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jeudi 2 septembre 2010

Pas d’œuvres, pas de langue, pas de parole, pas d’esprit, rien


Christer Strömholm, Paris, 1955.

Toute l’écriture est de la cochonnerie.
Les gens qui sortent du vague pour essayer de préciser quoi que ce soit de ce qui se passe dans leur pensée, sont des cochons.
Toute la gent littéraire est cochonne, et spécialement celle de ce temps-ci.
Tous ceux qui ont des points de repère dans l’esprit, je veux dire d’un certain côté de la tête, sur des emplacements bien localisés de leur cerveau, tous ceux qui sont maîtres de leur langue, tous ceux pour qui les mots ont un sens, tous ceux pour qui il existe des altitudes dans l’âme, et des courants dans la pensée, ceux qui sont esprit de l’époque, et qui ont nommé ces courants de pensée, je pense à leurs besognes précises, et à ce grincement d’automate qui rend à tous vents leur esprit,
— sont des cochons.
Ceux pour qui certains mots ont un sens, et certaines manières d’être, ceux qui font si bien des façons, ceux pour qui les sentiments ont des classes et qui discutent sur un degré quelconque de leurs hilarantes classifications, ceux qui croient encore à des « termes », ceux qui remuent des idéologies ayant pris rang dans l’époque, ceux dont les femmes parlent si bien et ces femmes aussi qui parlent si bien et qui parlent des courants de l’époque, ceux qui croient encore à une orientation de l’esprit, ceux qui suivent des voies, qui agitent des noms, qui font crier les pages des livres,
— ceux-là sont les pires cochons.
Vous êtes bien gratuit, jeune homme !
Non, je pense à des critiques barbus.
Et je vous l’ai dit : pas d’œuvres, pas de langue, pas de parole, pas d’esprit, rien.
Rien, sinon un beau Pèse-Nerfs.
Une sorte de station incompréhensible et toute droite au milieu de tout dans l’esprit.
Et n’espérez pas que je vous nomme ce tout, en combien de parties il se divise, que je vous dise son poids, que je marche, que je me mette à discuter sur ce tout, et que, discutant, je me perde et que je me mette ainsi sans le savoir à PENSER, – et qu’il s’éclaire, qu’il vive, qu’il se pare d’une multitude de mots, tous bien frottés de sens, tous divers, et capables de bien mettre au jour toutes les attitudes, toutes les nuances d’une très sensible et pénétrante pensée.. [...]

Antonin Artaud, Le Pèse-Nerfs, Gallimard, 1925.

mardi 11 août 2009

* * *



Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre.
Blaise Pascal

Il faut voyager loin, afin que lorsque, des mois après, on foule le plancher de sa chambre, on sache où l’on doit placer sa chaise.
Walter Benjamin

samedi 20 juin 2009

Le vide particulier de ces maisons d’écrivains



Il préférait être seul pour visiter la maison, seul pour errer à son gré dans les pièces silencieuses. Il traversa l’hypothèse d’un salon, le souvenir d’une chambre à coucher et contempla le grand vide, le vide particulier de ces maisons d’écrivains où l’absence se met en meubles, un vide triomphal immiscé entre la table et le fauteuil, entre les bibliothèques, les écritoires et les sous-main, le grand vide implacable et ironique qui broie en un rien de temps une poignée d’indices approximatifs patiemment réunis par de méticuleux archivistes, un vide qui ricane autour de la rame de papier qu’on a soigneusement posée sur la table, légèrement de biais pour faire plus vrai.

Nathalie Léger, Les Vies silencieuses de Samuel Beckett, Allia, 2006.

mardi 21 novembre 2006

Tout serait alors comme dans les Mille et une nuits



J’ai remarqué, bien souvent, que certains personnages de romans prennent à nos yeux un relief que ne possèderont jamais nos amis ou nos connaissances, tous ceux qui nous parlent et nous écoutent dans la vie réelle et bien visible. Et j’en viens à rêver à cette question, à me demander si tout n’est pas, dans la totalité de ce monde, une série imbriquée de rêves et de romans, comme de petites boîtes placées dans d’autres boîtes encore – tout serait alors comme dans les Mille et une nuits, une histoire recélant d’autres histoires, et se déroulant, mensongère, dans la nuit éternelle.

Fernando Pessoa, Le Livre de l’intranquillité de Bernardo Soares (Livro do Desassossego por Bernardo Soares), traduit du portugais par Françoise Laye, Christian Bourgeois, 1999.