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mardi 13 mars 2018

La ruse du secret, c’est de vous faire croire qu’il n’est qu’un masque, alors qu’il est un moteur

– Il y a deux raisons qui me donnent le droit de ne rien vous dire, dit Carrier. D’abord, il faut préserver le secret, pas tellement d’ailleurs pour ne pas le dévoiler, mais pour qu’il continue à produire. Le secret, théorisa-t-il, n’est pas le dernier voile qui dissimule un certain objet au bout d’un certain parcours, il est ce qui anime la totalité de ce parcours. La ruse du secret, c’est de vous faire croire qu’il n’est qu’un masque, alors qu’il est un moteur. Et c’est ce moteur qu’il faut entretenir parce qu’il vous fait marcher. Si je vous révélais le moindre fragment de secret, vous n’en sauriez pas beaucoup plus et cela risquerait de casser quelque chose dans le moteur, personne n’y gagnerait.
– D’accord, dit Paul, assez sur ce sujet.

Jean Echenoz, Le Méridien de Greenwich, éditions de Minuit, 1979.

vendredi 10 octobre 2014

La ville était déserte

Le samedi 19 septembre, le lendemain du départ de Dora et de son père, les autorités d’occupation imposèrent un couvre-feu en représailles à un attentat qui avait été commis au cinéma Rex. Personne n’avait le droit de sortir, de trois heures de l’après-midi jusqu’au lendemain matin. La ville était déserte, comme pour marquer l’absence de Dora.
Depuis, le Paris où j’ai tenté de retrouver sa trace est demeuré aussi désert et silencieux que ce jour-là. Je marche à travers les rues vides. Pour moi elles le restent, même le soir, à l’heure des embouteillages, quand les gens se pressent vers les bouches de métro. Je ne peux pas m’empêcher de penser à elle et de sentir un écho de sa présence dans certains quartiers. L’autre soir, c’était près de la gare du Nord.
J’ignorerai toujours à quoi elle passait ses journées, où elle se cachait, en compagnie de qui elle se trouvait pendant les mois d’hiver de sa première fugue et au cours des quelques semaines de printemps où elle s’est échappée à nouveau. C’est là son secret. Un pauvre et précieux secret que les bourreaux, les ordonnances, les autorités dites d’occupation, le Dépôt, les casernes, les camps, l’Histoire, le temps – tout ce qui vous souille et vous détruit – n’auront pas pu lui voler.

Patrick Modiano, Dora Bruder, Gallimard, 1997.

jeudi 13 mars 2014

Ett liv

Ett liv
en gång sagt
som en replik
sagd utan hemligheter
vid det öppna fönstret

Une vie
dite une fois
comme une réplique
sans secrets
devant la fenêtre ouverte


Bo Carpelan, 73 dikter, 1966, 73 poèmes, traduit du suédois par Carl Gustaf Bjurström & Lucie Albertini, Paris, 1984.

vendredi 7 mars 2014

Devant qui cherche-t-il à se dissimuler ?


Lorsqu'un homme se masque ou se revêt d'un pseudonyme, nous nous sentons défiés. Cet homme se refuse à nous. En revanche nous voulons savoir, nous entreprenons de le démasquer. Devant qui cherche-t-il à se dissimuler ? Devant quel Pouvoir a-t-il peur ? Quel Regard lui fait donc honte ? Nous demandons derechef : comment était fait son visage, pour qu'il ait eu besoin de le dissimuler ? Et une nouvelle question s'enchaîne aux précédentes : que veut dire ce nouveau visage dont il s'affuble, quelle signification donne-t-il à ses conduites masquées, quel personnage vient-il maintenant simuler, après avoir dissimulé ce qui voulait disparaître ?

Jean Starobinski, L’Œil vivant, « Stendhal pseudonyme », Gallimard, 1961.