait d’entendre. Mais ils n’arrivaient pas, Mercier à concevoir leur bonheur, Camier à mener son exégèse à bien, car ils étaient fatigués, ils avaient besoin de dormir, le vent les faisait chanceler et, pour comble de désagrément, il pleuvait dans leurs têtes des coups insatiables.

Samuel Beckett, Mercier et Camier (1946), éditions de Minuit, 1970.  

http://www.onb.ac.at/images/Cilli_Wang_Mosquito_Foto.jpg

Cilli Wang, Mosquito, Foto aus einem Kabarettprogram, Österreichische Nationalbibliothek.

samedi 25 octobre 2014

Moi j’avais envie de crever mais on ne peut pas crever chaque fois qu’il y a une raison, on n’en finirait plus.

Émile Ajar [Romain Gary], L’Angoisse du roi Salomon, Mercure de France, 1979.

vendredi 24 octobre 2014

Juste le sentiment du temps qui meurt

On raconte qu’il jouait de la clarinette et imitait les oiseaux, les dindons, les grenouilles. C’est peut-être vrai. Sa fantaisie est indiscutable, mais on a dû sans doute un peu broder. Il photographiait le sourire des jeunes filles, mais de ces photographies-là, pas une n’est restée. Il notait tout, le temps qu’il faisait, les vêtements qu’il portait, les faits divers du jour, combien de litres de lait sa ferme avait vendus, tout et rien. Pour lui les moindres détails avaient leur importance. Mais l’essentiel de sa vie s’était concentré dans les yeux. Wilson était tout entier dans le regard, comme si vivre consistait à voir, à regarder, comme s’il était hanté par le visible, qu’il y cherchait quelque chose éperdument. Mais quoi ? Peut-être rien. Juste le sentiment du temps qui meurt, des formes qui défaillent.

Éric Vuillard, Tristesse de la terre. Une histoire de Buffalo Bill Cody, Actes Sud, 2014.

mardi 14 octobre 2014

La caractéristique principale de l’ « être sans destin »

La caractéristique principale de l’ « être sans destin » est l’absence totale de lien entre l’existence et la vie réelle. Une existence sans être, ou plutôt, un être sans existence. C’est la grande nouveauté du siècle.

Imre Kertész, Mentés másként (2011), Sauvegarde : Journal 2001-2003, traduit du hongrois par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba, Actes Sud, 2012.



Ödön von Horváth, Porträtfoto mit Hut, um 1938, Österreichische Nationalbibliothek.

lundi 13 octobre 2014

En 1938, Ödön von Horváth a trente-sept ans

En 1938, Ödön von Horváth a trente-sept ans. Il ne grandit plus qu’en largeur et mesure un mètre quatre-vingt-quatre. C’est un auteur dramatique à succès. Ses pièces les plus connues sont Légendes de la forêt viennoise, La Nuit italienne et Don Juan revient de guerre. Fuyant l’Allemagne nazie, il quitte l’Europe, traverse l’Autriche, la Hongrie, la Yougoslavie, la Tchécoslovaquie, l’Italie et la Suisse. De Zurich, il gagne Bruxelles où une Gitane lui lit les lignes de la main ; un coup de théâtre l’attend à Paris. Il a rendez-vous avec un cinéaste qui veut porter à l’écran son roman Jeunesse sans Dieu. Au Quartier latin, il loge à l’hôtel de l’Univers, une modeste pension. Ce 1er juin est étouffant. Von Horváth descend les Champs-Élysées. En fin d’après-midi, un violent orage éclate. Il s’abrite dans les bosquets. Un marronnier centenaire s’affale, blesse plusieurs passants et tue sur le coup l’écrivain au crâne fendu par une branche. Cette fin tragique illustre au mot près l’épilogue du Pays natal (1927) : « Ce qui est vermoulu doit s’effondrer et si moi-même j’étais vermoulu, je m’effondrerais et je crois que je ne verserais aucune larme. »

Patrick Roegiers, La traversée des plaisirs, Grasset, 2014.

vendredi 10 octobre 2014

Elle pleure pour rien

J’avais sorti de ma poche, machinalement, les photos de nous que je voulais montrer à Freddie, et parmi celles-ci, la photo de Gay Orlow, petite fille. Je n’avais pas remarqué jusque-là qu’elle pleurait. On le devinait à un froncement de ses sourcils. Un instant, mes pensées m’ont emporté loin de ce lagon, à l’autre bout du monde, dans une station balnéaire de la Russie du Sud où la photo avait été prise, il y a longtemps. Une petite fille rentre de la plage, au crépuscule, avec sa mère. Elle pleure pour rien, parce qu’elle aurait voulu continuer de jouer. Elle s’éloigne. Elle a déjà tourné le coin de la rue, et nos vies ne sont-elles pas aussi rapides à se dissiper dans le soir que ce chagrin d’enfant ?

Patrick Modiano, Rue des Boutiques obscures, Gallimard, 1978. 

La ville était déserte

Le samedi 19 septembre, le lendemain du départ de Dora et de son père, les autorités d’occupation imposèrent un couvre-feu en représailles à un attentat qui avait été commis au cinéma Rex. Personne n’avait le droit de sortir, de trois heures de l’après-midi jusqu’au lendemain matin. La ville était déserte, comme pour marquer l’absence de Dora.
Depuis, le Paris où j’ai tenté de retrouver sa trace est demeuré aussi désert et silencieux que ce jour-là. Je marche à travers les rues vides. Pour moi elles le restent, même le soir, à l’heure des embouteillages, quand les gens se pressent vers les bouches de métro. Je ne peux pas m’empêcher de penser à elle et de sentir un écho de sa présence dans certains quartiers. L’autre soir, c’était près de la gare du Nord.
J’ignorerai toujours à quoi elle passait ses journées, où elle se cachait, en compagnie de qui elle se trouvait pendant les mois d’hiver de sa première fugue et au cours des quelques semaines de printemps où elle s’est échappée à nouveau. C’est là son secret. Un pauvre et précieux secret que les bourreaux, les ordonnances, les autorités dites d’occupation, le Dépôt, les casernes, les camps, l’Histoire, le temps – tout ce qui vous souille et vous détruit – n’auront pas pu lui voler.

Patrick Modiano, Dora Bruder, Gallimard, 1997.

jeudi 9 octobre 2014

L'empreinte de nos pas

Drôles de gens. De ceux qui ne laissent sur leur passage qu’une buée vite dissipée. Nous nous entretenions souvent, Hutte et moi, de ces êtres dont les traces se perdent. Ils surgissent un beau jour du néant et y retournent après avoir brillé de quelques paillettes. Reines de beauté. Gigolos. Papillons. La plupart d’entre eux, même de leur vivant, n’avaient pas plus de consistance qu’une vapeur qui ne se condensera jamais. Ainsi, Hutte me citait-il en exemple un individu qu’il appelait l’« homme des plages ». Cet homme avait passé quarante ans de sa vie sur des plages ou au bord de piscines, à deviser aimablement avec des estivants et de riches oisifs. Dans les coins et à l’arrière-plan de milliers de photos de vacances, il figure en maillot de bain au milieu de groupes joyeux mais personne ne pourrait dire son nom et pourquoi il se trouve là. Et personne ne remarqua qu’un jour il avait disparu des photographies. Je n’osais pas le dire à Hutte mais j’ai cru que l’« homme des plages » c’était moi. D’ailleurs je ne l’aurais pas étonné en le lui avouant. Hutte répétait qu’au fond, nous sommes tous des « hommes des plages » et que « le sable – je cite ses propre termes – ne garde que quelques secondes l’empreinte de nos pas ».

Patrick Modiano, Rue des Boutiques obscures, Gallimard, 1978.

mercredi 8 octobre 2014

Aucun monde de mots ne créa son monde de choses


La destruction d’un peuple se fait toujours par étapes, et chacune est, à sa manière, innocente de la précédente. Le spectacle, qui s’empara des Indiens aux derniers instants de leur histoire, n’est pas la moindre des violences. Il fixe dans l’oubli notre assentiment initial. Partout, le premier amour n’a duré qu’une minute. Puis, chaque fois, se produisit la même incontrôlable destruction. Et aucun monde de mots ne créa son monde de choses.

Éric Vuillard, Tristesse de la terre. Une histoire de Buffalo Bill Cody, Actes Sud, 2014.

mardi 23 septembre 2014

 

Emil Hesse Burri, Walter Benjamin, Bertolt Brecht, Wilhelm Speyer, Marie Speyer, Le Lavandou 1931.

lundi 22 septembre 2014

C’est là qu’on voudrait se coucher

Un chemin encore carrossable traverse la haute lande. C’est l’ancien chemin des armées. Il coupe à travers de vastes tourbières, à cinq cents mètres d’altitude, mille si vous aimez mieux. Il ne dessert plus rien. Quelques forts en ruines, quelques maisons en ruines. La mer n’est pas loin, les vallées qui descendent vers l’est permettent de la voir, elle n’a guère plus de couleur que le ciel qui n’en a guère, elle est comme une cimaise. Dans les plis de la lande des lacs sont cachés, il faut quitter la route pour les voir, de petits sentiers y mènent, de hautes falaises les surplombent. Tout semble plat, ou en pentes douces, et cependant on passe tout près de hautes falaises, sans en soupçonner l’existence. De granit, par-dessus le marché. Étrange pays. C’est à l’Ouest que la chaîne atteint son maximum, ses pics font lever les yeux aux plus moroses, ces pics d’où l’on voit la plaine sans horizon, les célèbres pâturages, la vallée d’or. Devant eux la route serpente à perte de vue, vers le sud. Elle monte, mais on ne le dirait pas. Personne ne passe plus par ici, sinon les maniaques du pittoresque, ou de la marche à pied. Déguisée par la brande la tourbière attire, avec une attirance à laquelle les mortels ont du mal à résister. Puis elle les engloutit, ou le brouillard descend. La ville non plus n’est pas loin, il est des endroits d’où l’on voit ses lumières la nuit, sa lumière plutôt, et le jour sa fumée. On distingue même, par temps très clair, les môles du port, des deux ports, ils avancent bras minuscules dans la mer vitreuse, on les sait à plat mais on les voit levés. On voit les îles et les promontoires, il s’agit seulement de se retourner au bon endroit, et la nuit bien entendu les phares, à feux fixes et tournants. Le ciel même bleu semble plus bas, vu de ce plateau, on a beau se raisonner, l’impression demeure. C’est là qu’on voudrait se coucher, dans un creux bien tapissé de bruyère sèche, et s’endormir, une dernière fois, un après-midi. Il ferait du soleil, la tête serait parmi la vie minutieuse des tiges et des corolles, on s’endormirait vite, on quitterait vite des choses charmantes. C’est un ciel sans oiseaux, quelques oiseaux de proie tout au plus, pas d’oiseaux-oiseaux. Fin du passage descriptif.

Samuel Beckett, Mercier et Camier (1946), éditions de Minuit, 1970. 

dimanche 21 septembre 2014

[...] la réalité même, si elle est nécessaire, n’est pas complètement prévisible. Ceux qui apprennent sur la vie d’un autre quelque détail exact en tirent aussitôt des conséquences qui ne le sont pas et voient dans le fait nouvellement découvert l’explication de choses qui précisément n’ont aucun rapport avec lui.

Marcel Proust, À la recherche du temps perdu. La Prisonnière, Gallimard, 1923.

jeudi 11 septembre 2014

Décidément, avoir des ennemis n’est pas une sinécure

Nous employons le plus clair de nos veilles à dépecer en pensée nos ennemis, à leur arracher les yeux et les entrailles, à presser et vider leurs veines, à piétiner et broyer chacun de leurs organes, tout en leur laissant par charité la jouissance de leur squelette. Cette concession faite, nous nous calmons, et, recrus de fatigue, glissons dans le sommeil. Repos bien gagné après tant d’acharnement et de minutie. Nous devons du reste récupérer des forces pour pouvoir la nuit suivante recommencer l’opération, nous remettre à une besogne qui découragerait un Hercule boucher. Décidément, avoir des ennemis n’est pas une sinécure.

Emil Cioran, Histoire et Utopie, Gallimard, 1960.

mercredi 3 septembre 2014

Les désirs sont déjà des souvenirs

Il vient à l’homme qui chevauche longtemps au travers de terrains sauvages, le désir d’une ville. Pour finir, il arrive à Isidora, une ville où les palais ont des escaliers en colimaçon incrustés de coquillages marins, où l’on fabrique lunettes et violons dans les règles de l’art, où lorsque l’étranger hésite entre deux femmes il en rencontre toujours une troisième, où les combats de coqs dégénèrent en rixes sanglantes mettant aux prises les parieurs. C’est à tout cela qu’il pensait quand il avait le désir d’une ville. Isidora est donc la ville de ses rêves : à une différence près. Dans son rêve, la ville le comprenait lui-même, jeune ; il parvient à Isidora à un âge avancé. Il y a sur la place le petit mur des vieux qui regardent passer la jeunesse ; lui-même y est assis, parmi les autres. Les désirs sont déjà des souvenirs.

Italo Calvino, Le città invisibili, 1972, Les Cités invisibles, traduit de l'italien par Jean Thibaudeau, Le Seuil, 1974.

samedi 23 août 2014

Le scepticisme, disent les Anglais, commence quand, assis dans une église entre un flic et une bonne sœur, vous constatez que votre portefeuille a disparu.

Roland Jaccard, Cioran et compagnie, Presses universitaires de France, 2005.

jeudi 3 juillet 2014

 

August Sander, Secrétaire à la Radio ouest-allemande à Cologne, 1931. 

Je sentais par la force de mes investigations, leur désordre, leur hasard, leur énigme, que la photographie est un art peu sûr, tout comme le serait (si on se mettait en tête de l’établir) une science des corps désirables ou haïssables.

Roland Barthes, La Chambre claire, 1980.

dimanche 29 juin 2014

Plutôt que dépeuplées ses photographies sont silencieuses



Plutôt que dépeuplées ses photographies sont silencieuses. D’un silence particulier, atgétien ; en quoi la lumière des longues secondes d’exposition se convertit, qui détache l’image du monde ambiant et lui fait comme un reliquaire. Silence qui va jusqu’à des nettetés de visions, impératives et soudaines, comme si l’on avait ôté le langage dans le cerveau d’un fou. [...]
Cette immobilité et ce silence, ce présent, ne sont pas d’un temps suspendu, fixé ; de ce temps dont nous disons étourdiment qu’il passe, qu’il s’écoule ; mais le temps lui même, immobile, au sein de quoi tout passe. Le temps n’est pas ce qui use les choses et fait vieillir la vie, il est ce qu’engendre la fatigue des choses, la croissance et la décrépitude, la vie périssable, la ruine. [...] Une mélancolie héraclitéenne infuse dans cette œuvre : on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, qui n’est pas celui du temps, mais notre propre vie allant au déversoir.

Baudouin de Bodinat, « Eugène Atget, poète matérialiste », Trouvailles, novembre 1992, rééd. éditions Fario, 2014.

samedi 21 juin 2014

lundi 16 juin 2014

Un trou de serrure avec une clef dedans

Il faut d’abord que j’avoue une tentation absolument charmante, longue, caractéristique, irrésistible pour mon esprit.
C’est de donner au monde, à l’ensemble des choses que je vois ou que je conçois pour la vue, non pas comme le font la plupart des philosophes et comme il est sans doute raisonnable, la forme d’une grande sphère, d’une grande perle, molle et nébuleuse, comme brumeuse, ou au contraire cristalline et limpide, dont comme l’a dit l’un d’eux le centre serait partout et la circonférence nulle part, ni non plus d’une « géométrie dans l’espace », d’un incommensurable damier, ou d’une ruche aux innombrables alvéoles tour à tour vivantes et habitées, ou mortes et désaffectées, comme certaines églises sont devenues des granges ou des remises, comme certaines coquilles autrefois atténués à un corps mouvant et volontaire de mollusque, flottent vidées par la mort, et n’hébergent plus que de l’eau et un peu de fin gravier jusqu’au moment où un bernard-l’hermite les choisira pour habitacle et s’y collera par la queue, ni même d’un immense corps de la même nature que le corps humain, ainsi qu’on pourrait encore l’imaginer en considérant dans les systèmes planétaires l’équivalent des systèmes moléculaires et en rapprochant le télescopique du microscopique.
Mais plutôt, d’une façon tout arbitraire et tour à tour, la forme des choses les plus particulières, les plus asymétriques et de réputation contingentes (et non pas seulement la forme mais toutes les caractéristiques, les particularités de couleurs, de parfums), comme par exemple une branche de lilas, une crevette dans l’aquarium naturel des roches au bout du môle du Grau-du-Roi, une serviette-éponge dans ma salle de bains, un trou de serrure avec une clef dedans.
Et à bon droit sans doute peut-on s’en moquer ou m’en demander compte aux asiles, mais j’y trouve tout mon bonheur.

Francis Ponge, Proêmes, Gallimard, 1942.

vendredi 13 juin 2014

Le lieu le plus sombre, dit un proverbe chinois, est toujours sous la lampe.

Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux, Le Seuil, 1977.

jeudi 12 juin 2014

La terre est ronde comme une boule

La terre est ronde comme une boule mais elle n’est pas lisse comme la boule. Si l’on pouvait la toucher d’un gros doigt on sentirait des aspérités : montagnes, monuments. Un toucher très sensible pourrait aussi sentir des populations affolées.

Chaval, Les Gros Chiens, éditions Climats, 1990. 

mercredi 11 juin 2014

Le pessimisme est l’optimisme du pessimiste.

Louis Scutenaire, Mes inscriptions, 1943-44, éditions Labor, 1990.

dimanche 8 juin 2014

Qu’est-ce que la langue ? C’est le fouet de l’air

Parvenu à un certain âge, l’on s’aperçoit que les sentiments qui vous apparaissaient comme l’effet d’un affranchissement absolu, dépassant la naïve révolte : la volonté de savoir jouer tous les rôles, et une préférence pour les rôles les plus communs parce qu’ils vous cachent mieux, rejoignent dangereusement ceux auxquels leur veulerie ou leur bassesse amènent vers la trentaine tous les bourgeois.
C’est alors de nouveau la révolte la plus naïve qui est méritoire.
Mais est-ce que de l’état d’esprit où l’on se tient en décidant de n’envisager plus les conséquences de ses actes, l’on ne risque pas de glisser insensiblement bientôt à celui où l’on ne tient compte d’aucun futur, même immédiat, où l’on ne tente plus rien, où l’on se laisse aller? Et si encore c’était soi qu’on laissait aller, mais ce sont les autres, les nourrices, la sagesse des nations, toute cette majorité à l’intérieur de vous qui vous fait ressembler aux autres, qui étouffe la voix du plus précieux.
Et pourtant, je le sais, tout peut tourner immédiatement au pire, c’est la mort à très bref délai si je décide un nouveau décollement, une vie libre, sans tenir compte d’aucune conséquence. Par malchance, par goût du pire, — et tout ce qui se déchaîne à chaque instant dans la rue... Dieu sait ce que je vais désirer ! Quelle imagination va me saisir, quelle force m’entraîner !
Mais enfin, si se mettre ainsi à la disposition de son esprit, à la merci de ses impulsions morales, si rester capable de tout est assurément le plus difficile, demande le plus de courage, — peut-être n’est-ce pas une raison suffisante pour en faire le devoir.
À bas le mérite intellectuel ! Voilà encore un cri de révolte acceptable.
Je ne voudrais pas en rester là, — et je préconiserai plutôt l’abrutissement dans un abus de technique, n’importe laquelle ; bien entendu de préférence celle du langage, ou rhétorique.
Quoi d’étonnant en effet à ce que ceux qui bafouillent, qui chantent ou qui parlent reprochent à la langue de ne rien savoir faire de propre ? Ayons garde de nous en étonner. Il ne s’agit pas plus de parler que de chanter. « Qu’est-ce que la langue, lit-on dans Alcuin ? C’est le fouet de l’air. » On peut être sûr qu’elle rendra un son si elle est conçue comme une arme. Il s’agit d’en faire l’instrument d’une volonté sans compromission, — sans hésitation ni murmure. Traitée d’une certaine manière la parole est assurément une façon de sévir.

Francis Ponge, Proêmes, Gallimard, 1942.

jeudi 5 juin 2014

J’ai mordu Cléopâtre, renversé Babylone, incendié Gomorrhe. Je le regrette.
J’ai bâti Londres et Rome, j’ai inspiré saint Augustin. Je n’en suis plus fier.

Louis Scutenaire, Les inscriptions, 1943-44, éditions Labor, 1990.

dimanche 1 juin 2014

De là nous passerons à autre chose

L’homme physiquement ne changera sans doute pas beaucoup (si l’on peut concevoir pourtant certaines modifications de détail : une plus complète atrophie des orteils par exemple, une disparition presque totale du système pileux). Nous pouvons donc le décrire. De là nous passerons à autre chose.

Francis Ponge, Proêmes, Gallimard, 1942.

lundi 26 mai 2014

Le Club des méprisants

Situé derrière la gare d’Austerlitz ce club groupait des membres méprisants. Les réunions avaient lieu en principe le lundi et se déroulaient au milieu d’un profond mépris. Le processus en était toujours à peu près le même, le Président jetait un regard méprisant sur les membres, ceux-ci le regardaient en ricanant, certains lui tournaient ostensiblement le dos, d’autres crachaient par terre. Le Président haussait les épaules et lisait trop vite et du bout des dents un texte désinvolte qu’il froissait ensuite entre ses mains. Ces réunions ne pouvaient durer plus de quelques minutes en raison de l’animosité qui ne cessait de croître entre les membres que seul leur mutuel mépris empêchait de se battre. Cela ne pouvait donc durer et ne dura pas en effet plus de quatre ans ce qui n’est déjà pas négligeable.

Chaval, Les Gros Chiens, éditions Climats, 1990.

dimanche 25 mai 2014

La grimace qu’il faudrait faire pour exprimer toute sa vraie âme sans rien en perdre

Autant pas se faire d’illusions, les gens n’ont rien à se dire, ils ne se parlent que de leurs peines à eux chacun, c’est entendu. Chacun pour soi, la terre pour tous. Ils essayent de s’en débarrasser de leur peine, sur l’autre, au moment de l’amour, mais alors ça ne marche pas et ils ont beau faire, ils la gardent tout entière leur peine, et ils recommencent, ils essayent encore une fois de la placer. « Vous êtes jolie, Mademoiselle », qu’ils disent. Et la vie les reprend, jusqu’à la prochaine où on essayera encore le même petit truc. « Vous êtes bien jolie, Mademoiselle !… »
Et puis à se vanter entre-temps qu’on y est arrivé à s’en débarrasser de sa peine, mais tout le monde sait bien n’est-ce pas que c’est pas vrai du tout et qu’on l’a bel et bien gardée entièrement pour soi. Comme on devient de plus en plus laid et répugnant à ce jeu-là en vieillissant, on ne peut même plus la dissimuler sa peine, sa faillite, on finit par en avoir plein la figure de cette sale grimace qui met des vingt ans, des trente ans et davantage à vous remonter enfin du ventre sur la face. C’est à cela que ça sert, à ça seulement, un homme, une grimace, qu’il met toute une vie à se confectionner, et encore qu’il arrive même pas toujours à la terminer tellement qu’elle est lourde et compliquée la grimace qu’il faudrait faire pour exprimer toute sa vraie âme sans rien en perdre.

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Denoël & Steele, 1932.  

samedi 24 mai 2014

La pensée fait mal aux reins

La pensée fait mal aux reins. On ne peut à la fois porter des fardeaux et des idées.
Remy de Gourmont, Promenades philosophiques, Mercure de France, 1905.

vendredi 23 mai 2014



Zakâriyâ ibn Mohammed ibn Mahmûd al-Qazwini, ʿAjā'ib al-makhlūqāt wa gharā'ib al-mawjūdāt [Les Merveilles des choses créées et les curiosités des choses existantes], Bayerische StaatsBibliothek, Cod. arab. 464, 1280.

vendredi 2 mai 2014

Rien n’avait commencé puisque rien ne continuait

Si quelque chose un jour commença d’avoir lieu, quelque chose qui voulait « prendre » pour bientôt prendre forme et plus tard prendre fin, nous l’avons oublié très vite, nous ne l’avons pas ramassé, pas raconté ; nous l’aurions pulvérisé plutôt. Nous, à qui le séjour de la moindre des choses donnait la crainte de la retrouver collée. Rien n’avait commencé puisque rien ne continuait, rien dans aucune direction ferme. La Terre n’était pas notre sol, notre mère, et certains voulaient croire que nous passions sur elle pour l’alléger. Les aveugles rêvaient à des murs qui n’auraient pas arrêté leur main

Roland Dubillard, « Les Campements », Olga ma vache, Gallimard, 1974. 

jeudi 1 mai 2014


 












« – Vous travaillez ?
– Tout le temps
– La nuit aussi ?
– La nuit surtout et la nuit dans le jour.
– Dans quelle branche ?
– Les sources, les racines, les commencements, les entrées et les sorties en matière. »

Christian Dotremont

La résolution que nous avions prise

La résolution que nous avions prise de demeurer irrésolus nous semblait plus tristement que les autres impossible à tenir. Une perfection, ni passée ni présente, sous-tendait notre parole et l’utilisait à rendre lumineuse l’imperfection de nos mœurs. Force nous était de la rejeter dans un futur inattendu mais fatal. Après nous ne savions quel bouleversement, un simple déclic de l’imparfait, comme lorsque deux gouttes d’eau se fondent en une, nous rendait capables de saisir ce que nous ne faisions qu’apprécier, accomplirait la promesse distante que semblaient nous faire les objets. Ceux qui se refusaient à l’expérience de l’encre pressentaient vaguement l’avenir comme un incendie.

Roland Dubillard, « Les Campements », Olga ma vache, Gallimard, 1974.