mercredi 26 mars 2014

Trauer

La tristesse (Trauer) est la disposition d’esprit dans laquelle le sentiment donne une vie nouvelle, comme un masque, au monde déserté, afin de jouir à sa vue d’un plaisir mystérieux.

Walter Benjamin, Ursprung des deutschen Trauerspiels, 1925 ; Origine du drame baroque allemand, traduit de l'allemand par Sibylle Muller, avec le concours de André Hirt, Flammarion, 1985.

mardi 25 mars 2014

Pourquoi ne meurt-on plus d’amour ?

Parce que les femmes sont plus faciles ? ou parce que notre époque fournit les hommes de moyens nouveaux en grands nombre pour se détruire soi-même et mutuellement : vérole, poudre noire, mariages précoces et querelles de religion ? Ou n’y a-t-il en vérité nul précédent ni exemple du fait ? À moins que quelques-uns en meurent mais par suite ne méritent ni le souvenir ni la mention.

John Donne, Paradoxes and Problems, 1633-53, Paradoxes et problèmes, problème V, traduit de l’anglais par Pierre Alferi, Allia, 1994.

lundi 24 mars 2014

Notre doute est notre passion et notre passion est notre tâche

[...] he was better of course, but better, after all, than what? He should never again, as at one or two great moments of the past, be better than himself. The infinite of life was gone, and what remained of the dose a small glass scored like a thermometer by the apothecary. He sat and stared at the sea, which appeared all surface and twinkle, far shallower than the spirit of man. It was the abyss of human illusion that was the real, the tideless deep.
[...] The tears filled his mild eyes; something precious had passed away. This was the pang that had been sharpest during the last few years--the sense of ebbing time, of shrinking opportunity; and now he felt not so much that his last chance was going as that it was gone indeed. He had done all he should ever do, and yet hadn’t done what he wanted. This was the laceration—that practically his career was over: it was as violent as a grip at his throat.
[...] “A second chance—THAT’S the delusion. There never was to be but one. We work in the dark--we do what we can—we give what we have. Our doubt is our passion and our passion is our task. The rest is the madness of art”.

[...] certes, il allait mieux, mais tout compte fait, mieux par rapport à quoi ? Jamais plus, comme en un ou deux grandes occasions passées, il ne serait derechef mieux qu’à son ordinaire. L’infini de l’existence s’en était allé ; il n’en subsistait plus que la valeur d’un petit verre gradué tel un thermomètre chez le pharmacien. Il demeura assis, les yeux fixés sur la surface brasillante de la mer, qui apparaissait bien moins profonde que l’esprit humain. C’était l’illusion sans fond propre à l’homme qui constituait la vrai, l’immuable profondeur.
 [...] Ses yeux doux s’emplirent de larmes. Quelque chose de précieux venait de mourir. Au cours de ces dernières années, il n’avais rien éprouvé d’aussi déchirant que cette sensation du temps qui reflue, des opportunités qui se raréfient. Il sentait non seulement qu’à présent sa dernière chance s’éloignait mais qu’en fait elle s’était déjà bel et bien éloignée. Tout ce qu’il pourrait jamais accomplir, il l’avait accompli, sans pour autant avoir accompli ce qu’il s’était proposé de faire. De là son déchirement : en somme, sa carrière avait touché à son terme. L’expérience était aussi violente que de se sentir brutalement saisi à la gorge.
[...] « Une seconde chance... c’est bien là l’illusion. Il n’en est jamais prévu qu’une. Nous travaillons dans les ténèbres...  Nous faisons ce que nous pouvons ; nous donnons ce que nous avons. Notre doute est notre passion et notre passion est notre tâche. Le reste relève de  la folie de l’art. »

Henry James, « The Middle Years », 1893 ; « Les Années médianes » traduit de l’anglais par François Piquet, Nouvelles complètes III, 1888-1898, édition établie par Annick Duperray, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2011.

samedi 22 mars 2014

De baignoire à baignoire

Certains trop-pleins de baignoire avaient la propriété de nous transmettre de lointaines paroles. Nous aimions converser ainsi de baignoire à baignoire, et des amitiés purement acoustiques en naissaient, à travers une distance que personne ne pensa jamais à réduire.

Roland Dubillard, « Les Campements », Olga ma vache, Gallimard, 1974.

vendredi 21 mars 2014

Qu’avons-nous décidé au juste ?

Qu’avons-nous décidé au juste ? dit Mercier. Je me rappelle que nous nous sommes mis d’accord, comme toujours d’ailleurs, mais je ne sais plus sur quoi. Mais toi tu dois le savoir, puisque en somme c’est ton projet que nous sommes en train de réaliser, n’est-ce pas ?
Pour moi aussi, dit Camier, certains détails sont devenus obscurs, sans parler de certaines finesses de raisonnement. Je te dirai donc plutôt ce que nous allons faire que pourquoi nous allons le faire. Encore mieux, ce que nous allons essayer de faire.
Je suis prêt à tout essayer, dit Mercier, à condition de savoir quoi.

Samuel Beckett, Mercier et Camier (1946), éditions de Minuit, 1970. 

Torse


Celui seul qui saurait considérer son propre passé comme le produit de la contrainte et de la nécessité serait à même d’en tirer à chaque instant pour lui-même le meilleur parti. Car ce que l’un a vécu est dans le meilleur des cas comparable à la belle sculpture dont tous les membres, à l’occasion de transports, furent brisés, et qui n’offre désormais rien d’autre que le bloc précieux à partir duquel il doit tailler l’image de son avenir.

Walter Benjamin, Einbahnstraße, 1928, Sens unique, « Antiquités », traduit de l’allemand et préfacé par Frédéric Joly, Payot, 2013.

jeudi 20 mars 2014

Nous n'allons pas, on nous emporte

Nostre façon ordinaire c'est d'aller apres les inclinations de nostre appetit, à gauche, à dextre, contre-mont, contre-bas, selon que le vent des occasions nous emporte : Nous ne pensons ce que nous voulons, qu'à l'instant que nous le voulons : et changeons comme cest animal, qui prend la couleur du lieu, où on le couche. Ce que nous avons à cett'heure proposé, nous le changeons tantost, et tantost encore retournons sur nos pas : ce n'est que branle et inconstance :
Ducimur ut nervis alienis mobile lignum
Nous n'allons pas, on nous emporte : comme les choses qui flottent, ores doucement, ores avecques violence, selon que l'eau est ireuse ou bonasse.

Michel de Montaigne, Essais, livre II, chapitre 1, De l'inconstance de nos actions.

lundi 17 mars 2014

À peine une couronne de papier doré

Les nuages se bâtissent en lignes de pierres
l’une sur l’autre
légère voûte ou arche grise.

Nous pouvons porter peu des chose,
à peine une couronne de papier doré ;
à la première épine
nous crions à l’aide et nous tremblons.

Philippe Jaccottet, Pensées sous les nuages, Gallimard, 1983.

vendredi 14 mars 2014

Nous éprouvions une difficulté toujours renaissante à admettre qu’une chose ne pût se passer de support

Nous éprouvions une difficulté toujours renaissante à admettre qu’une chose ne pût se passer de support. Simplement abandonnée à hauteur d’homme, l’expérience nous avait appris qu’une tasse vide ne tenait pas. Aussi, nous préférions la jeter contre une cloison lointaine. Bien des choses fragiles, pour finir du moins avec aisance, disparaissaient ainsi dans leur trajectoire.

Roland Dubillard, « Les Campements », Olga ma vache, Gallimard, 1974.

jeudi 13 mars 2014

Ett liv

Ett liv
en gång sagt
som en replik
sagd utan hemligheter
vid det öppna fönstret

Une vie
dite une fois
comme une réplique
sans secrets
devant la fenêtre ouverte


Bo Carpelan, 73 dikter, 1966, 73 poèmes, traduit du suédois par Carl Gustaf Bjurström & Lucie Albertini, Paris, 1984.

mercredi 12 mars 2014

Nous nous arrangions toujours pour que rien ne fût éclairé totalement

Nous nous arrangions toujours pour que rien ne fût éclairé totalement. Nos lanternes ajourées mettaient sur les objets autant d’ombre que de lumière. Cela nous fortifiait de savoir que la lumière et les choses, si étroitement unies en apparence, étaient au fond distinctes et toujours sur le point de se séparer.

Roland Dubillard, « Les Campements », Olga ma vache, Gallimard, 1974.

mardi 11 mars 2014

Pour ma part, quand je pénètre le plus intimement dans ce que j’appelle moi

Pour ma part, quand je pénètre le plus intimement dans ce que j’appelle moi, je bute toujours sur une perception particulière ou sur une autre, de chaud ou de froid, de lumière ou d’ombre, d’amour ou de haine, de douleur ou de plaisir. Je ne peux jamais me saisir, moi, en aucun moment, sans une perception et je ne peux rien observer que la perception. Quand mes perceptions sont écartées pour un temps, comme par un sommeil tranquille, aussi longtemps je n’ai plus conscience de moi et on peut dire vraiment que je n’existe pas. Si toutes mes perceptions étaient supprimées par la mort et que je ne puisse ni penser, ni sentir, ni voir, ni aimer, ni haïr après la dissolution de mon corps, je serais entièrement annihilé et je ne conçois pas ce qu’il faudrait de plus pour faire de moi un parfait mort. Si quelqu’un pense, après une réflexion sérieuse et impartiale, qu’il a, de lui-même, une connaissance différente, il me faut l’avouer, je ne peux raisonner plus longtemps avec lui. Tout ce que je peux lui accorder, c’est qu’il peut être dans le vrai aussi bien que moi et que nous différons essentiellement sur ce point. Peut-être peut-il percevoir quelque chose de simple et de certain qu’il appelle lui : et pourtant je suis sûr qu’il n’y a pas en moi de pareil principe.

David Hume, Traité de la nature humaine, livre 1, 4e partie, section VI, traduit de l’anglais par André Leroy, éditions Aubier-Montaigne, 1946.

lundi 10 mars 2014

Fumer, pour nous

Fumer, pour nous, c’était avant tout donner un peu de consistance à la lumière. Nous rêvions de moyens analogues qui nous auraient rendu la musique moins contestable, et moins vague le regard de ceux d’entre nous que l’amour semblait troubler.

Roland Dubillard, « Les Campements », Olga ma vache, Gallimard, 1974.

dimanche 9 mars 2014

Le mois de mars ne sert à rien

Le mois de mars ne sert à rien. Il ne fait qu’allonger l’hiver et retarder le jour où éclatera « le rire embaumé des lilas ».
Les individus qui sont nés en mars n’ont rien de particulièrement martial. Comme les autres, ils s’interdisent rigoureusement tout acte d’héroïsme afin de ne pas inquiéter leurs familles.
Le 21 mars est la date de l’équinoxe du printemps. Les savants nous disent qu’à ce moment de l’année la durée du jour est égale, en tous lieux, à celle de la nuit. Si vous vous en tenez à vos propres observations, vous verrez que ce n’est pas vrai. Mais il faut le croire, car cela a été prouvé scientifiquement.
L’événement le plus sensationnel du mois de mars est la fête de Pâques. On est souvent obligé de la célébrer en avril, car, très mal attachée, cette fête jouit d’une grande mobilité (ce qui ne se produirait pas dans un monde bien organisé). Oui, le jour de Pâques se déplace dans le temps. Il ne se déplace heureusement pas dans l’espace. Cela permet à chacun de faire chaque année ses Pâques au même endroit que l’année précédente.
À Pâques, les poules ne font que des œufs durs et des œufs en chocolat. (Éviter les contrefaçons.)
C’est au mois de mars que fleurissent les marsupiaux, les marsouins et les Marseillais. Mais si on ne les arrose pas, ils se fanent très rapidement.
Avant la fin de mars, débarrassez-vous de vos vieux chicots et remplacez-les par de belles dents neuves donnant l’illusion du jaune « naturel ».

Henri Roorda [van Eysinga], Almanach Balthazar (1923-1926), Œuvres complètes, L’Âge d’homme, 1970. 

vendredi 7 mars 2014

Devant qui cherche-t-il à se dissimuler ?


Lorsqu'un homme se masque ou se revêt d'un pseudonyme, nous nous sentons défiés. Cet homme se refuse à nous. En revanche nous voulons savoir, nous entreprenons de le démasquer. Devant qui cherche-t-il à se dissimuler ? Devant quel Pouvoir a-t-il peur ? Quel Regard lui fait donc honte ? Nous demandons derechef : comment était fait son visage, pour qu'il ait eu besoin de le dissimuler ? Et une nouvelle question s'enchaîne aux précédentes : que veut dire ce nouveau visage dont il s'affuble, quelle signification donne-t-il à ses conduites masquées, quel personnage vient-il maintenant simuler, après avoir dissimulé ce qui voulait disparaître ?

Jean Starobinski, L’Œil vivant, « Stendhal pseudonyme », Gallimard, 1961.

dimanche 23 février 2014

Le premier petit pois



J’ai un ami. Il est chimiste : un beau cerveau de savant.
Un jour, comme il dînait, un petit pois roula par terre hors de son assiette. Ce n’est rien un petit pois. D’abord, il ne le remarqua pas. Puis il y pensa. Puis il s’inquiéta. Puis il se tourmenta. Puis il voulut savoir où ce petit pois avait roulé par terre hors de son assiette ?
Il quitta sa place et se mit à genoux sous la table.
— M’ami que fais-tu ?
— Rien ! Je cherche un petit pois.
— Laisse donc.
— Non ! Je veux trouver le petit pois qui a roulé par terre hors de mon assiette.
Sa femme pour lui plaire, ensuite la servante, se mirent à genoux pour chercher avec lui ce petit pois roulé par terre hors d’une assiette.
A un moment quelqu’un accrocha la nappe. D’autres petits pois, beaucoup de petits pois, roulèrent par terre hors des assiettes. Le chimiste ne s’en soucia pas. Il marchait dedans, en faisait de la bouillie. Ce qu’il voulait, c’était le premier petit pois tombé par terre hors de son assiette.

André Baillon, Un homme si simple, Préface, Paris : F. Rieder & Cie, 1925 ; Bruxelles : Labor, 2002.

samedi 22 février 2014

Bref de savoir mais de n’en pouvoir mais [rééd.]

L’acceptation du réel suppose donc, soit la pure inconscience – telle celle du pourceau d’Épicure, seul à l’aise à bord alors que la tempête qui fait rage angoisse équipage et passagers –, soit une conscience qui serait capable à la fois de connaître le pire et de n’être pas affectée mortellement par cette connaissance. Il est à remarquer que cette dernière faculté, de savoir sans en subir de dommage mortel, est située absolument hors de portée des facultés de l’homme, – à moins il est vrai que ne s’en mêle quelque extraordinaire assistance, que Pascal appelle la grâce et que j’appelle pour ma part la joie. En effet, la connaissance constitue pour l’homme une fatalité et une sorte de malédiction, déjà reconnues dans la Genèse (« Tu ne goûteras pas à l’arbre de science ») : étant à la fois inévitable (impossible d’ignorer tout à fait ce que l’on sait) et inadmissible (impossible également de l’admettre tout à fait), elle condamne l’homme, c’est-à-dire l’être qui s’est hasardé dans la reconnaissance d’une vérité à laquelle il est incapable de faire face (tel un général malavisé qui se lance à l’assaut sans s’être assuré de l’état des forces en présence et de ses possibilités de retraite), à un sort contradictoire et tragique, – tragique au sens où l’entend par exemple Vladimir Jankélévitch (« alliance du nécessaire et de l’impossible »). Ce qu’il y a de plus aigu et de plus notoire dans ce qu’on appelle la condition humaine me semble résider précisément en ceci : d’être munie de savoir – à la différence des animaux ou objets inanimés – mais en même temps d’être démunie des ressources psychologiques suffisantes pour faire face à son propre savoir, d’être dotée d’un surcroît de connaissance, ou encore d’un « œil en trop » comme dirait André Green, qui fait indistinctement son privilège et sa ruine, – bref, de savoir mais de n’en pouvoir mais. Ainsi l’homme est-il la seule créature connue à avoir conscience de sa propre mort (comme de la mort promise à toute chose), mais aussi la seule à rejeter sans appel l’idée de la mort. Il sait qu’il vit, mais ne sait pas comment il fait pour vivre ; il sait qu’il doit mourir, mais ne sait pas comment il fera pour mourir. En d’autres termes : l’homme est l’être capable de savoir ce que par ailleurs il est incapable de savoir, de pouvoir en principe ce qu’il est incapable de pouvoir en réalité, de se trouver confronté à ce qu’il est justement incapable d’affronter. Également incapable de savoir et d’ignorer, il présente des aptitudes contradictoires qui en interdisent toute définition plausible, comme le répète Pascal dans les Pensées. On dirait qu’un programmateur divin et universel, à moins qu’il ne s’agisse seulement du hasard des choses comme le suggère Épicure, a commis ici un impair de base, adressant une information confidentielle à un terminal hors d’état de la recevoir, de la maîtriser et de l’intégrer à son propre programme : révélant à l’homme une vérité qu’il est incapable d’admettre, mais aussi, et malheureusement, très capable d’entendre.
[...] Leopardi analyse parfaitement, dans un passage de son Zibaldone, cette inadéquation et contradiction nécessaire qui oppose l’exercice de la vie à la connaissance de la vie : « On ne peut mieux exposer l’horrible mystère des choses et de l’existence universelle (…) qu’en déclarant insuffisants et même faux, non seulement l’extension, la portée et les forces, mais les principes fondamentaux eux-mêmes de notre raison. Ce principe, par exemple – sans lequel s’effondrent toute proposition, tout discours, tout raisonnement, et l’efficacité même de pouvoir en établir et en concevoir de véridiques –, ce principe, dis-je, selon lequel une chose ne peut pas à la fois être et ne pas être, semble absolument faux lorsqu’on considère les contradictions palpables qui sont dans la nature. Être effectivement et ne pouvoir en aucune manière être heureux, et ce par impuissance innée, inséparable de l’existence, ou plutôt : être et ne pas pouvoir ne pas être malheureux, sont deux vérités aussi démontrées et certaines quant à l’homme et à tout vivant que peut l’être aucune vérité selon nos principes et notre expérience. Or l’être uni au malheur, et uni à lui de façon nécessaire et par essence, est une chose directement contraire à soi-même, à la perfection et à sa fin propre qui est le seul bonheur, une chose qui se ravage elle-même, qui est sa propre ennemie. Donc l’être des vivants est dans une contradiction naturelle essentielle et nécessaire avec soi-même ». Cioran résume brièvement la même pensée dans un aphorisme de La Tentation d’exister : « Exister équivaut à une protestation contre la vérité ».

Clément Rosset, Le Principe de cruauté, Éditions de Minuit, 1988.

vendredi 21 février 2014

Quelqu’un occupé à pleurer

Phrase que je me souviens d’avoir dite, au cours d’un rêve teinté de mélancolie, à une jeune femme aux cheveux noirs : « À tout instant, dans ce monde-ci, il y a quelqu’un occupé à pleurer ; et quelquefois par notre faute. »

Philippe Jacottet, Ce peu de bruits, Gallimard, 2008.

lundi 17 février 2014

Le Chauffe-larmes


Le chauffe-larmes va tous les jours au cinéma. Pas besoin que ce soit toujours du nouveau, il est aussi attiré par des programmes anciens, le principal, c’est qu’ils atteignent leur but et lui arrachent des larmes abondantes. On reste assis dans l’ombre, sans que les autres vous voient, et on attend d’être exaucé. Le monde est dur et sans cœur, et qui voudrait vivre sans sentir cette chaude humidité sur ses joues ? Dès que les larmes commencent à ruisseler, on se sent bien, on est très calme et ne fait pas un geste, on se garde bien d’essuyer quoi que ce soit avec son mouchoir, chaque larme doit prodiguer sa chaleur jusqu’au bout, et, qu’elle arrive jusqu’à la bouche ou jusqu’au menton, ou qu’elle parvienne à couler sur le cou et jusque sur la poitrine, lui l’accepte avec une retenue pleine de gratitude et ne se lève qu’après un bain généreux.
Les choses n’ont pas toujours été aussi faciles pour le chauffe-larmes, il y a eu des époques où il en était réduit à son propre malheur, et quand il faisait défaut ou tardait à venir, il avait l’impression de geler. Il errait, irrésolu, dans la vie, toujours en quête d’une perte, d’une douleur, d’un deuil inconsolable. Mais les gens ne meurent pas toujours quand on voudrait être triste, la plupart ont la vie dure et font des difficultés. Il lui arrivait d’attendre de pied ferme un événement bouleversant, sentant déjà dans tous ses membres un picotement d’aise. Mais alors – quand on s’y croyait déjà –, rien ne se passait, on avait perdu son temps et il fallait chercher une autre occasion et reprendre l’attente depuis le début.
Le chauffe-larmes a dû passer par bien des déceptions avant de découvrir que personne n’a jamais assez d’épreuves dans sa vie pour y trouver son compte. Il a essayé un peu de tout, il a même essayé la joie. Mais quiconque en a fait un tant soit peu l’expérience sait qu’avec les larmes de joie on ne va pas loin. Même quand elles vous emplissent les yeux, ce qui peut arriver à l’occasion, elles ne se mettent pas vraiment à ruisseler, et, pour ce qui est de la durée de leur effet, autant n’en pas parler. La fureur non plus, la colère non plus, à l’expérience, ne rendent guère mieux. Il n’y a qu’un motif qui agisse à coup sûr : des pertes, des pertes d’un caractère irréparable devant d’ailleurs être préférées à toutes les autres, surtout quand elles touchent des êtres qui ne le méritent pas.
Le chauffe-larmes a un long apprentissage derrière lui, mais maintenant il est passé maître. Ce qui ne lui est pas accordé, il va le chercher chez les autres. Quand ils ne lui sont absolument rien : êtres inconnus, inaccessibles, beaux, innocents et grands, l’effet s’intensifie, il en devient inépuisable. Mais lui n’en subit aucun dommage, et il sort tranquillement du cinéma pour rentrer chez lui. Rien n’y a changé, il ne se fait pas de soucis, n’a pas à se préoccuper du lendemain.

Elias Canetti, Der Ohrenzeuge: Fünfzig Charaktere, 1974, Le Témoin auriculaire : cinquante caractères, traduit de l'allemand par Jean-Claude Hémery, Albin Michel, 1985.

vendredi 7 février 2014

On apprend plus dans une nuit blanche que dans une année de sommeil. Autant dire que le passage à tabac est autrement instructif que la sieste.

Emil Cioran, Aveux et Anathèmes, Gallimard, 1987.

jeudi 6 février 2014

L’inoffensive folie de se sentir être, avoir été

Il tomba sur eux l’ombre d’un homme géant. Son tablier s’arrêtait à mi-cuisse. Camier le regarda, lui regarda Mercier et Mercier se mit à regarder Camier. Ainsi, sans que les regards se croisassent, fut-il engendré des images d’une grande complexité, chacun jouissant de soi-même en trois versions distinctes et simultanées et en même temps, quoique plus obscurément, des trois versions de soi dont jouissaient les deux autres, soit au total neuf images difficilement conciliables, sans parler des excitations nombreuses et confuses se bousculant dans les marges du champ. Cela faisait un mélange plutôt pénible, mais instructif, instructif. Ajoutez-y les multiples regards dont les trois étaient l’objet, au milieu d’un nouveau silence, et vous aurez une faible idée de ce à quoi on s’expose en voulant faire le malin, je veux dire en quittant l’enceinte vide, sombre et close où tous les quelques âges, le temps d’une seconde, rougeoie la lointaine lueur, l’inoffensive folie de se sentir être, avoir été.

Samuel Beckett, Mercier et Camier (1946), éditions de Minuit, 1970.

mercredi 5 février 2014

Rien ne pressait

Assis au comptoir ils devisèrent de choses et d’autres, à bâtons rompus, suivant leur habitude. Ils parlaient, se taisaient, s’écoutaient, ne s’écoutaient plus, chacun à son gré, et suivant son rythme à soi. Il y avait des moments, des minutes entières, où Camier n’avait pas la force de porter son verre à sa bouche. Quant à Mercier, il était sujet à la même défaillance. Alors le plus fort donnait à boire au plus faible, en lui insérant entre les lèvres le bord de son verre. Des masses ténébreuses et comme en peluche se pressaient autour d’eux, de plus en plus serrées à mesure que l’heure avançait. Il ressortait néanmoins de cet entretien, entre autres choses, ce qui suit.
1. Il serait inutile, et même téméraire, d’aller plus loin, pour l’instant.
2. Ils n’avaient qu’à demander à Hélène de les loger pour la nuit.
3. Rien ne les empêcherait de se mettre en route le lendemain, à la première heure, et par n’importe quel temps.
4. Ils n’avaient pas de reproches à s’adresser.
5. Ce qu’ils cherchaient existait-il ?
6. Que cherchaient-ils ?
7. Rien ne pressait.
8. Tous leurs jugements relatifs à cette expédition étaient à revoir, à tête reposée.
9. Une seule chose comptait : partir.
10. Et puis merde.

Samuel Beckett, Mercier et Camier (1946), éditions de Minuit, 1970.

mardi 4 février 2014

Le souci de bien-dire est l’apanage de ceux qui ne peuvent s’endormir dans une foi

Avec des certitudes, point de style : le souci de bien-dire est l’apanage de ceux qui ne peuvent s’endormir dans une foi. À défaut d’un appui solide, ils s’accrochent aux mots, — semblants de réalité ; tandis que les autres, forts de leurs convictions, en méprisent l’apparence et se prélassent dans le confort de l’improvisation.

Emil Cioran, Syllogismes de l’amertume, Gallimard, 1952.

lundi 3 février 2014

Encore un malheureux

Il habitait rue Saint-Sulpice. Mais il s’en alla. « Trop près de la Seine, dit-il, un faux pas est si vite fait » ; il s’en alla. Peu de gens réfléchissent comme il y a de l’eau, et profonde et partout.
Les torrents des Alpes ne sont pas si profonds, mais ils sont tellement rapides (résultat pareil). L’eau est toujours la plus forte, de quelque manière qu’elle se présente. Et comme il s’en rencontre de tous côtés presque sur toutes les routes… il a beau exister des ponts et des ponts, il suffit d’un qui manque et vous êtes noyé, aussi sûrement noyé qu’avant l’époque des ponts.
« Prenez de l’hémostyl, disait le médecin, ça provient du sang. » « Prenez de l’antasthène, disait le médecin, ça provient des nerfs. » « Prenez des balsamiques, disait le médecin, ça provient de la vessie. » Oh ! l’eau, toutes ces eaux par le monde entier !

Henri Michaux, La Nuit remue, Gallimard, 1935.

samedi 1 février 2014

C’est seulement quand l’année est révolue qu’il est possible de dire dans quel ordre ses douze mois se sont succédé

J’ai connu Mme Durand à une époque où elle prévoyait qu’elle serait bientôt mère. D’accord avec M. Durand et avec l’oncle Dupont, elle disait : – « Si c’est une fille, nous l’appellerons Hortense. » – Ce fut bien une fille qui vint au monde ; mais c’était la petite Lucie. Hortense ne devait venir que trois ans plus tard.
Les Durand ne soupçonnèrent jamais l’erreur qu’ils commettaient. Seulement, quand la fausse Hortense avança en âge, son humeur bizarre inquiéta sa mère, laquelle répétait souvent : – « Je ne la reconnais pas ; ce n’est plus elle. »
— Parbleu ! C’était Lucie, dont la personnalité, peu à peu, se dessinait. Nous procédons tous comme Mme Durand. Avant de savoir comment sera le mois qui succédera à janvier, nous l’appelons février. Ce second mois de l’année sera-t-il clair, tiède et plein de promesses, ou bien hostile, saumâtre et déprimant ? Personne ne serait capable de le dire d’avance.
Avant de mettre sur un mois l’étiquette « février », il serait bon de l’observer attentivement. C’est seulement quand l’année est révolue qu’il est possible de dire dans quel ordre ses douze mois se sont succédé. Mais, toujours pressés et toujours paresseux, les hommes en sont réduits à nommer les choses avant de les étudier et avant de les connaître. Ce n’est pas fatigant et c’est assez commode.
Le mois de février a quelques jours de moins que les autres : on n’a jamais pu savoir pourquoi. Ce n’est en tous cas pas le froid qui explique cette contraction ; car décembre, janvier et mars sont très longs.

Henri Roorda [van Eysinga], Almanach Balthazar, dans Œuvres complètes, L'Âge d'homme, 1970.

Pour un temps triste et confidentiel on ne pouvait pas mieux désirer que le temps qu’il faisait dehors. On aurait dit tellement il était vilain le temps, et d’une façon si froide, si insistante, qu’on ne reverrait jamais plus le reste du monde en sortant, qu’il aurait fondu le monde, dégoûté.

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Denoël & Steele, 1932. 

jeudi 30 janvier 2014

Hypocondrie mélancolique. C’est un terrible mal : elle fait voir les choses telles qu’elles sont.

Gérard de Nerval, cité par Clément Rosset, Le Principe de cruauté, éditions de Minuit, 1988.

Il ne put approfondir cette idée, car un accès d’une paresse d’esprit qui était chez lui congénitale, intermittente et providentielle, vint à ce moment-là éteindre toute lumière dans son intelligence, aussi brusquement que, plus tard, quand on eut installé partout l’éclairage public, on put couper l’électricité dans une maison.

Marcel Proust, Un amour de Swann, 1913.

lundi 20 janvier 2014

Un diamant n’est pas aussi précieux qu’une dent

Le pauvre Alonso Quijada a voulu s’élever en personnage légendaire de chevalier errant. Pour toute l’histoire de la littérature, Cervantes a réussi juste l’inverse : il a envoyé un personnage légendaire en bas : dans le monde de la prose. La prose : ce mot ne signifie pas seulement un langage non versifié ; il signifie aussi le caractère concret, quotidien, corporel de la vie. Dire que le roman est l’art de la prose n’est donc pas une lapalissade ; ce mot définit le sens profond de cet art. L’idée ne vient pas à Homère de se demander si, après leurs nombreux corps-à-corps, Achille ou Ajax avaient gardé toutes leurs dents. Par contre, pour don Quichotte et pour Sancho, les dents sont un perpétuel souci, les dents qui font mal, les dents qui manquent. « Sache, Sancho, qu’un diamant n’est pas aussi précieux qu’une dent. »

Milan Kundera, Le Rideau. Essai en sept parties, Gallimard, 2005.

samedi 18 janvier 2014

Les illusions – me disait mon ami –

Les illusions, – me disait mon ami, – sont aussi innombrables peut-être que les rapports des hommes entre eux, ou des hommes avec les choses. Et quand l’illusion disparaît, c’est-à-dire quand nous voyons l’être ou le fait tel qu’il existe en dehors de nous, nous éprouvons un bizarre sentiment, compliqué moitié de regret pour le fantôme disparu, moitié de surprise agréable devant la nouveauté, devant le fait réel.

Charles Baudelaire, Petits poèmes en prose. Le Spleen de Paris, 1869.

vendredi 17 janvier 2014

Le monde nous quitte bien avant qu’on s’en aille pour de bon

On a beau dire et prétendre, le monde nous quitte bien avant qu’on s’en aille pour de bon. Les choses auxquelles on tenait le plus, vous vous décidez un beau jour à en parler de moins en moins, avec effort quand il faut s’y mettre. On en a bien marre de s’écouter toujours causer… On abrège… On renonce… Ça dure depuis trente ans qu’on cause… On ne tient plus à avoir raison. L’envie vous lâche de garder même la petite place qu’on s’était réservée parmi les plaisirs… On se dégoûte… Il suffit désormais de bouffer un peu, de se faire un peu de chaleur et de dormir le plus qu’on peut sur le chemin de rien du tout. Il faudrait pour reprendre de l’intérêt trouver de nouvelles grimaces à exécuter devant les autres… Mais on n’a plus la force de changer son répertoire. On bredouille. On se cherche bien encore des trucs et des excuses pour rester là avec eux les copains, mais la mort est là aussi elle, puante, à côté de vous, tout le temps à présent et moins mystérieuse qu’une belote. Vous demeurent seulement précieux les menus chagrins, celui de n’avoir pas trouvé le temps pendant qu’il vivait encore d’aller voir le vieil oncle à Bois-Colombes, dont la petite chanson s’est éteinte à jamais un soir de février. C’est tout ce qu’on a conservé de la vie. Ce petit regret bien atroce, le reste on l’a plus ou moins bien vomi au cours de la route, avec bien des efforts et de la peine. On n’est plus qu’un vieux réverbère à souvenirs au coin d’une rue où il ne passe déjà presque plus personne.

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Denoël & Steele, 1932.

jeudi 16 janvier 2014

...de la parole burlesque dont il afflige les bavards, du burlesque silence dont il abolit les muets, de la vanité commune aux bavards et aux muets, pour leur commun malheur.

Pierre Michon, Vies minuscules, Gallimard, 1984.

mercredi 15 janvier 2014

Notre figure n’est qu’une erreur

Tant qu’il faut aimer quelque chose, on risque moins avec les enfants qu’avec les hommes, on a au moins l’excuse d’espérer qu’ils seront moins carnes que nous autres plus tard. On ne savait pas. Sur sa face livide dansotait cet infini petit sourire d’affection pure que je n’ai jamais pu oublier. Une gaieté pour l’univers. Peu d’êtres en ont encore un petit peu après les vingt ans passés de cette affection facile, celle des bêtes. Le monde n’est pas ce qu’on croyait ! Voilà tout ! Alors, on a changé de gueule ! Et comment ! Puisqu’on s’était trompé ! Tout de la vache qu’on devient en moins de deux ! Voilà ce qui nous reste sur la figure après vingt ans passés ! Une erreur ! Notre figure n’est qu’une erreur.

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Denoël & Steele, 1932.

mercredi 1 janvier 2014

L’année ne commence jamais

On a fait croire aux enfants et même aux adultes que l’année commence le 1er Janvier… Ce n’est pas vrai ! L’année ne commence jamais. Prenez un poignard catalan et, avec la pointe de cette arme dangereuse, tracez un cercle exact sur une plaque de beurre bien lisse. Cela fait, demandez à une personne instruite et diplômée de vous indiquer le point où ce cercle commence. Elle en sera incapable. Eh bien, il est tout aussi difficile de découvrir le moment où commence l’année nouvelle.
En 1922, j’ai retrouvé les notes que mes fournisseurs m’avaient envoyées en 1921 ; j’ai retrouvé également mes rhumatismes de l’année précédente ; et le caractère de ma fidèle Mélanie ne s’est pas renouvelé. L’année nouvelle n’est pas autre chose que l’année ancienne qui continue.
Dans toutes nos villes, un Conseil municipal facétieux fait sonner à toute volée les cloches le 31 décembre, à minuit. C’est une plaisanterie qui réussit chaque fois. En entendant le vacarme auguste et solennel, l’homme croit qu’une année vient de mourir, et très ému, il embrasse la première femme qui lui tombe sous la main.
Au moment où l’année nouvelle commence, les personnes bien élevées (et les autres aussi) sont occupées à manger et à boire de bonnes choses. Elles ont raison, car il ne faut pas entrer dans l’avenir le ventre vide. Mais puisqu’on ne peut pas être sûr de la date initiale, on fera bien de recommencer chaque jour.
Courage ! car la route sera longue.

Henri Roorda [van Eysinga], Almanach Balthazar, dans Œuvres complètes, L'Âge d'homme, 1970.

samedi 24 août 2013

Il se fit dans leurs idées peu à peu une grande clarté

Il se fit dans leurs idées peu à peu une grande clarté. En furent notamment inondées les notions suivantes :
1. Le manque d’argent est un mal. Mais il peut devenir un bien.
2. Ce qui est perdu est perdu.
3. La bicyclette est un grand bien. Mais mal utilisée elle devient dangereuse.
4. Être complètement à la côte, cela donne à réfléchir.
5. Il y a deux besoins : celui que l’on a, et celui de l’avoir.
6. L’intuition fait faire bien des folies.
7. N’est jamais perdu ce que l’âme vomit.
8. Sentir ses poches qui chaque jour se vident des suprêmes ressources, voilà de quoi briser les résolutions les mieux trempées.
9. Le pantalon mâle s’est enlisé dans une ornière, spécialement la braguette, qu’il faudrait reporter à l’entre-jambes, sous forme de pièce à bascule par où, indépendamment de toute question sordide de miction, les bourses pourraient sortir prendre le frais, tout en restant cachées aux curieux. Le caleçon serait naturellement à corriger dans le même sens.
10. Contrairement à une opinion répandue, il y a des endroits dans la nature d’où Dieu paraît absent.
11. Que ferions-nous sans les femmes ? Nous prendrions un autre pli.
12. Âme a trois lettres et une ou une et demie et même jusqu’à deux syllabes.
13. Que peut-on dire sur la vie que l’on n’ait pas dit déjà ? Beaucoup de choses. Qu’elle vise mal du cul, par exemple.

Samuel Beckett, Mercier et Camier (1946), éditions de Minuit, 1970.

vendredi 23 août 2013

Et ne pouvant revoir ce visage bien-aimé

Et ne pouvant revoir ce visage bien-aimé, quelque effort que je fisse pour m’en souvenir, je m’irritais de trouver, dessinés dans ma mémoire avec une exactitude définitive, les visages inutiles et frappants de l’homme des chevaux de bois et de la marchande de sucre d’orge : ainsi ceux qui ont perdu un être aimé qu’ils ne revoient jamais en dormant s’exaspèrent de rencontrer sans cesse dans leurs rêves tant de gens insupportables et que c’est déjà trop d’avoir connus dans l’état de veille. Dans leur impuissance à se représenter l’objet de leur douleur, ils s’accusent presque de n’avoir pas de douleur.

Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, À l'ombre des jeunes filles en fleurs, Gallimard, 1919.

lundi 15 avril 2013

vendredi 5 avril 2013

mercredi 27 mars 2013

Être à Venise, c’est croire que l’on est à Venise. Rêver de Venise, c’est être à Venise

Ramón Gómez de la Serna, Greguerías, traduit de l’espagnol par Jean-François Cacelen et Georges Tyras, éditions Cent pages, 2005.

dimanche 3 mars 2013

Philosophie du parti pris

Celui qui voit les choses telles qu’elles sont – qui croit les voir ainsi – devrait naturellement donner sa démission du monde des vivants. Car aucun choix, donc aucun acte, ne saurait lui paraître préférable à un autre ; pour lui, tout est ainsi devient la maxime maudite d’une acception générale de toutes les possibilités. La conscience de ne pas être dupe, l’orgueil de l’œil lucide ne souffrent aucune des restrictions venues des démentis que l’expérience inflige à l’esprit – converti par son propre décret – en miroir du monde. Croire refléter impartialement la réalité c’est vivre dans l’absolu l’illusion de l’objectivité. Les conclusions qui en dérivent sont les plus néfastes pour celui qui les conçoit et les subit.
Le refus prémédité de toute partialité entraîne une répugnance à toute décision avant un examen minutieux des voies qui s’ouvrent à la volonté. Or, cet examen découvre une égale raison et une égale inanité à tout ce qui arrive ou doit arriver. Être objectif c’est n’être plus rien ; c’est regarder agir. Vouloir se soustraire à la fatalité du parti pris c’est enlever aux instincts leur objet. Personne n’agit autrement que par une fausse conception des choses et par une vision suprêmement bornée de leur place et de leur importance. Toute action est une souffrance, voire une souillure de l’universel. Mais toute action est un signe de vie, mieux encore, la vie même. Sans les préventions favorables que chacun nourrit en soi, les phénomènes se volatiliseraient, remplacés par une indifférence scrutatrice et ennemie de la vitalité. Le parti pris, – mais c’est la définition de tout être vivant.
Du point de vue de la stricte connaissance, l’objectivité peut être une simple prétention. Néanmoins, pour celui qui l’adopte comme certitude intérieure, qui ne perçoit pas la nuance d’improbabilité, inséparable de toute image des choses, – elle l’engage à ne s’engager à rien. Elle est un pas vers cette sèche sérénité qui fait présager la mort. Est perdu celui qui porte sur sa propre vie le regard détaché qu’il porte sur les autres, est perdu celui qui est pour lui-même un autre quelconque.
Être objectif c’est n’adhérer qu’à la vue, qui n’adhère à rien. C’est se mettre dans la position d’un dieu, qui n’eût pas créé le monde. Et c’est à cette extrémité qu’arrive l’Esprit quand, maître absolu de ses pouvoirs, il ne les exerce plus sur les choses. Celles-ci, il les voit telles qu’elles sont. Quelle ruine pour la vie, – jardin qui ne fleurit que sous les rayons partiels de points de vue, sous un soleil fragmentaire et émiettant ses trésors de clarté !
Un trouble vital flétrit l’être séparé de la sève des choses, de cette sève qui ne prospère que dans l’étroitesse des absolus finis et successifs, partis pris qui seuls composent l’histoire et en inscrivent les chapitres.
La partialité, c’est la vie ; l’objectivité, c’est la mort.

E.M. Cioran, Exercices négatifs. En marge du Précis de décomposition § Philosophie du parti pris, édition, avec postface, établie et annotée par Ingrid Astier, Gallimard, 2005.

vendredi 1 mars 2013

« Cynique »

Cynique n. Grossier personnage dont la vision déformée voit les choses comme elles sont, et non comme elles devraient être.

Ambrose Bierce, Le Dictionnaire du diable, 1911, traduit de l’américain par Bernard Salé, éditions Rivages.

jeudi 28 février 2013



Vanessa Winship, Batumi, Géorgie, 2006.

La hache qui brise la mer glacée en nous

Il me semble d’ailleurs qu’on ne devrait lire que des livres qui vous mordent et vous piquent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un coup de poing sur la tête, à quoi bon le lire ? Pour qu’il nous rende heureux, comme tu l’écris ? Mon Dieu, nous serions tout aussi heureux si nous n’avions pas de livre, et les livres qui nous rendent heureux, nous pourrions à la rigueur les écrire nous-mêmes. En revanche, nous avons besoin de livres qui agissent sur nous comme un malheur dont nous souffririons beaucoup, comme la mort de quelqu’un que nous aimerions plus que nous-mêmes, comme si nous étions proscrits, contraints de vivre dans les forêts, loin de tous les hommes, comme un suicide — un livre doit être la hache qui brise la mer glacée en nous. Voilà ce que je crois.

Franz Kafka à Oskar Pollak, 27 janvier 1904, Œuvres complètes, tome III, traduit de l’allemand par Marthe Robert, Claude David & Jean-Pierre Danès, Gallimard (bibliothèque de la Pléiade), 1984.

mercredi 23 janvier 2013

lundi 15 octobre 2012

On ne peut jamais savoir ce qu’il faut vouloir

On ne peut jamais savoir ce qu’il faut vouloir car on n’a qu’une vie et on ne peut ni la comparer à des vies antérieures ni la rectifier dans des vies ultérieures. (...) Il n’existe aucun moyen de vérifier quelle décision est la bonne car il n’existe aucune comparaison. Tout est vécu tout de suite pour la première fois et sans préparation. Comme si un acteur entrait en scène sans avoir jamais répété. Mais que peut valoir la vie, si la première répétition de la vie est déjà la vie même ? C’est ce qui fait que la vie ressemble toujours à une esquisse. Mais même « esquisse » n’est pas le mot juste, car une esquisse est toujours l’ébauche de quelque chose, la préparation d’un tableau, tandis que l’esquisse qu’est notre vie n’est l’esquisse de rien, une ébauche sans tableau. (...) Ne pouvoir vivre qu’une vie, c’est comme ne pas vivre du tout.

Milan Kundera, Nesnesitelná lehkost bytí, 1982, L’Insoutenable Légèreté de l’être, traduit du tchèque par François Kérel, Gallimard, 1984.

« Silence »



Bien souvent, presque toujours, se taire c’est aussi mentir.

Joan Fuster, Diccionari per a ociosos, 1978, Dictionnaire à l’usage des oisifs, traduit du catalan par Jean-Mari Barberà, éditions Anacharsis, 2010.

jeudi 11 octobre 2012

Un paradis dialectique

L’évêque épiscopalien de Philadelphie avait lu  The Condition of Postmodernity à l’époque où il faisait des études de théologie. Il m’a invité à la conférence qui rassemble, chaque année, tous les prêtres de sa congrégation. En Pennsylvanie. J’y ai parlé d’utopisme dialectique, et nous avons eu avec des théologiens un débat fantastique. Certains sont venus me voir à la fin et m’ont dit : « Vous savez, la conception chrétienne du paradis est bien trop statique ! Nous devrions peut-être imaginer un paradis dialectique ! » Et c’est évident : vous arrivez dans cet endroit, tout est parfait, mais rien de nouveau ne peut advenir ; c’est d’un ennui ! Pas étonnant que personne ne veuille plus y aller !

David Harvey, entretien avec Dominique Dupart, Cécile Gintrac, Philippe Mangeot & Nicolas Viellescazes, Vacarme, n° 59, printemps 2012.

jeudi 27 septembre 2012

Jim a tellement aimé votre carte qu’il l’a mangée


Un jour, un petit garçon m’a envoyé une lettre charmante, avec un dessin dessus. Je réponds à toutes les lettres que les enfants m’envoient – parfois très rapidement – mais cette réponse-là, je l’ai soignée. Je lui ai envoyé une carte sur laquelle j’avais dessiné l’image d’une Chose sauvage. J’ai écrit : « Cher Jim, j’ai adoré ta lettre. » Et puis j’ai reçu une réponse de sa mère, qui disait : « Jim a tellement aimé votre carte qu’il l’a mangée ». C’est le plus beau compliment que j’aie jamais reçu. Ca n’avait pas d’importance pour lui que ce soit un dessin de Maurice Sendak. Il l’a vu, il l’a aimé, il l’a mangé.

Maurice Sendak (1928-2012), L’Impossible, n° 5, juillet 2012.

dimanche 19 août 2012

mercredi 11 juillet 2012

Rien de grand, soit en bien, soit en mal

On a vu s'écouler ma paisible jeunesse dans une vie égale, assez douce, sans de grandes traverses ni de grandes prospérités. Cette médiocrité fut en grande partie l'ouvrage de mon naturel ardent, mais faible, moins prompt encore à entreprendre que facile à décourager, sortant du repos par secousses, mais y rentrant par lassitude et par goût, et qui, me ramenant toujours, loin des grandes vertus et plus loin des grands vices, à la vie oiseuse et tranquille pour laquelle je me sentais né, ne m'a jamais permis d'aller à rien de grand, soit en bien, soit en mal.

Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions, livre VII.

mercredi 13 juin 2012

« Temps »



Pendant que vous dormez, votre barbe pousse : c’est ça le temps.

Joan Fuster, Diccionari per a ociosos, 1978, Dictionnaire à l’usage des oisifs, traduit du catalan par Jean-Mari Barberà, éditions Anacharsis, 2010.