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mardi 23 mai 2023

Au four et au moulin

Bert Hardy, Le restaurant La Grenouille, 1952.

 

Si peu de mots, dans les rêves, qu’on prend facilement cette aphasie pour un don de prophète, et le moindre calembour pour un fragment d’Héraclite, dont la signification tout entière est dans une enfance à déchiffrer.

Nous sommes devenus l’oracle et l’interprète à la fois : au four et au moulin, de jour comme de nuit.

 

Gérard Macé, La mémoire aime chasser dans le noir, Gallimard, 1993.

mercredi 25 janvier 2017

Là où finit le langage, ce n’est pas l’indicible qui commence, mais la matière de la langue

L’expérience décisive dont on prétend qu’elle est si difficile à raconter pour celui qui l’a vécue n’est pas même une expérience. Elle n’est que le point où l’on touche aux limites du langage. Mais ce qui alors est atteint n’est manifestement pas une chose si insolite et si terrible que les mots nous manqueraient pour la décrire : c’est plutôt de la matière, au sens où l’on dit « matière de Bretagne », ou « entrée en matière », voire « table des matières ». Celui qui, en ce sens, touche à sa matière, trouve tout simplement les mots pour le dire. Là où finit le langage, ce n’est pas l’indicible qui commence, mais la matière de la langue. Qui n’a jamais atteint, comme en rêve, cette substance ligneuse de la langue que les anciens appelaient silva (forêt), demeure prisonnier de ses représentations quand bien même il se tait.
Il en est de même pour ceux qui reviennent à la vie après une mort apparente : en réalité, ils ne sont pas morts (sans quoi ils ne seraient pas revenus) et encore moins se sont-ils libérés de la nécessité d’avoir un jour à mourir ; mais ils se sont enfin libérés de la représentation de la mort. Voilà pourquoi, interrogés sur ce qui leur est arrivé, ils n’ont rien à dire sur la mort, mais ils trouvent matière à des fables merveilleuses et des récits sans fin, — sur leur vie.

Giorgio Agamben, « Idée de la matière », Idée de la prose, traduit de l'italien par Gérard Macé, Christian Bourgois, 1988.

samedi 10 octobre 2015

Deux moines marchaient dans le Japon d’autrefois sur une route boueuse

Deux moines marchaient dans le Japon d’autrefois sur une route boueuse, et sous des trombes d’eau. Après un virage, ils rencontrèrent une jeune et jolie jeune fille, qui n’osait traverser la route, de peur de salir son kimono et son écharpe de soie.
« Approche », lui cria aussitôt Tanzan. Puis il la prit dans ses bras, et la déposa au-delà des flaques.
Ekido ne fit aucun commentaire, mais le soir, lorsqu’ils furent arrivés au temple où ils devaient dormir tous les deux, il ne se contint plus : « Tu sais qu’il nous est interdit d’approcher les femmes, surtout lorsqu’elles sont jeunes et jolies, dit-il à son compagnon. Pourquoi as-tu fait cela ?
— Oh ! moi, je l’ai oubliée depuis longtemps, lui répondit Tanzan. Mais toi, tu t’en souviens encore ? »

Gérard Macé, Pensées simples, Gallimard, 2011.

dimanche 20 septembre 2015

Brimer les enfants si l’on veut en faire des poètes

Dans le Tigré, quand on voit un enfant écrire, on lui prédit qu’il va devenir sorcier. Et l’étudiant qui trace des signes dans le sol se voit récompensé par des coups sur les doigts, avec une baguette très dure.
Marcel Griaule, qui se fait l’écho de ces pratiques dans Silhouettes et graffiti abyssins, suggère que les prêtres craignent la concurrence, le partage des privilèges et des profits, au point qu’ils déconsidèrent l’initié : un enfant qui manie le roseau taillé, c’est un prétentieux qui « court comme un écrivain derrière les grands », ou s’empresse de vendre les remèdes recopiés sur des peaux. Mais derrière ces motifs intéressés, se cache aussi l’intention de protéger celui qui veut apprendre, de le mettre en garde et de l’éprouver. Car l’écriture, malsaine et dangereuse, est « servante de la magie ».
Les adeptes du dieu Toth, les interprètes de la Kabbale, les copistes de grimoires médiévaux ne pensaient pas autrement, et leurs pratiques à l’égard des disciples n’étaient guère différentes.

Henri Michaux exprime la même idée, plus brutale en apparence mais tempérée par l’ironie, quand il recommande de brimer les enfants si l’on veut en faire des poètes.

Gérard Macé, Pensées simples, Gallimard, 2011.

jeudi 21 mai 2015

lundi 23 août 2010

La mémoire aime chasser dans le noir

La sentinelle debout dans la neige, qui garde un palais illuminé au début d’un roman que Conrad n’écrira jamais ; le neveu de Borges qui confond le propre et le figuré, et voit son oncle en rêve au fond d’une forêt ; le locataire des années vingt qui ne jurait que par Dante, et sous les lambris de l’alphabet gothique installait le lit pliant où le siècle agonise ; Felice qui n’a jamais su quel effet, sur son étrange fiancé, produisaient ses dents en or, fausses et brillantes comme le mariage qu’il refusa deux fois, comme les lumières du salon bourgeois où l’on parlait de la terre promise…

La nuit qui retouche les portraits (qui change les vers en prose et le rêve en fait divers), la nuit à l’œil louche a glissé sous ma porte la photo agrandie des morts : des oiseaux aveuglés par le jour, des épouvantails en costume du dimanche, et derrière un comptoir en bois des îles un Baudelaire à la beauté créole, à la chevelure crantée comme sur une photo de Carjat. Puis tous ceux qu’on montre du doigt quand on ne sait pas leur nom, comme des étoiles mortes ou des cousins par alliance : l’homme au front dégarni, la femme en col de fourrure, l’enfant rêveur dans son manteau d’hiver.

(Dans la chambre noire où la mariée devient veuve, et les garçons d’honneur de drôles de fantômes au bras d’éphémères demoiselles, j’ai vu des têtes préparées pour la mort au milieu de chemises blanches, et la ramure d’un cerf dans le papier à fleurs. Sans meute ni rabatteur, la mémoire aime chasser dans le noir et rapporter des proies vivantes, des massacres ornant les murs de nos chambres et le dessus de nos buffets.) 

 

Gérard Macé, La mémoire aime chasser dans le noir, Gallimard, 1993, repris dans Bois dormant et autres poèmes en prose, Gallimard (collection Poésie), 2002.