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lundi 26 février 2007

Je fous tout ce qui me plaît par la fenêtre



C’est d’abord les lettres de deux fillettes ulcérées qui s’écrivent des bouts du monde. Elles sont, sans jamais se voir, entrées en rapport par des journaux d’enfants mal censurés où se communiquent des adresses incendiaires. C’est un langage chiffré auquel personne – ni surtout les rédacteurs qui l’ont inventé – ne comprend rien. Elles jettent ainsi les bases, sans qu’on s’en doute, d’une entraide féminine précoce puissante, apte à lutter contre l’isolement où la belle éducation, que la richesse ou un excès de race implique, confine la malheureuse enfance. L’une donc écrit : « Jamais, je vous l’assure, vous n’épouserez cet homme vers qui des millénaires mais injustes coutumes polythéistes vous conduisent comme une victime. J’ai rêvé ce matin, mon chocolat dans le ventre – car je dors après m’être réveillée –que j’aurai le moyen d’empêcher ce crime. C’est affreux ces perspectives pour une enfant du nôtre et de votre âge. Je vous conjure d’être calme. Dans nos contrées on frémirait. » L’autre répond : « L’aileron sublime de notre déesse mansuète s’incline vers les résolutions qu’insinue votre lettre. Comptez sur mon entraide féminine solide. Je mange peu ou à peine. » L’autre répondit : « I am very enchanting of your mystical so lovely letter. Je fous tout ce qui me plaît par la fenêtre. » Ceci et du nôtre et de tous les siècles. Le rédacteur auteur de ce langage qu’il a oublié – il a bien d’autres phoques à fouetter – fume un vieux cigare beige-belge suavement craquant comme un dirigeable et encaisse simplement les appointements.


Charles-Albert Cingria, Hippolyte Hippocampe, dans Bois sec bois vert, Gallimard, 1948.

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mercredi 14 juin 2006

Se mettre nu devant les fantômes



Tout le malheur de ma vie - je ne le dis pas pour me plaindre mais pour en tirer une leçon d’intérêt général - vient, si l’on veut, des lettres ou de la possibilité d’en écrire. Je n’ai pour ainsi dire jamais été trompé par les gens, par des lettres toujours ; et cette fois ce n’est pas par celles des autres mais par les miennes. Il y a là en ce qui me concerne un désagrément personnel sur lequel je ne veux pas m’étendre, mais c’est aussi un malheur général. La grande facilité d’écrire des lettres doit avoir introduit dans le monde - du point de vue purement théorique - un terrible désordre des âmes : c’est un commerce avec des fantômes, non seulement avec celui du destinataire, mais encore avec le sien propre ; le fantôme grandit sous la main qui écrit, dans la lettre qu’elle rédige, à plus forte raison dans une suite de lettres où l’une corrobore l’autre et peut l’appeler à témoin. Comment a pu naître l’idée que des lettres donneraient aux hommes le moyen de communiquer ? On peut penser à un être lointain, on peut saisir un être proche : le reste passe la force humaine. Écrire des lettres, c’est se mettre nu devant les fantômes ; ils attendent ce moment avidement. Les baisers écrits ne parviennent pas à destination, les fantômes les boivent en route. C’est grâce à cette copieuse nourriture qu’ils se multiplient si fabuleusement. L’humanité le sent et lutte contre le péril ; elle a cherché à éliminer le plus qu’elle pouvait le fantomatique entre les hommes, elle a cherché à obtenir entre eux des relations naturelles, à restaurer la paix des âmes en inventant le chemin de fer, l’auto, l’aéroplane ; mais cela ne sert plus de rien (ces inventions ont été faites une fois la chute déclenchée) ; l’adversaire est tellement plus calme, tellement plus fort ; après la poste, il a inventé le télégraphe, le téléphone, la télégraphie sans fil. Les esprits ne mourront pas de faim, mais nous, nous périrons.

Franz Kafka, Lettres à Milena, trad. Alexandre Vialatte, Gallimard, 1952.