Affichage des articles dont le libellé est regard. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est regard. Afficher tous les articles

vendredi 24 octobre 2014

Juste le sentiment du temps qui meurt

On raconte qu’il jouait de la clarinette et imitait les oiseaux, les dindons, les grenouilles. C’est peut-être vrai. Sa fantaisie est indiscutable, mais on a dû sans doute un peu broder. Il photographiait le sourire des jeunes filles, mais de ces photographies-là, pas une n’est restée. Il notait tout, le temps qu’il faisait, les vêtements qu’il portait, les faits divers du jour, combien de litres de lait sa ferme avait vendus, tout et rien. Pour lui les moindres détails avaient leur importance. Mais l’essentiel de sa vie s’était concentré dans les yeux. Wilson était tout entier dans le regard, comme si vivre consistait à voir, à regarder, comme s’il était hanté par le visible, qu’il y cherchait quelque chose éperdument. Mais quoi ? Peut-être rien. Juste le sentiment du temps qui meurt, des formes qui défaillent.

Éric Vuillard, Tristesse de la terre. Une histoire de Buffalo Bill Cody, Actes Sud, 2014.

vendredi 7 mars 2014

Devant qui cherche-t-il à se dissimuler ?


Lorsqu'un homme se masque ou se revêt d'un pseudonyme, nous nous sentons défiés. Cet homme se refuse à nous. En revanche nous voulons savoir, nous entreprenons de le démasquer. Devant qui cherche-t-il à se dissimuler ? Devant quel Pouvoir a-t-il peur ? Quel Regard lui fait donc honte ? Nous demandons derechef : comment était fait son visage, pour qu'il ait eu besoin de le dissimuler ? Et une nouvelle question s'enchaîne aux précédentes : que veut dire ce nouveau visage dont il s'affuble, quelle signification donne-t-il à ses conduites masquées, quel personnage vient-il maintenant simuler, après avoir dissimulé ce qui voulait disparaître ?

Jean Starobinski, L’Œil vivant, « Stendhal pseudonyme », Gallimard, 1961.

jeudi 6 février 2014

L’inoffensive folie de se sentir être, avoir été

Il tomba sur eux l’ombre d’un homme géant. Son tablier s’arrêtait à mi-cuisse. Camier le regarda, lui regarda Mercier et Mercier se mit à regarder Camier. Ainsi, sans que les regards se croisassent, fut-il engendré des images d’une grande complexité, chacun jouissant de soi-même en trois versions distinctes et simultanées et en même temps, quoique plus obscurément, des trois versions de soi dont jouissaient les deux autres, soit au total neuf images difficilement conciliables, sans parler des excitations nombreuses et confuses se bousculant dans les marges du champ. Cela faisait un mélange plutôt pénible, mais instructif, instructif. Ajoutez-y les multiples regards dont les trois étaient l’objet, au milieu d’un nouveau silence, et vous aurez une faible idée de ce à quoi on s’expose en voulant faire le malin, je veux dire en quittant l’enceinte vide, sombre et close où tous les quelques âges, le temps d’une seconde, rougeoie la lointaine lueur, l’inoffensive folie de se sentir être, avoir été.

Samuel Beckett, Mercier et Camier (1946), éditions de Minuit, 1970.

mercredi 4 janvier 2012

Est-ce qu’il faut rajeunir le monde ou le regard ?



– Est-ce qu’il faut rajeunir le monde ou le regard ?
- Les deux, tiens !

Christian Dotremont, 1973.
Encre de Chine et mine graphite sur papier, 42 x 59 cm. Paris, Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, cabinet d’art graphique. Don de Pierre et Micky Alechinsky, 2011

jeudi 22 mai 2008

Comme s’il se tenait là, devant lui

Mais il est perdu maintenant ce regard qui voyait le monde du point de vue des morts. Comme s’il se tenait là, devant lui, dans l’obscurité du soleil, le monde est exactement tel qu’il apparaît au regard de ceux qui ont disparu, tel il est. Ce regard mortellement triste a dispensé sans jamais s’épuiser toute sa chaleur et son espoir dans la vie refroidie.

Theodor W. Adorno, En mémoire de Walter Benjamin, Sur Walter Benjamin, édition établie par Rolf Tiedemann, traduit de l’allemand par Christophe David, éditions Allia.

mardi 13 juin 2006

Le pouvoir de lever les yeux



Lorsque Proust constate l’insuffisance, le manque de profondeur des images de Venise que lui fournit la mémoire volontaire, c’est le mot « instantané » qui lui vient aussitôt à l’idée, et ce seul mot suffit à lui rendre Venise « ennuyeuse comme une exposition de photographie ». Si l’on admet que les images surgies de la mémoire involontaire se distinguent des autres parce qu’elles possèdent une aura, il est clair que dans le phénomène qu’on peut appeler « le déclin de l’aura », la photographie aura joué un rôle décisif. Ce qui devait paraître inhumain, on pourrait même dire mortel, dans le daguerréotype, c’es qu’il forçait à regarder (longuement, d’ailleurs) un appareil qui recevait l’image de l’homme sans lui rendre son regard. Car il n’est point de regard qui n’attende une réponse de l’être auquel il s’adresse. Que cette attente soit comblée (par une pensée, par un effort volontaire d’attention tout aussi bien que par un regard au sens étroit du terme), l’expérience de l’aura connaît alors sa plénitude. [...] L’expérience de l’aura repose donc sur le transfert, au niveau des rapports entre l’inanimé — ou la nature — et l’homme, d’une forme de réaction courante dans la société humaine. Dès qu’on est — ou qu’on se croit — regardé, on lève les yeux. Sentir l’aura d’une chose, c’est lui conférer le pouvoir de lever les yeux.

Walter Benjamin, Sur quelques thèmes baudelairiens, XI.

Les humains te regardent

L’indignation que suscitent les cruautés commises diminue à mesure que les victimes cessent de ressembler aux lecteurs normaux, qu’elles sont plus brunes, « plus sales », plus proches des « Dagos ». Voilà qui éclaire autant sur les atrocités que sur les spectateurs. Peut être la schématisation sociale de la perception est elle ainsi faite chez les antisémites qu’ils ne voient plus du tout les Juifs comme des hommes. L’assertion courante selon laquelle les Sauvages, les Noirs, les Japonais ressemblent à des animaux, par exemple à des singes, est la clé même des pogromes. Leur éventualité est chose décidée au moment où le regard d’un animal blessé à mort rencontre un homme. L’obstination avec laquelle celui-ci repousse ce regard – « ce n’est qu’un animal » – réapparaît irrésistiblement dans les cruautés commises sur des hommes dont les auteurs doivent constamment se confirmer que « ce n’est qu’un animal », car même devant un animal ils ne pouvaient le croire entièrement. Dans la société répressive la notion d’homme est elle-même une parodie de la ressemblance de celui-ci avec Dieu. Le propre du mécanisme de la « projection pathique » est de déterminer les homme détenant la puissance à ne percevoir l’humain que dans le reflet de leur propre image, au lieu de refléter eux-mêmes l’humain comme une différence. C’est alors que le meurtre apparaît comme une tentative – constamment répétée, dans une folie croissante – pour déguiser en raison la folie d’une perception aussi erronée : celui qu’on n’a pas perçu comme un être humain et qui pourtant est un homme, est transformé en chose afin qu’aucun de ses mouvements ne mette en cause le regard du maniaque.

Theodor W. Adorno, Minima moralia. Réflexions sur la vie mutilée, trad. Éliane Kaufholz & Jean-René Ladmiral, Payot, 1980, § 68.