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mercredi 20 septembre 2023

Pas de mots

Trött på alla som kommer med ord, ord men inget språk
for jag till den snötäckta ön.
Det vilda har inga ord.
De oskrivna sidorna breder ut sig åt alla håll!
Jag stöter på spåren av rådjursklövar i snön.
Språk men inga ord. 

 

Las de tous ceux qui viennent avec des mots, des mots mais pas de langage,
je partis pour l’île recouverte de neige.
La vie sauvage n’a pas de mots.
Ses pages blanches s’étalent dans tous les sens !
Je tombe sur les traces de pattes d’un cerf dans la neige.
Un langage mais pas de mots.
 

Tomas Tranströmer, « Från mars -79 », Det vilda torget, Stockholm : Bonniers förlag, 1983 ; traduction suédoise [modifiée] de Jacques Outin, « En mars ’79 », La place sauvage, dans Baltiques. Œuvres complètes 1954-2004, Éditions Le Castor astral, 1996, 2004, Éditions Gallimard, 2004.


lundi 15 janvier 2018

Pourquoi ajouter des mots qui ont traîné partout à ces choses fraîches qui s’en passaient si bien ? Et comme c’est boutiquier, ce désir de tirer parti de tout, de ne rien laisser perdre… et malgré qu’on le sache, cette peine qu’on prend, ce travail de persuasion, cette lutte contre le refroidissement considérable et si insistant de la vie.


Nicolas Bouvier, L’Usage du monde, Droz, 1963.

dimanche 14 janvier 2018

De la poésie, aucun chemin direct ne conduit dans la vie, de la vie aucun ne conduit dans la poésie

J’ignore si parmi tous les bavardages fatigants sur l’individualité, le style, la conviction, l’atmosphère et ainsi de suite, vous n’avez pas perdu la conscience que le matériau de la poésie c’est les mots, qu’un poème est un tissu sans poids fait de mots qui, par leur arrangement, leur timbre et leur contenu, en reliant le souvenir de choses visibles et le souvenir de choses audibles avec l’élément du mouvement, produisent un état d’âme fugitif, exactement circonscrit, de la netteté du rêve, que nous appelons atmosphère. Si vous pouvez retrouver le chemin de cette définition du plus léger des arts vous vous serez débarrassé d’une espèce de charge confuse de votre conscience. Les mots sont tout, les mots avec lesquels on peut appeler à une nouvelle existence les choses vues et entendues et, selon des lois inspirées, donner l’illusion d’une chose en mouvement. De la poésie, aucun chemin direct ne conduit dans la vie, de la vie aucun ne conduit dans la poésie.
[...]
Vous vous étonnez qu’un poète fasse pour vous l’éloge des règles et voie dans les successions de mots et les mètres la totalité de la poésie. Mais il y a déjà trop d’amateurs qui louent les intentions. La chose absolument sans valeur a des serviteurs dans tous les esprits lourds. Soyez d’ailleurs rassurés. Je vous restituerai la vie. Je sais en quoi la vie a affaire avec l’art. J’aime la vie, bien plus, je n’aime que la vie. Mais je n’aime pas qu’on désire mettre des dents d’ivoire à des personnes représentées en peinture et qu’on assoie des figures de marbre sur des bancs de pierre comme si c’étaient des promeneurs. Vous devez vous déshabituer de réclamer qu’on écrive à l’encre rouge pour faire croire qu’on écrit avec du sang.

Hugo von Hofmannsthal, Poésie et vie. Extrait d’une conférence [1896], Lettre de Lord Chandos et autres textes sur la poésie, traduits par Jean-Claude Schneider et Albert Kohn, Gallimard, 1980, 1992.

dimanche 27 novembre 2016

Poésie, s’il y a

A tort, comme poète, on a parfois jugé Henry Michaux. De cela sont cause ses Fables des origines, fables en huit lignes. S’il avait pu les écrire en 6 mots, il n’eût pas manqué de le faire. Poésie, s’il y a, c’est le minimum qui subsiste dans tout exposé humainement vrai. Il est essayiste. De lui encore, le Rêve et la jambe, essai philosophique, style abrupt, elliptique comme son titre.

Henri Michaux, Lettre de Belgique, 1924.

mardi 4 février 2014

Le souci de bien-dire est l’apanage de ceux qui ne peuvent s’endormir dans une foi

Avec des certitudes, point de style : le souci de bien-dire est l’apanage de ceux qui ne peuvent s’endormir dans une foi. À défaut d’un appui solide, ils s’accrochent aux mots, — semblants de réalité ; tandis que les autres, forts de leurs convictions, en méprisent l’apparence et se prélassent dans le confort de l’improvisation.

Emil Cioran, Syllogismes de l’amertume, Gallimard, 1952.