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dimanche 8 février 2015

Majorque, 16 août 2000
Rêve que Fanny Deleuze, épouse du philosophe décédé, a été nommée par le gouvernement français non pas « maire » mais « mère » de Paris ; fonction nouvelle qui l’accapare au point qu’elle a dû cesser toute autre activité et a même dû renoncer à ses leçons de natation à la piscine ; lesquelles, assure-t-elle, lui faisaient tant de bien.
L’étrangeté de la nouvelle me réveille aussitôt.

Clément Rosset, Le monde perdu, Fata Morgana, 2009.

vendredi 10 octobre 2014

La ville était déserte

Le samedi 19 septembre, le lendemain du départ de Dora et de son père, les autorités d’occupation imposèrent un couvre-feu en représailles à un attentat qui avait été commis au cinéma Rex. Personne n’avait le droit de sortir, de trois heures de l’après-midi jusqu’au lendemain matin. La ville était déserte, comme pour marquer l’absence de Dora.
Depuis, le Paris où j’ai tenté de retrouver sa trace est demeuré aussi désert et silencieux que ce jour-là. Je marche à travers les rues vides. Pour moi elles le restent, même le soir, à l’heure des embouteillages, quand les gens se pressent vers les bouches de métro. Je ne peux pas m’empêcher de penser à elle et de sentir un écho de sa présence dans certains quartiers. L’autre soir, c’était près de la gare du Nord.
J’ignorerai toujours à quoi elle passait ses journées, où elle se cachait, en compagnie de qui elle se trouvait pendant les mois d’hiver de sa première fugue et au cours des quelques semaines de printemps où elle s’est échappée à nouveau. C’est là son secret. Un pauvre et précieux secret que les bourreaux, les ordonnances, les autorités dites d’occupation, le Dépôt, les casernes, les camps, l’Histoire, le temps – tout ce qui vous souille et vous détruit – n’auront pas pu lui voler.

Patrick Modiano, Dora Bruder, Gallimard, 1997.

jeudi 28 septembre 2006

Maudites crottes de Paris



Iuste Ciel, voilà bien des mouches,
Et ie suis vn ioly garçon!
I’en ay dessus mon polisson
Pour barbouiller cent Scaramouches;
Ha! mon habit est tout perdu!
Et ie voudrois qu’il fust pendu,
Ce cocher, ce bougre incurable.
Surtout, que n’ay-ie mon miroir?
Moy qui n’ay iamais veu le Diable,
Ie serois rauy de me voir.
Mais ce ne sont là que des roses;
En voilà bien d’autres, vrayement!
I’en ay iusques au fondement,
En faueur des metamorphoses;
Mes souliers, mes bas, mon manteau,
Mon colet, mes gands, mon chapeau,
Sont passez en mesme teinture
Et dans l’estat où ie me voy,
Ie me prendrois pour vne ordure,
Si ie ne me disois, C’est moy!
Il n’est ordure icy qui tienne;
Morbleu! fange d’estron molet,
Pour satisfaire mon valet,
Il faut qu’il vous en ressouuienne.
Elixir d’excremens pourris,
Maudites crottes de Paris,
Brain de damnez abominables,
Noire fecalle de l’Enfer,
Noire gringenaude du Diable,
Le Diable vous puisse estouffer!

Claude Le Petit (1638-1662), La Chronique scandaleuse ou Paris ridicule (1656?).

mardi 20 juin 2006

Qui voit les rives de la Seine voit nos peines

Eugène Atget

Qui voit les rives de la Seine voit nos peines : on n’y trouve plus que les colonnes précipitées d’une fourmilière d’esclaves motorisés. L’historien Guichardin, qui vécut la fin de la liberté à Florence, a noté dans son Memento : « Toutes les cités, tous les États, tous les royaumes sont mortels ; toute chose soit par nature soit par accident un jour ou l’autre arrive à son terme et doit finir ; de sorte qu’un citoyen qui voit l’écroulement de sa patrie n’a pas tant à se désoler du malheur de cette patrie et de la malchance qu’elle a rencontrée cette fois ; mais doit plutôt pleurer sur son propre malheur ; parce qu’à la cité il est advenu ce qui de toute façon devait advenir, mais le vrai malheur a été de naître à ce moment où devait se produire un tel désastre ».

Guy Debord, Panégyrique, tome premier, Éditions Gérard Lebovici, 1989, Gallimard, 1993.

mercredi 14 juin 2006

Il faut construire l’hacienda



Nous nous ennuyons dans la ville, il n’y a plus de temple du soleil. Entre les jambes des passantes les dadaïstes auraient voulu trouver une clef à molette, et les surréalistes une coupe de cristal, c’est perdu. Nous savons lire sur les visages toutes les promesses, dernier état de la morphologie. La poésie des affiches a duré vingt ans. Nous nous ennuyons dans la ville, il faut se fatiguer salement pour découvrir encore des mystères sur les pancartes de la voie publique, dernier état de l’humour et de la poésie :
Bain-Douches des Patriarches
Machines à trancher les viandes
Zoo Notre-Dame
Pharmacie des Sports
Alimentation des Martyrs
Béton translucide
Scierie Main-d’or
Centre de récupération fonctionnelle
Ambulance Sainte-Anne
Cinquième avenue café
Rue des Volontaires Prolongée
Pension de famille dans le jardin
Hôtel des Étrangers
Rue Sauvage
Et la piscine de la rue des Fillettes. Et le commissariat de police de la rue du Rendez-vous. La clinique médico-chirurgicale et le bureau de placement gratuit du quai des Orfèvres. Les fleurs artificielles de la rue du Soleil. L’hôtel des Caves du Château, le bar de l’Océan et le café du Va et Vient. L’hôtel de l’Époque.
Et l’étrange statue du Docteur Philippe Pinel, bienfaiteur des aliénés, dans les derniers soirs de l’été. Explorer Paris.
Et toi oubliée, tes souvenirs ravagés par toutes les consternations de la mappemonde, échouée au Caves Rouges de Pali-Kao, sans musique et sans géographie, ne partant plus pour l’hacienda où les racines pensent à l’enfant et où le vin s’achève en fables de calendrier. Maintenant c’est joué. L’hacienda, tu ne la verras pas. Elle n’existe pas.

Il faut construire l’hacienda. (...)

Ivan Chtcheglov (dit Gilles Ivain), Formulaire pour un urbanisme nouveau, 1953.