À cheval sur rien
C’est ainsi que j’avançais immobile dans ma vie à cheval sur rien comme il arrive dans le désir.
Pascal Quignard, Les Désarçonnés, Grasset, 2012.
Il est plus aisé de dire des choses nouvelles que de concilier celles qui ont déjà été dites (Vauvenargues). Avec cette plume donc il poursuit l’inventaire de ce qui ne lui reste plus à dire (Pinget). Il est simplement dommage que nous n’ayons pas commencé plus tôt : nous y serions déjà (Schopenhauer).
C’est ainsi que j’avançais immobile dans ma vie à cheval sur rien comme il arrive dans le désir.
Pascal Quignard, Les Désarçonnés, Grasset, 2012.
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Un jour son démon dit à Socrate : « Sois un taon sur le dos d’un cheval. » C’est Socrate qui après coup traduisit de façon absurde les mots profonds que son démon avait prononcés. Il crut que cela voulait dire : « Deviens un philosophe dans les rues de la cité. Pique le cerveau de tes concitoyens échoppe après échoppe. Meurs pour le renom de ta ville. » Or, son démon s’était contenté de lui dire : « Sois un taon sur le dos d’un cheval. »
Pascal Quignard, Les Désarçonnés, Grasset, 2012.
Libellés : cheval, démon, Pascal Quignard, philosophe, philosophie, Socrate, taon
Neque enim frustra scribi voluisti tot paginarum opaca secreta ; aut non habent illae silvae cervos suos recipientes se in eas et resumentes, ambulantes et pascentes, recumbentes et ruminantes.
Augustin d’Hippone (Aurelius Augustinus), dit saint Augustin, Confessions, livre XI, chapitre 2.
Ce n’est pas pour rien (frustra) que vous avez voulu que fussent écrites tant de pages profondément mystérieuses (opaca et secreta) : ces forêts-là n’ont-elles pas aussi leurs cerfs qui s’y réfugient, s’y rassurent, y paissent, s’y couchent, y ruminent ?
Pascal Quignard, Les Désarçonnés, Grasset, 2012.
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Nietzsche a écrit : « Un cheval te porte, telle est la métaphore. » Après les transferts qui transforment les aparlants qui crient très fort en prête-noms qui parlent sans fin, les métaphores définissent les chevaux qui font aller à toute vitesse au sein du langage, sautant de pierre en pierre, de visage en visage, de mot en mot, de texte en texte, d’image en image, comme dans les rêves.
Ce fut l’œil du cheval que monte Antonio Giulio Brignole qui bouleversa Nietzsche à Gênes. Il le nota aussitôt sur son carnet, en 1877, sortant du palazzo Rosso.
Van Dyck peignit cet œil en 1621.
Nietzsche note simplement que l’œil du cheval de Van Dyck est « plein d’orgueil » et que sa vision l’a « remis d’un coup sur pied » alors qu’il se trouvait en pleine dépression.
Onze ans plus tard, en avril 1888, Nietzsche loue une chambre au 6 via Carlo Alberto à Turin. Quand il sort, il traverse la place, il emprunte la contre-allée, il suit la rive du Pô.
Le 3 janvier 1889, Piazza Carlo Alberto, devant la fontaine, il regarde un vieux cheval humilié que son propriétaire frappe avec violence. Le cheval regarde Nietzsche avec un tel air de douleur que ce dernier, court vers lui, l’enlace et perd à jamais l’esprit.
Pascal Quignard, Les Désarçonnés, Grasset, 2012.