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mercredi 26 novembre 2014

D’une lettre jetée sur la table

D’une lettre jetée sur la table s’échappe une ligne qui court sur la veine d’une planche et descend le long d’un pied. Si l’on regarde attentivement on s’aperçoit qu’à terre la ligne suit les lames du parquet, remonte le long du mur, entre dans une gravure de Boucher, dessine l’épaule d’une femme allongée sur un divan et enfin s’échappe de la pièce par le toit pour redescendre dans la rue par le câble du paratonnerre. Là, il est difficile de la suivre à cause du trafic mais si l’on s’en donne la peine, on la verra remonter sur la roue d’un autobus arrêté qui va au port. Là, elle descend sur le bas de nylon de la plus blonde passagère, entre dans le territoire hostile des douanes, rampe, repte et zigzague jusqu’au quai d’embarquement, puis (mais il n’est pas facile de la voir, seuls les rats peuvent la suivre) elle monte sur le bateau aux sonores turbines, glisse sur les planches du pont de première classe, franchit avec difficulté la grande écoutille et, dans une cabine où un homme triste boit du cognac et écoute la sirène du départ, elle remonte la couture de son pantalon, gagne son pull-over, se glisse jusqu’au coude, et, dans un dernier effort, se blottit dans la paume de sa main droite qui juste à cet instant saisit un revolver.

Julio Cortázar, « Les lignes de la main », Cronopes et fameux (1962), traduit de l’espagnol par Laure Guille-Bataillon, Gallimard, 1977.

mardi 28 décembre 2010

Là-bas au fond

Là-bas au fond il y a la mort, mais n’ayez pas peur. Tenez la montre d’une main, prenez le remontoir entre deux doigts, tournez-le doucement. Alors s’ouvre un nouveau sursis, les arbres déplient leurs feuilles, les voiliers courent des régates, le temps comme un éventail s’emplit de lui-même et il en jaillit l’air, les brises de la terre, l’ombre d’une femme, le parfum du pain.
Que voulez-vous de plus ? Attachez-la vite à votre poignet, laissez-la battre en liberté, imitez-la avec ardeur. La peur rouille l’ancre, toute chose qui eût pu s’accomplir et fut oubliée ronge les veines de la montre, gangrène le sang glacé de ses rubis. Et là-bas dans le fond, il y a la mort si nous ne courons pas et n’arrivons avant et ne comprenons pas que cela n’a plus d’importance.

Julio Cortázar, « Instructions pour remonter une montre », Cronopes et fameux (1962), traduit de l’espagnol par Laure Guille-Bataillon, Gallimard, 1977.

jeudi 22 octobre 2009

Instructions pour monter un escalier

Tout le monde a certainement remarqué déjà que le sol parfois se plie de telle façon qu’une partie monte à angle droit avec le plan du parquet et que la partie suivante redevient parallèle à ce premier plan, cela pour donner naissance à une nouvelle perpendiculaire, opération qui se répète en spirale ou en ligne brisée jusqu’à des hauteurs extrêmement variables. En se penchant et en posant la main gauche sur une des parties verticales et la droite sur la partie horizontale correspondante, on est en possession momentanée d’une marche, ou degré. Chacune de ces marches, formée comme on le voit de deux éléments, se situe un peu plus haut et un peu plus avant que la précédente, principe qui donne un sens à l’escalier, vu que toute autre combinaison produirait des formes peut-être plus belles ou plus pittoresques mais incapables de vous transporter d’un rez-de-chaussée à un premier étage.
Les escaliers se montent de face car en marche arrière ou latérale ce n’est pas particulièrement commode. L’attitude la plus naturelle à adopter est la station debout, bras ballants, tête droite mais pas trop cependant afin que les yeux puissent voir la marche à gravir, la respiration lente et régulière. Pour ce qui est de l’ascension proprement dite, on commence par lever cette partie du corps située en bas à droite et généralement enveloppée de cuir ou de daim et qui, sauf exception, tient exactement sur la marche. Une fois ladite partie, que nous appellerons pied pour abréger, posée sur le degré, on lève la partie correspondante gauche (appelée aussi pied mais qu’il ne faut pas confondre avec le pied mentionné plus haut) et après l’avoir amenée à la hauteur du premier pied, on la hisse encore un peu pour la poser sur la deuxième marche où le pied pourra enfin se reposer, tandis que sur la première le pied repose déjà. (Les premières marches sont toujours les plus difficiles, jusqu’à ce qu’on ait acquis la coordination nécessaire. La coïncidence des noms entre le pied et le pied rend l’explication difficile. Faites spécialement attention à ne pas lever en même temps le pied et le pied.)
Parvenu de cette façon à la deuxième marche, il suffit de répéter alternativement ces deux mouvements jusqu’au bout de l’escalier. On en sort facilement, avec un léger coup de talon pour bien fixer la marche à sa place et l’empêcher de bouger jusqu’à ce que l’on redescende.

Julio Cortázar, « Instructions pour monter un escalier », Cronopes et fameux (1962), traduit de l’espagnol par Laure Guille-Bataillon, Gallimard, 1977.

mardi 15 avril 2008

Un truc qui permettait à la mouche d’entrer mais pas de sortir



Progrès et régression.
– On inventa un verre qui laissait passer les mouches. La mouche s’amenait, poussait un peu de la tête et hop, elle était de l’autre côté. Joie débordante de la mouche. Dommage qu’un savant ait tout fichu par terre en découvrant un truc qui permettait à la mouche d’entrer mais pas de sortir, ou vice-versa, à cause de je ne sais quelle flexibilité des fibres de verre, qui était salement fibreux. Aussitôt on inventa l’attrape-mouches en plaçant un morceau de sucre de l’autre côté dudit verre et beaucoup de mouches moururent de désespoir. C’est ainsi que prit fin toute possibilité de fraterniser avec ces animaux dignes d’un sort meilleur.

Julio Cortázar, Cronopes et fameux (1962), traduit de l’espagnol par Laure Guille-Bataillon, Gallimard, 1977.

lundi 31 juillet 2006

Un peu moins vivant


Pierre Vidal-Naquet (1930-2006)

Dès après cinquante ans, nous commençons à mourir insensiblement en d’autres morts. Les grands mages, les chamans de notre jeunesse partent l’un après l’autre. Parfois, nous ne pensions déjà plus tellement à eux, ils étaient restés en arrière dans l’histoire, other voices, other rooms nous réclamaient. Ils étaient toujours là, en un sens, mais comme des tableaux qu’on ne regarde plus comme au début, des poèmes qui ne parfument plus que vaguement la mémoire.
C’est alors – chacun a ses ombres chères, ses grands intercesseurs – que survient le jour où le premier d’entre eux envahit horriblement journaux, radio, télé. Peut-être tarderons-nous à comprendre que notre mort aussi a commencé ce jour-là ; c’est une chose que j’ai sue le soir où, pendant un dîner, quelqu’un fit allusion avec indifférence à une nouvelle du bulletin d’informations, Jean Cocteau venait de mourir à Milly-la-Forêt, une partie de moi-même tomba, morte, elle aussi, sur la nappe parmi des phrases conventionnelles.
Les autres ont suivi, toujours de la même façon, la radio ou les journaux, Louis Armstrong, Pablo Picasso, Stravinsky, Duke Ellington, et hier soir, pendant que je toussais dans un hôpital de la Havane, hier soir par la voix d’un ami qui apportait jusqu’à mon lit la rumeur du monde, Charles Chaplin. Je sortirai de cet hôpital, j’en sortirai guéri, cela ne fait aucun doute, mais pour la sixième fois un peu moins vivant.

Julio Cortázar, « Mine de rien, déjà six de moins », Un certain Lucas, trad. Laure Guille-Bataillon, Gallimard, 1979.