Affichage des articles dont le libellé est Thomas Bernhard. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Thomas Bernhard. Afficher tous les articles

samedi 21 octobre 2023

Le samedi est terrible, le dimanche terrifiant, le lundi apporte le soulagement

 

 

Les samedis après-midi, je les ai toujours ressentis comme un temps très dangereux pour tout le monde ; le mécontentement de soi-même et de tout en général et en particulier, la conscience soudain d’être, sa vie durant, effectivement exploité et absurdement au monde produisaient cet état d’esprit auquel la plupart s’abandonnaient, dans lequel ils se plongeaient à une profondeur effrayante. La plupart des hommes sont habitués à leur travail, leur occupation, à quelque occupation, quelque travail réguliers, si ce travail, cette occupation s’arrêtent ils perdent instantanément leur contenu et leur conscience et ne sont plus autre chose qu’un état de désespoir morbide. Il en est de l’individu comme de la plupart des gens. Ils pensent qu’ils se régénèrent mais en réalité c’est un vide dans lequel ils deviennent à moitié fous. Aussi les samedis après-midi, tous en arrivent aux idées les plus folles et tout se termine toujours d’une façon peu satisfaisante. Ils commencent à déplacer les armoires et les commodes, les tables, les fauteuils et leurs propres lits, ils brossent leurs habits sur les balcons, ils cirent leurs chaussures comme s’ils étaient pris de démence. Les femmes montent sur les banquettes au-dessous des fenêtres et les hommes descendent à la cave et y soulèvent des tourbillons de poussière avec leurs balais de paille de riz, des familles entières croient être obligées de faire des rangements, se précipitent sur le contenu de leur habitation, le dérangent et au bout de cette occupation elles en ont elles-mêmes l’esprit dérangé. Ou bien les gens se couchent et s’occupent de leurs infirmités, s’évadent et s’envolent dans leurs maladies qui sont des maladies permanentes qu’ils se rappellent les samedis après-midi, quand le travail a pris fin. Les médecins connaissent cela : les samedis après-midi, on requiert leurs services comme à aucun autre moment. Quand le travail s’arrête, les maladies commencent, brusquement les douleurs sont là, le fameux mal de tête du samedi, les battements de cœur du samedi après-midi, les défaillances subites, les accès de fureur. Toute la semaine le travail et même une simple occupation jugulent, apaisent les maladies, le samedi après-midi elles se font sentir et l’être humain perd aussitôt son équilibre. Lorsque celui qui a cessé de travailler à midi a simplement conscience, peu après, de sa situation effective qui, dans tous les cas, peu importe qui il est, peu importe ce qu’il est, peu importe où il est, n’est jamais qu’une situation sans espoir, il doit nécessairement se dire qu’il n’est rien d’autre qu’un être malheureux même s’il prétend le contraire. Les quelques favorisés que le samedi ne bouleverse pas ne font que confirmer la règle. Au fond, le samedi est un jour redouté, encore bien plus redouté que le dimanche : le samedi en effet, chacun sait que le dimanche va arriver et le dimanche est le jour le plus terrible mais après le dimanche vient le lundi et le lundi est jour de travail, ce qui fait supporter le dimanche. Le samedi est terrible, le dimanche terrifiant, le lundi apporte le soulagement. Tout le reste est une affirmation stupide et malveillante. Le samedi, l’orage se prépare, le dimanche il éclate, le lundi, le calme est revenu. L’homme n’aime pas la liberté, tout le reste est mensonge, il ne sait rien faire de la liberté. À peine est-il libre qu’il s’occupe à ouvrir les commodes pleines de vêtements et de linge, à ranger de vieux papiers, il cherche des photographies, des documents, des lettres, il va au jardin bêcher, court sans absolument aucune signification, ni aucun but dans une direction quelconque, peu importe le temps qu’il fait, et appelle cela une promenade. Là où il y a des enfants, on leur fait prendre part à l’occupation bien connue de tuer le temps, on les excite, on leur donne des raclées, on les gifle pour qu’ils fassent naître le chaos qui, en vérité, est le salut. Qu’y a-t-il, d’autre part, de plus terrible qu’une promenade de samedi après-midi, une visite à des parents ou à des personnes de connaissance, où l’on satisfait sa curiosité et l’on détruit les relations avec sa parenté ou les gens de sa connaissance ? Si les gens lisent, ils subissent en réalité le tourment d’une peine qu’ils se sont eux-mêmes infligée et rien n’est plus ridicule que le sport, cet alibi préféré entre tous pour justifier l’absence complète de signification de l’individu. Le week-end est un coup mortel assené à tout individu et la mort de toute famille. Le samedi, après la fin du travail, l’individu, donc chacun, avec une soudaineté brutale se trouve complètement seul car en vérité et en réalité seul leur travail fait vivre les hommes ensemble toute leur vie, en vérité et en réalité ils ne possèdent que leur emploi, rien d’autre. 

 

Thomas Bernhard, Der Keller - Eine Entziehung, 1976 ; La Cave. Un retrait, traduit de l’allemand par Albert Kohn, Gallimard, 1982.

vendredi 2 février 2018

Ils ne sont devenus ni meilleurs ni pires, ils sont seulement devenus vieux

Nous vivons toujours dans l’erreur que, de même que nous avons évolué, peu importe dans quel sens, les autres évoluent aussi, mais c’est là une erreur, la plupart se sont arrêtés et n’ont absolument pas évolué, ni dans un sens ni dans l’autre, ils ne sont devenus ni meilleurs ni pires, ils sont seulement devenus vieux et, par là, inintéressants au plus haut point. Nous croyons que nous allons être surpris de l’évolution de quelqu’un que nous n’avons pas vu depuis longtemps, mais lorsque nous le revoyons, nous ne sommes tout de même surpris que de ce qu’il n’a absolument pas évolué, qu’il a seulement vingt ans de plus et qu’au lieu d’être bien bâti, il a à présent une grosse bedaine et de grosses bagues de mauvais goût à ses doigts boudinés qui jadis nous semblaient très beaux. Nous croyons que nous pourrons parler d’un tas de choses avec l’un ou l’autre et nous constatons qu’avec eux tous nous ne pouvons parler de rien du tout. Nous sommes là et nous nous demandons pourquoi, et nous ne trouvons rien à dire sinon qu’il fait un temps comme ci ou comme ça, que la crise politique est comme ci ou comme ça, que le socialisme montre à présent son vrai visage et ainsi de suite. Nous croyons que l’ami d’autrefois est aussi l’ami d’aujourd’hui, mais nous voyons aussitôt notre terrible erreur, très souvent carrément funeste. Avec cette femme-ci tu peux parler de peinture, avec celle-là de poésie, penses-tu, mais ensuite tu es obligé de reconnaître que tu t’es trompé, l’une n’en sait pas plus sur la peinture que l’autre sur la poésie, toutes deux n’ont en réserve que leur bavardage sur la cuisine, comment on fait la soupe de pommes de terre à Vienne et comment on la fait à Innsbruck et combien coûte une paire de chaussures à Merano et la même à Padoue. Tu pouvais si bien parler de mathématiques avec l’un, penses-tu, si bien d’architecture avec l’autre, mais tu constates que la mathématique de l’un, l’architectonique de l’autre se sont embourbées il y a vingt ans dans le marécage de l’adolescence. Tu ne trouves plus de repères, plus de points d’appui, et dès lors tu les choques sans qu’ils sachent pourquoi. Tout d’un coup tu n’es plus rien que celui qui choque, qui les choque continuellement.

Thomas Bernhard, Extinction, traduit de l’allemand (Autriche) par Gilberte Lambrichs, Gallimard, 1990.

mercredi 17 janvier 2018

L’art d’exagérer est, à mon sens, un art de surmonter l’existence

Souvent, ai-je dit plus tard à Gambetti, nous nous laissons entraîner à exagérer tellement que nous finissons par tenir cette exagération pour le seul fait logique et ne voyons plus du tout le fait réel, rien que l’exagération poussée à l’extrême. Depuis toujours mon fanatisme de l’exagération m’a soulagé, ai-je dit à Gambetti. Parfois c’est la seule possibilité, à savoir quand j’ai transformé ce fanatisme de l’exagération en art de l’exagération, de me sortir de mon état d’esprit misérable, de la lassitude de mon esprit, ai-je dit à Gambetti. J’ai cultivé à tel point mon art de l’exagération que je puis me dire sans hésiter le plus grand artiste de l’exagération que je connaisse. Je n’en connais pas d’autre. Personne n’a jamais poussé si loin son art de l’exagération, ai-je dit à Gambetti, et ensuite, que si l’on voulait un jour me demander tout de go ce que je suis vraiment au fond de moi-même, je ne pourrais répondre que le plus grand artiste de l’exagération que je connaisse. Là-dessus Gambetti a de nouveau éclaté de son rire gambettien et m’a contaminé de son rire gambettien, si bien que nous avons ri tous deux, cet après-midi-là sur le Pincio, comme nous n’avions jamais ri auparavant. Mais naturellement cette phrase est à son tour une exagération, c’est ce que je pense à présent en l’écrivant, et caractéristique de mon art de l’exagération. Ce jour-là, j’ai dit à Gambetti que l’art d’exagérer est, à mon sens, un art de surmonter, de surmonter l’existence, ai-je dit à Gambetti. Supporter l’existence grâce à l’exagération, finalement grâce à l’art de l’exagération, ai-je dit à Gambetti, la rendre possible. Plus je vieillis, plus je me réfugie dans mon art de l’exagération, ai-je dit à Gambetti. Ceux qui ont le mieux surmonté l’existence ont toujours été de grands artistes de l’exagération, peu importe ce qu’ils furent, ce qu’ils ont produit, Gambetti, ils ne l’ont tout de même été, en fin de compte, que grâce à leur art de l’exagération. Le peintre qui n’exagère pas est un mauvais peintre, le musicien qui n’exagère pas est un mauvais musicien, ai-je dit à Gambetti, tout comme l’écrivain qui n’exagère pas est un mauvais écrivain, en même temps il peut arriver aussi que le véritable art de l’exagération consiste à tout minimiser, alors nous devons dire, il exagère la minimisation et fait ainsi de la minimisation exagérée son art de l’exagération, Gambetti. Le secret de la grande œuvre d’art est l’exagération, ai-je dit à Gambetti, le secret de la grande réflexion philosophique l’est aussi, l’art de l’exagération est en somme le secret de l’esprit, ai-je dit à Gambetti, mais ensuite j’ai abandonné cette idée absurde qui pourtant, examinée d’encore plus près, s’est forcément révélée la seule juste sans aucun doute, et je me suis éloigné de la Maison des chasseurs en direction de la ferme et me suis dirigé vers la Villa des enfants, tout en pensant que c’était la Villa des enfants qui m’avait inspiré ces pensées absurdes.

Thomas Bernhard, Extinction, traduit de l’allemand (Autriche) par Gilberte Lambrichs, Gallimard, 1990.