samedi 28 février 2015

Je suis l’athée de cent théologies

Je ne veux rien donner à personne. Je ne veux consacrer ni donner quoi que ce soit à quelque homme que ce soit. Je suis l’animal non religieux par excellence ; je suis l’athée de cent théologies – de la théologie mondaine, socialiste, humanitaire, aristocratique ; de la théologie des hommes sérieux, honnêtes, laborieux, patriotes, civiques et disciplinés et de tout catéchisme.

Giovanni Papini, La Vie de personne, traduit de l’italien par Hélène Frappat, éditions Allia,  2009.

dimanche 22 février 2015

Peut-être est-ce le néant qui est le vrai et tout notre rêve est-il inexistant

Par là, la phrase de Vinteuil avait, comme tel thème de Tristan par exemple, qui nous représente aussi une certaine acquisition sentimentale, épousé notre condition mortelle, pris quelque chose d’humain qui était assez touchant. Son sort était lié à l’avenir, à la réalité de notre âme dont elle était un des ornements les plus particuliers, les mieux différenciés. Peut-être est-ce le néant qui est le vrai et tout notre rêve est-il inexistant, mais alors nous sentons qu’il faudra que ces phrases musicales, ces notions qui existent par rapport à lui, ne soient rien non plus. Nous périrons, mais nous avons pour otages ces captives divines qui suivront notre chance. Et la mort avec elle a quelque chose de moins amer, de moins inglorieux, peut-être de moins probable.

Marcel Proust, Un amour de Swann, 1913.

samedi 21 février 2015

Les changements de la saison, les désirs de son âme et les misères de son existence

Il avait, ce Marcovaldo, un œil peu fait pour la vie citadine : les panneaux publicitaires, les feux de signalisation, les enseignes lumineuses, les affiches, pour aussi étudiés qu’ils fussent afin de retenir l’attention, n’arrêtaient jamais son regard qui semblait glisser comme sur les sables du désert. Par contre, qu’une feuille jaunît sur une branche, qu’une plume s’accrochât à une tuile, il les remarquait aussitôt ; il n’était pas de taon sur le dos d’un cheval de trou de ver dans une table, de peau de figue écrasée sur le trottoir que Marcovaldo ne notât et n’en fît l’objet de ses réflexions, découvrant ainsi les changements de la saison, les désirs de son âme et les misères de son existence.

Italo Calvino, Marcovaldo ovvero Le stagioni in città, 1963, Marcovaldo ou Les saisons en ville, traduit de l'italien par Roland Stragliati, Jullird, 1979.

dimanche 8 février 2015

Majorque, 16 août 2000
Rêve que Fanny Deleuze, épouse du philosophe décédé, a été nommée par le gouvernement français non pas « maire » mais « mère » de Paris ; fonction nouvelle qui l’accapare au point qu’elle a dû cesser toute autre activité et a même dû renoncer à ses leçons de natation à la piscine ; lesquelles, assure-t-elle, lui faisaient tant de bien.
L’étrangeté de la nouvelle me réveille aussitôt.

Clément Rosset, Le monde perdu, Fata Morgana, 2009.

jeudi 5 février 2015

Nous aurons été pour si peu de chose dans sa vie…

Chaque soir, je savais qu’aux environs de vingt et une heures quarante-cinq minutes, elle dirait, sur la scène, face au public :
« Nous aurons été pour si peu de chose dans sa vie… »
Et de l’écrire aujourd’hui, un demi-siècle plus tard – ou même après un siècle, je ne sais plus compter les années – j’oublie un instant ce sentiment de vide que j’éprouve. Taxi qui attendait à huit heures du soir, peur d’arriver après le lever du rideau, canadienne à cause de l’hiver et de la neige, gestes qui étaient quotidiens et qui sont abolis, pièce de théâtre que personne ne verra plus jamais, rires et applaudissements perdus, théâtre lui-même que l’on a détruit… Nous aurons été pour si peu de chose dans sa vie...

Patrick Modiano, L’Herbe des nuits, Gallimard, 2012.

mercredi 4 février 2015

Nos vertus elles-mêmes ne sont pas quelque chose de libre

… nos vertus elles-mêmes ne sont pas quelque chose de libre, de flottant, de quoi nous gardions la disponibilité permanente ; elles finissent par s’associer si étroitement dans notre esprit avec les actions à l’occasion desquelles nous nous sommes fait un devoir de les exercer, que si surgit pour nous une activité d’un autre ordre, elle nous prend au dépourvu et sans que nous ayons seulement l’idée qu’elle pourrait comporter la mise en œuvre de ces mêmes vertus.

Marcel Proust, À la recherche du temps perdu : À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Gallimard, 1919.

mardi 3 février 2015

Deux corbeaux sont perchés sur ses épaules


SÁM 66 (Stofnun Árna Magnússonar í íslenskum fræðum, Reykjavik)

Deux corbeaux sont perchés sur ses épaules et lui disent à l’oreille tous les événements qu’ils voient ou entendent ; l’un s’appelle Hugin (« Pensée ») et l’autre Munin (« Mémoire »). À l’aube, il les envoie voler à travers le monde entier et ils reviennent à l’heure du déjeuner : ainsi apprend-il maintes nouvelles. C’est pour cette raison qu’il est appelé Hrafnagud (« dieu aux corbeaux »). Voici ce qui est dit ici :

Hugin et Munin
Volent chaque jour
Au-dessus de la vaste terre.
Je crains pour Hugin
Qu’il ne revienne point,
Mais je m’inquiète plus encore pour Munin.

Snorri Sturluson, L’Edda. Récits de mythologie nordique, traduit du vieil islandais, introduit et annoté par François-Xavier Dillmann, Gallimard, 1991. 

Hrafnar tveir sitja á öxlum honum ok segja í eyru honum öll tíðendi, þau er þeir sjá eða heyra. Þeir heita svá, Huginn ok Muninn. Þá sendir hann í dagan at fljúga um heim allan, ok koma þeir aftr at dögurðarmáli. Þar af verðr hann margra tíðenda víss. Því kalla menn hann Hrafnaguð, svá sem sagt er:

Huginn ok Muninn
fljúga hverjan dag
jörmungrund yfir;
óumk ek Hugin,
at hann aftr né komi,
þó sjáumk ek meir of Munin.

lundi 2 février 2015

Les enfants s’ennuient le dimanche

Les enfants s’ennuient le dimanche. Passereau propose une semaine de vingt-quatre jours pour dépecer le dimanche. Soit une heure de dimanche s’ajoutant à chaque jour, de préférence, l’heure des repas, puisqu’il n’y a plus de pain sec.
Mais qu’on ne lui parle plus de dimanche.

René Char, « Feuillets d’Hypnos, 1943-1944 », § 15, Fureur et mystère, Gallimard, 1962.

dimanche 1 février 2015

Ne me laisse pas seul avec les morts

Comme ils sont beaux les siècles à venir.
Si vous saviez comme j’aurais voulu vivre parmi vous.
Ne me croyez pas si ferme que j’en ai l’air. Je comprendrais, je vous l’assure, je suis fort pressé, sollicité sans relâche par le dehors et le grand espace du futur. Je chercherais.
Si quelque esprit dans ce temps-là peut se mettre en relation avec ce qui restera de moi, qu’il tente l'expérience, il y aura peut-être encore quelque chose à faire avec ma personne. Essayez.
Ne me laissez pas pour mort, parce que les journaux auront annoncé que je n’y suis plus. Je me ferai plus humble que je ne suis maintenant. Il le faudra bien. Je compte sur toi, lecteur, sur toi qui me vas lire, quelque jour, sur toi lectrice. Ne me laisse pas seul avec les morts comme un soldat sur le front qui ne reçoit pas de lettres. Choisis-moi parmi eux, pour ma grande anxiété et pour mon grand désir. Parle-moi alors, je t’en prie, j’y compte.

Henri Michaux, Ecuador, Gallimard, 1929.

samedi 31 janvier 2015

À quoi bon fréquenter Platon

À quoi bon fréquenter Platon, quand un saxophone peut aussi bien nous faire entrevoir un autre monde ?

Emil Cioran, Syllogismes de l’amertume, Gallimard, 1952.

vendredi 30 janvier 2015

Cent nuits

Un mandarin était amoureux d’une courtisane. « Je serai à vous, dit-elle, lorsque vous aurez passé cent nuits à m’attendre assis sur un tabouret, dans mon jardin, sous ma fenêtre. » Mais, à la quatre-vingt-dix-neuvième nuit, le mandarin se leva, prit son tabouret sous son bras et s’en alla.

Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux, Le Seuil, 1977.

jeudi 29 janvier 2015

Il est entré dans un deçà de lui-même

Il est entré dans un deçà de lui-même. Il est descendu dans sa cave. Il ressemble à une maison vide, d’où quelque chose, mais on ne sait quoi, vous regarde encore par un soupirail du sous-sol. Il n’a pas pu supporter le siècle. Il s’est fait peur. Il est parti. Priez pour l’homme. Il ne reviendra pas de longtemps.

Alexandre Vialatte, Dernières nouvelles de l’homme, Julliard, 1978.

samedi 10 janvier 2015



Philippe Honoré, dit Honoré (1941-2015), Petit Larousse, édition anniversaire, 2010.

mercredi 26 novembre 2014

D’une lettre jetée sur la table

D’une lettre jetée sur la table s’échappe une ligne qui court sur la veine d’une planche et descend le long d’un pied. Si l’on regarde attentivement on s’aperçoit qu’à terre la ligne suit les lames du parquet, remonte le long du mur, entre dans une gravure de Boucher, dessine l’épaule d’une femme allongée sur un divan et enfin s’échappe de la pièce par le toit pour redescendre dans la rue par le câble du paratonnerre. Là, il est difficile de la suivre à cause du trafic mais si l’on s’en donne la peine, on la verra remonter sur la roue d’un autobus arrêté qui va au port. Là, elle descend sur le bas de nylon de la plus blonde passagère, entre dans le territoire hostile des douanes, rampe, repte et zigzague jusqu’au quai d’embarquement, puis (mais il n’est pas facile de la voir, seuls les rats peuvent la suivre) elle monte sur le bateau aux sonores turbines, glisse sur les planches du pont de première classe, franchit avec difficulté la grande écoutille et, dans une cabine où un homme triste boit du cognac et écoute la sirène du départ, elle remonte la couture de son pantalon, gagne son pull-over, se glisse jusqu’au coude, et, dans un dernier effort, se blottit dans la paume de sa main droite qui juste à cet instant saisit un revolver.

Julio Cortázar, « Les lignes de la main », Cronopes et fameux (1962), traduit de l’espagnol par Laure Guille-Bataillon, Gallimard, 1977.

mardi 25 novembre 2014

Et l’océan tout entier

Ce que l’on a perdu, ce que l’on aurait dû vouloir, ce que l’on a obtenu et gagné par erreur ; ce que nous avons aimé pour le perdre ensuite, en constatant alors, après l’avoir perdu et l’aimant pour cela même, que tout d’abord nous ne l’aimions pas ; ce que nous nous imaginions penser, alors que nous sentions ; ce qui était un souvenir, alors que nous croyions à une émotion ; et l’océan tout entier, arrivant, frais et sonore, du vaste fond de la nuit tout entière, écumait délicatement sur la grève, tandis que se déroulait ma promenade nocturne au bord de la mer...

Fernando Pessoa, Livro do Desassossego por Bernardo Soares, Le Livre de l’intranquillité de Bernardo Soares, § 95, traduit du portugais par Françoise Laye, Christian Bourgois, 1999.

lundi 24 novembre 2014



Odilon Redon, Alsace ou Moine lisant, 1914.

dimanche 23 novembre 2014

De la pensée d’un cheval à celle d’un cavalier, et de là à la pensée de la guerre

[La mémoire] n’est rien d’autre en effet qu’un certain enchaînement d’idées, enveloppant la nature de choses extérieures au Corps humain, qui se fait suivant l’ordre et l’enchaînement des affections de ce Corps. Je dis : 1° que c’est un enchaînement de ces idées seulement qui enveloppent la nature de choses extérieures au Corps humain, non d’idées qui expliquent la nature de ces mêmes choses, car ce sont, en réalité [...], des idées des affections du Corps humain, lesquelles enveloppent à la fois sa nature propre et celle des corps extérieurs. Je dis : 2° que cet enchaînement se fait suivant l’ordre et l’enchaînement des affections du Corps humain pour le distinguer de l’enchaînement d’idées qui se fait suivant l’ordre de l’entendement, enchaînement en vertu duquel l’Âme perçoit les choses par leurs premières causes et qui est le même dans tous les hommes. Nous connaissons clairement par là pourquoi l’Âme, de la pensée d’une chose, passe aussitôt à la pensée d’une autre qui n’a aucune ressemblance avec la première, comme par exemple un Romain, de la pensée du mot pomum, passera aussitôt à la pensée d’un fruit qui n’a aucune ressemblance avec ce son articulé, n’y ayant rien de commun entre ces choses, sinon que le Corps de ce Romain a été souvent affecté par les deux, c’est-à-dire que le même homme a souvent entendu le mot pomum, tandis qu’il voyait le fruit, et ainsi chacun passera d’une pensée à une autre, suivant que l’habitude a en chacun ordonné dans le corps les images des choses. Un soldat, par exemple, ayant vu sur le sable les traces d’un cheval, passera aussitôt de la pensée d’un cheval à celle d’un cavalier, et de là à la pensée de la guerre, etc. Un paysan, au contraire, passera de la pensée d’un cheval à celle d’une charrue, d’un champ, etc. ; et ainsi chacun, suivant qu’il est habitué à joindre les images des choses de telle ou telle manière, passera d’une même pensée à telle ou telle autre

Baruch Spinoza, Ethica, traduit du latin par Charles Appuhn, Garnier, 1929.

vendredi 21 novembre 2014

Il avait bien des visions dans sa tête



Naudæana et Patiniana ou singularitez remarquables prises des conversations de Mess. Naudé & Patin [par Antoine Lancelot], Paris, chez Florentin & Pierre Delaulne, rue S. Jâcques à l’Empereur et au Lion d’or, 1701.

jeudi 20 novembre 2014

À cheval sur rien

C’est ainsi que j’avançais immobile dans ma vie à cheval sur rien comme il arrive dans le désir.

Pascal Quignard, Les Désarçonnés, Grasset, 2012.

mercredi 19 novembre 2014

Tes deux pieds



Das Glück begreifen, daß der Boden, auf dem du stehst, nicht größer sein kann, als die zwei Füße ihn bedecken.

Franz Kafka,  [Aphorismen], Betrachtungen über Sünde, Leid, Hoffnung und den wahren Weg.

Le bonheur, c’est de comprendre que la place que tu occupes ne peut être plus grande que ce que peuvent recouvrir tes deux pieds.

Aphorismes, 24, traduit de l’allemand par Guy Fillion, Joseph K, 2011.

Comprendre la chance que le sol sur lequel tu te tiens ne peut être plus large que les deux pieds qui le couvrent.

Journal intime, suivi de Esquisses d’une autobiographie, Considérations sur le péché, Méditations, traduit de l’allemand par Pierre Klossowski, Grasset, 1945.

Saisir cette chance que le sol où tu te tiens ne peut être plus grand que ne couvrent tes deux pieds.

Réflexions sur le péché, la souffrance, l’espérance et le vrai chemin, traduit de l’allemand par Bernard Pautrat, Rivages, 2001.

dimanche 16 novembre 2014

vendredi 7 novembre 2014

Sois un taon sur le dos d’un cheval

Un jour son démon dit à Socrate : « Sois un taon sur le dos d’un cheval. » C’est Socrate qui après coup traduisit de façon absurde les mots profonds que son démon avait prononcés. Il crut que cela voulait dire : « Deviens un philosophe dans les rues de la cité. Pique le cerveau de tes concitoyens échoppe après échoppe. Meurs pour le renom de ta ville. » Or, son démon s’était contenté de lui dire : « Sois un taon sur le dos d’un cheval. »

Pascal Quignard, Les Désarçonnés, Grasset, 2012. 

jeudi 6 novembre 2014

Opaca secreta (2)

Ergo igitur cum in isto cogitationis salo fluctuarem aliquanto longius frondosi nemoris convallem umbrosam, cuius inter varias herbulas et laetissima virecta fungentium rosarum mineus color renidebat. Iamque apud mea usquequaque ferina praecordia Veneris et Gratiarum lucum illum arbitrabar, cuius inter opaca secreta floris genialis regius nitor relucebat. Tunc invocato hilaro atque prospero Eventu cursu me concito proripio, ut hercule ipse sentirem non asinum me verum etiam equum currulem nimio velocitatis effectum. Sed agilis atque praeclarus ille conatus fortunae meae scaevitatem anteire non potuit. Iam enim loco proximus non illas rosas teneras et amoenas, madidas divini roris et nectaris, quas rubi felices beatae spinae generant, ac ne convallem quidem usquam nisi tantum ripae fluvialis marginem densis arboribus septam video. Hae arbores in lauri faciem prolixe foliatae pariunt in odor) modum floris [inodori] porrectos caliculos modice punicantes, quos equidem flagrantis minime rurestri vocabulo vulgus indoctum rosas laureas appellant quarumque cuncto pecori cibus letalis est.

Apuleius, Metamorphoseon libri XI, liber IV.


Tandis que je me perdais dans un océan de réflexions, je crus voir à quelque distance un vallon boisé, formant un épais ombrage. De loin, mes yeux étaient réjouis d'une délicieuse verdure, émaillée de mille fleurs, parmi lesquelles tranchait vivement l'incarnat de la rose. (2) Mon imagination n'était pas encore abrutie: aussi se peignit-elle soudain le bocage favori de Vénus et des Grâces, et, sous son mystérieux feuillage, la fleur consacrait à la déesse s'épanouissant dans tout son éclat royal. (3) Invoquant donc le dieu du Succès, je pars au galop, avec la vitesse, non plus d'un âne, mais d'un cheval de course lancé à fond de train. (4) Vain effort ! rien ne servait contre ma mauvaise fortune. (5) J'approche ; adieu les roses ! adieu ces tendres et délicates fleurs, arrosées de nectar et d'ambroisie! adieu le divin buisson et ses mystiques épines! adieu même le vallon ! (6) Je ne vois plus que l'encaissement d'une petite rivière, bordée d'une rangée d'arbres touffus, (7) de ces arbres à feuilles oblongues, imitant celles du laurier, et dont la fleur au calice allongé, d'un rouge pâle, (8) et complètement inodore, n'en a pas moins usurpé dans le rustique vocabulaire le nom de laurier-rose. C'est pour tout animal une nourriture mortelle.

Apulée, L’Âne d'or ou les Métamorphoses, livre IV, traduit du latin sous la direction de Désiré Nisard, Paris, 1865.

mercredi 5 novembre 2014

Opaca secreta (1)

Neque enim frustra scribi voluisti tot paginarum opaca secreta ; aut non habent illae silvae cervos  suos recipientes se in eas et resumentes, ambulantes et pascentes, recumbentes et ruminantes.

Augustin d’Hippone (Aurelius Augustinus), dit saint Augustin, Confessions, livre XI, chapitre 2.

Ce n’est pas pour rien (frustra) que vous avez voulu que fussent écrites tant de pages profondément mystérieuses (opaca et secreta) : ces forêts-là n’ont-elles pas aussi leurs cerfs qui s’y réfugient, s’y rassurent, y paissent, s’y couchent, y ruminent ?

Pascal Quignard, Les Désarçonnés, Grasset, 2012.

samedi 1 novembre 2014

Un cheval te porte, telle est la métaphore

Nietzsche a écrit : « Un cheval te porte, telle est la métaphore. » Après les transferts qui transforment les aparlants qui crient très fort en prête-noms qui parlent sans fin, les métaphores définissent les chevaux qui font aller à toute vitesse au sein du langage, sautant de pierre en pierre, de visage en visage, de mot en mot, de texte en texte, d’image en image, comme dans les rêves.

Ce fut l’œil du cheval que monte Antonio Giulio Brignole qui bouleversa Nietzsche à Gênes. Il le nota aussitôt sur son carnet, en 1877, sortant du palazzo Rosso.
Van Dyck peignit cet œil en 1621.
Nietzsche note simplement que l’œil du cheval de Van Dyck est « plein d’orgueil » et que sa vision l’a « remis d’un coup sur pied » alors qu’il se trouvait en pleine dépression. Onze ans plus tard, en avril 1888, Nietzsche loue une chambre au 6 via Carlo Alberto à Turin. Quand il sort, il traverse la place, il emprunte la contre-allée, il suit la rive du Pô. Le 3 janvier 1889, Piazza Carlo Alberto, devant la fontaine, il regarde un vieux cheval humilié que son propriétaire frappe avec violence. Le cheval regarde Nietzsche avec un tel air de douleur que ce dernier, court vers lui, l’enlace et perd à jamais l’esprit.

Pascal Quignard, Les Désarçonnés, Grasset, 2012.

mardi 28 octobre 2014

Je congnois tout, fors que moy-mesme

Je congnois bien mouches en laict ;
Je congnois à la robe l’homme ;
Je congnois le beau temps du laid ;
Je congnois au pommier la pomme ;
Je congnois l’arbre à veoir la gomme ;
Je congnois quand tout est de mesme ;
Je congnois qui besongne ou chomme ;
Je congnois tout, fors que moy-mesme.

Je congnois pourpoinct au collet ;
Je congnois le moyne à la gonne ;
Je congnois le maistre au valet ;
Je congnois au voyle la nonne ;
Je congnois quand piqueur jargonne ;
Je congnois folz nourriz de cresme ;
Je congnois le vin à la tonne ;
Je congnois tout, fors que moy-mesme.

Je congnois cheval du mulet ;
Je congnois leur charge et leur somme ;
Je congnois Bietrix et Bellet ;
Je congnois gect qui nombre et somme ;
Je congnois vision en somme ;
Je congnois la faulte des Boesmes ;
Je congnois filz, varlet et homme ;
Je congnois tout, fors que moy-mesme.

Prince, je congnois tout en somme ;
Je congnois coulorez et blesmes ;
Je congnois mort qui nout consomme ;
Je congnois tout, fors que moy-mesme.

François Villon, Ballade des menus propos.

lundi 27 octobre 2014

Avec ces pieds

Si je devais mourir, laissez-moi une chemise et surtout ne me chaussez pas les pieds. Avec ces pieds que j’ai préparés pendant toute ma vie, que j’ai entretenus, que j’ai sauvés de la pourriture et du gel, avec eux, je ne suis pas désemparé sur la terre crue.

Eugène Savitzkaya, Sang de chien, éditions de Minuit, 1988.

dimanche 26 octobre 2014

Il pleuvait dans leurs têtes des coups insatiables

Le peu de chemin qu’il leur restait à faire, ils en firent la plus grande partie en silence, tantôt exposés à la pleine fureur des vents, tantôt par des zones calmes. Mercier essayait d’embrasser dans leur plénitude les conséquences pour eux de ce qui s’était produit, et Camier essayait de trouver un sens à la phrase qu’il venait d’entendre. Mais ils n’arrivaient pas, Mercier à concevoir leur bonheur, Camier à mener son exégèse à bien, car ils étaient fatigués, ils avaient besoin de dormir, le vent les faisait chanceler et, pour comble de désagrément, il pleuvait dans leurs têtes des coups insatiables.

Samuel Beckett, Mercier et Camier (1946), éditions de Minuit, 1970.  

http://www.onb.ac.at/images/Cilli_Wang_Mosquito_Foto.jpg

Cilli Wang, Mosquito, Foto aus einem Kabarettprogram, Österreichische Nationalbibliothek.

samedi 25 octobre 2014

Moi j’avais envie de crever mais on ne peut pas crever chaque fois qu’il y a une raison, on n’en finirait plus.

Émile Ajar [Romain Gary], L’Angoisse du roi Salomon, Mercure de France, 1979.

vendredi 24 octobre 2014

Juste le sentiment du temps qui meurt

On raconte qu’il jouait de la clarinette et imitait les oiseaux, les dindons, les grenouilles. C’est peut-être vrai. Sa fantaisie est indiscutable, mais on a dû sans doute un peu broder. Il photographiait le sourire des jeunes filles, mais de ces photographies-là, pas une n’est restée. Il notait tout, le temps qu’il faisait, les vêtements qu’il portait, les faits divers du jour, combien de litres de lait sa ferme avait vendus, tout et rien. Pour lui les moindres détails avaient leur importance. Mais l’essentiel de sa vie s’était concentré dans les yeux. Wilson était tout entier dans le regard, comme si vivre consistait à voir, à regarder, comme s’il était hanté par le visible, qu’il y cherchait quelque chose éperdument. Mais quoi ? Peut-être rien. Juste le sentiment du temps qui meurt, des formes qui défaillent.

Éric Vuillard, Tristesse de la terre. Une histoire de Buffalo Bill Cody, Actes Sud, 2014.

mardi 14 octobre 2014

La caractéristique principale de l’ « être sans destin »

La caractéristique principale de l’ « être sans destin » est l’absence totale de lien entre l’existence et la vie réelle. Une existence sans être, ou plutôt, un être sans existence. C’est la grande nouveauté du siècle.

Imre Kertész, Mentés másként (2011), Sauvegarde : Journal 2001-2003, traduit du hongrois par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba, Actes Sud, 2012.



Ödön von Horváth, Porträtfoto mit Hut, um 1938, Österreichische Nationalbibliothek.

lundi 13 octobre 2014

En 1938, Ödön von Horváth a trente-sept ans

En 1938, Ödön von Horváth a trente-sept ans. Il ne grandit plus qu’en largeur et mesure un mètre quatre-vingt-quatre. C’est un auteur dramatique à succès. Ses pièces les plus connues sont Légendes de la forêt viennoise, La Nuit italienne et Don Juan revient de guerre. Fuyant l’Allemagne nazie, il quitte l’Europe, traverse l’Autriche, la Hongrie, la Yougoslavie, la Tchécoslovaquie, l’Italie et la Suisse. De Zurich, il gagne Bruxelles où une Gitane lui lit les lignes de la main ; un coup de théâtre l’attend à Paris. Il a rendez-vous avec un cinéaste qui veut porter à l’écran son roman Jeunesse sans Dieu. Au Quartier latin, il loge à l’hôtel de l’Univers, une modeste pension. Ce 1er juin est étouffant. Von Horváth descend les Champs-Élysées. En fin d’après-midi, un violent orage éclate. Il s’abrite dans les bosquets. Un marronnier centenaire s’affale, blesse plusieurs passants et tue sur le coup l’écrivain au crâne fendu par une branche. Cette fin tragique illustre au mot près l’épilogue du Pays natal (1927) : « Ce qui est vermoulu doit s’effondrer et si moi-même j’étais vermoulu, je m’effondrerais et je crois que je ne verserais aucune larme. »

Patrick Roegiers, La traversée des plaisirs, Grasset, 2014.

vendredi 10 octobre 2014

Elle pleure pour rien

J’avais sorti de ma poche, machinalement, les photos de nous que je voulais montrer à Freddie, et parmi celles-ci, la photo de Gay Orlow, petite fille. Je n’avais pas remarqué jusque-là qu’elle pleurait. On le devinait à un froncement de ses sourcils. Un instant, mes pensées m’ont emporté loin de ce lagon, à l’autre bout du monde, dans une station balnéaire de la Russie du Sud où la photo avait été prise, il y a longtemps. Une petite fille rentre de la plage, au crépuscule, avec sa mère. Elle pleure pour rien, parce qu’elle aurait voulu continuer de jouer. Elle s’éloigne. Elle a déjà tourné le coin de la rue, et nos vies ne sont-elles pas aussi rapides à se dissiper dans le soir que ce chagrin d’enfant ?

Patrick Modiano, Rue des Boutiques obscures, Gallimard, 1978. 

La ville était déserte

Le samedi 19 septembre, le lendemain du départ de Dora et de son père, les autorités d’occupation imposèrent un couvre-feu en représailles à un attentat qui avait été commis au cinéma Rex. Personne n’avait le droit de sortir, de trois heures de l’après-midi jusqu’au lendemain matin. La ville était déserte, comme pour marquer l’absence de Dora.
Depuis, le Paris où j’ai tenté de retrouver sa trace est demeuré aussi désert et silencieux que ce jour-là. Je marche à travers les rues vides. Pour moi elles le restent, même le soir, à l’heure des embouteillages, quand les gens se pressent vers les bouches de métro. Je ne peux pas m’empêcher de penser à elle et de sentir un écho de sa présence dans certains quartiers. L’autre soir, c’était près de la gare du Nord.
J’ignorerai toujours à quoi elle passait ses journées, où elle se cachait, en compagnie de qui elle se trouvait pendant les mois d’hiver de sa première fugue et au cours des quelques semaines de printemps où elle s’est échappée à nouveau. C’est là son secret. Un pauvre et précieux secret que les bourreaux, les ordonnances, les autorités dites d’occupation, le Dépôt, les casernes, les camps, l’Histoire, le temps – tout ce qui vous souille et vous détruit – n’auront pas pu lui voler.

Patrick Modiano, Dora Bruder, Gallimard, 1997.

jeudi 9 octobre 2014

L'empreinte de nos pas

Drôles de gens. De ceux qui ne laissent sur leur passage qu’une buée vite dissipée. Nous nous entretenions souvent, Hutte et moi, de ces êtres dont les traces se perdent. Ils surgissent un beau jour du néant et y retournent après avoir brillé de quelques paillettes. Reines de beauté. Gigolos. Papillons. La plupart d’entre eux, même de leur vivant, n’avaient pas plus de consistance qu’une vapeur qui ne se condensera jamais. Ainsi, Hutte me citait-il en exemple un individu qu’il appelait l’« homme des plages ». Cet homme avait passé quarante ans de sa vie sur des plages ou au bord de piscines, à deviser aimablement avec des estivants et de riches oisifs. Dans les coins et à l’arrière-plan de milliers de photos de vacances, il figure en maillot de bain au milieu de groupes joyeux mais personne ne pourrait dire son nom et pourquoi il se trouve là. Et personne ne remarqua qu’un jour il avait disparu des photographies. Je n’osais pas le dire à Hutte mais j’ai cru que l’« homme des plages » c’était moi. D’ailleurs je ne l’aurais pas étonné en le lui avouant. Hutte répétait qu’au fond, nous sommes tous des « hommes des plages » et que « le sable – je cite ses propre termes – ne garde que quelques secondes l’empreinte de nos pas ».

Patrick Modiano, Rue des Boutiques obscures, Gallimard, 1978.

mercredi 8 octobre 2014

Aucun monde de mots ne créa son monde de choses


La destruction d’un peuple se fait toujours par étapes, et chacune est, à sa manière, innocente de la précédente. Le spectacle, qui s’empara des Indiens aux derniers instants de leur histoire, n’est pas la moindre des violences. Il fixe dans l’oubli notre assentiment initial. Partout, le premier amour n’a duré qu’une minute. Puis, chaque fois, se produisit la même incontrôlable destruction. Et aucun monde de mots ne créa son monde de choses.

Éric Vuillard, Tristesse de la terre. Une histoire de Buffalo Bill Cody, Actes Sud, 2014.

mardi 23 septembre 2014

 

Emil Hesse Burri, Walter Benjamin, Bertolt Brecht, Wilhelm Speyer, Marie Speyer, Le Lavandou 1931.

lundi 22 septembre 2014

C’est là qu’on voudrait se coucher

Un chemin encore carrossable traverse la haute lande. C’est l’ancien chemin des armées. Il coupe à travers de vastes tourbières, à cinq cents mètres d’altitude, mille si vous aimez mieux. Il ne dessert plus rien. Quelques forts en ruines, quelques maisons en ruines. La mer n’est pas loin, les vallées qui descendent vers l’est permettent de la voir, elle n’a guère plus de couleur que le ciel qui n’en a guère, elle est comme une cimaise. Dans les plis de la lande des lacs sont cachés, il faut quitter la route pour les voir, de petits sentiers y mènent, de hautes falaises les surplombent. Tout semble plat, ou en pentes douces, et cependant on passe tout près de hautes falaises, sans en soupçonner l’existence. De granit, par-dessus le marché. Étrange pays. C’est à l’Ouest que la chaîne atteint son maximum, ses pics font lever les yeux aux plus moroses, ces pics d’où l’on voit la plaine sans horizon, les célèbres pâturages, la vallée d’or. Devant eux la route serpente à perte de vue, vers le sud. Elle monte, mais on ne le dirait pas. Personne ne passe plus par ici, sinon les maniaques du pittoresque, ou de la marche à pied. Déguisée par la brande la tourbière attire, avec une attirance à laquelle les mortels ont du mal à résister. Puis elle les engloutit, ou le brouillard descend. La ville non plus n’est pas loin, il est des endroits d’où l’on voit ses lumières la nuit, sa lumière plutôt, et le jour sa fumée. On distingue même, par temps très clair, les môles du port, des deux ports, ils avancent bras minuscules dans la mer vitreuse, on les sait à plat mais on les voit levés. On voit les îles et les promontoires, il s’agit seulement de se retourner au bon endroit, et la nuit bien entendu les phares, à feux fixes et tournants. Le ciel même bleu semble plus bas, vu de ce plateau, on a beau se raisonner, l’impression demeure. C’est là qu’on voudrait se coucher, dans un creux bien tapissé de bruyère sèche, et s’endormir, une dernière fois, un après-midi. Il ferait du soleil, la tête serait parmi la vie minutieuse des tiges et des corolles, on s’endormirait vite, on quitterait vite des choses charmantes. C’est un ciel sans oiseaux, quelques oiseaux de proie tout au plus, pas d’oiseaux-oiseaux. Fin du passage descriptif.

Samuel Beckett, Mercier et Camier (1946), éditions de Minuit, 1970. 

dimanche 21 septembre 2014

[...] la réalité même, si elle est nécessaire, n’est pas complètement prévisible. Ceux qui apprennent sur la vie d’un autre quelque détail exact en tirent aussitôt des conséquences qui ne le sont pas et voient dans le fait nouvellement découvert l’explication de choses qui précisément n’ont aucun rapport avec lui.

Marcel Proust, À la recherche du temps perdu. La Prisonnière, Gallimard, 1923.

jeudi 11 septembre 2014

Décidément, avoir des ennemis n’est pas une sinécure

Nous employons le plus clair de nos veilles à dépecer en pensée nos ennemis, à leur arracher les yeux et les entrailles, à presser et vider leurs veines, à piétiner et broyer chacun de leurs organes, tout en leur laissant par charité la jouissance de leur squelette. Cette concession faite, nous nous calmons, et, recrus de fatigue, glissons dans le sommeil. Repos bien gagné après tant d’acharnement et de minutie. Nous devons du reste récupérer des forces pour pouvoir la nuit suivante recommencer l’opération, nous remettre à une besogne qui découragerait un Hercule boucher. Décidément, avoir des ennemis n’est pas une sinécure.

Emil Cioran, Histoire et Utopie, Gallimard, 1960.

mercredi 3 septembre 2014

Les désirs sont déjà des souvenirs

Il vient à l’homme qui chevauche longtemps au travers de terrains sauvages, le désir d’une ville. Pour finir, il arrive à Isidora, une ville où les palais ont des escaliers en colimaçon incrustés de coquillages marins, où l’on fabrique lunettes et violons dans les règles de l’art, où lorsque l’étranger hésite entre deux femmes il en rencontre toujours une troisième, où les combats de coqs dégénèrent en rixes sanglantes mettant aux prises les parieurs. C’est à tout cela qu’il pensait quand il avait le désir d’une ville. Isidora est donc la ville de ses rêves : à une différence près. Dans son rêve, la ville le comprenait lui-même, jeune ; il parvient à Isidora à un âge avancé. Il y a sur la place le petit mur des vieux qui regardent passer la jeunesse ; lui-même y est assis, parmi les autres. Les désirs sont déjà des souvenirs.

Italo Calvino, Le città invisibili, 1972, Les Cités invisibles, traduit de l'italien par Jean Thibaudeau, Le Seuil, 1974.

samedi 23 août 2014

Le scepticisme, disent les Anglais, commence quand, assis dans une église entre un flic et une bonne sœur, vous constatez que votre portefeuille a disparu.

Roland Jaccard, Cioran et compagnie, Presses universitaires de France, 2005.

jeudi 3 juillet 2014

 

August Sander, Secrétaire à la Radio ouest-allemande à Cologne, 1931. 

Je sentais par la force de mes investigations, leur désordre, leur hasard, leur énigme, que la photographie est un art peu sûr, tout comme le serait (si on se mettait en tête de l’établir) une science des corps désirables ou haïssables.

Roland Barthes, La Chambre claire, 1980.

dimanche 29 juin 2014

Plutôt que dépeuplées ses photographies sont silencieuses



Plutôt que dépeuplées ses photographies sont silencieuses. D’un silence particulier, atgétien ; en quoi la lumière des longues secondes d’exposition se convertit, qui détache l’image du monde ambiant et lui fait comme un reliquaire. Silence qui va jusqu’à des nettetés de visions, impératives et soudaines, comme si l’on avait ôté le langage dans le cerveau d’un fou. [...]
Cette immobilité et ce silence, ce présent, ne sont pas d’un temps suspendu, fixé ; de ce temps dont nous disons étourdiment qu’il passe, qu’il s’écoule ; mais le temps lui même, immobile, au sein de quoi tout passe. Le temps n’est pas ce qui use les choses et fait vieillir la vie, il est ce qu’engendre la fatigue des choses, la croissance et la décrépitude, la vie périssable, la ruine. [...] Une mélancolie héraclitéenne infuse dans cette œuvre : on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, qui n’est pas celui du temps, mais notre propre vie allant au déversoir.

Baudouin de Bodinat, « Eugène Atget, poète matérialiste », Trouvailles, novembre 1992, rééd. éditions Fario, 2014.

samedi 21 juin 2014