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vendredi 10 octobre 2014

Elle pleure pour rien

J’avais sorti de ma poche, machinalement, les photos de nous que je voulais montrer à Freddie, et parmi celles-ci, la photo de Gay Orlow, petite fille. Je n’avais pas remarqué jusque-là qu’elle pleurait. On le devinait à un froncement de ses sourcils. Un instant, mes pensées m’ont emporté loin de ce lagon, à l’autre bout du monde, dans une station balnéaire de la Russie du Sud où la photo avait été prise, il y a longtemps. Une petite fille rentre de la plage, au crépuscule, avec sa mère. Elle pleure pour rien, parce qu’elle aurait voulu continuer de jouer. Elle s’éloigne. Elle a déjà tourné le coin de la rue, et nos vies ne sont-elles pas aussi rapides à se dissiper dans le soir que ce chagrin d’enfant ?

Patrick Modiano, Rue des Boutiques obscures, Gallimard, 1978. 

vendredi 21 février 2014

Quelqu’un occupé à pleurer

Phrase que je me souviens d’avoir dite, au cours d’un rêve teinté de mélancolie, à une jeune femme aux cheveux noirs : « À tout instant, dans ce monde-ci, il y a quelqu’un occupé à pleurer ; et quelquefois par notre faute. »

Philippe Jacottet, Ce peu de bruits, Gallimard, 2008.

lundi 17 février 2014

Le Chauffe-larmes


Le chauffe-larmes va tous les jours au cinéma. Pas besoin que ce soit toujours du nouveau, il est aussi attiré par des programmes anciens, le principal, c’est qu’ils atteignent leur but et lui arrachent des larmes abondantes. On reste assis dans l’ombre, sans que les autres vous voient, et on attend d’être exaucé. Le monde est dur et sans cœur, et qui voudrait vivre sans sentir cette chaude humidité sur ses joues ? Dès que les larmes commencent à ruisseler, on se sent bien, on est très calme et ne fait pas un geste, on se garde bien d’essuyer quoi que ce soit avec son mouchoir, chaque larme doit prodiguer sa chaleur jusqu’au bout, et, qu’elle arrive jusqu’à la bouche ou jusqu’au menton, ou qu’elle parvienne à couler sur le cou et jusque sur la poitrine, lui l’accepte avec une retenue pleine de gratitude et ne se lève qu’après un bain généreux.
Les choses n’ont pas toujours été aussi faciles pour le chauffe-larmes, il y a eu des époques où il en était réduit à son propre malheur, et quand il faisait défaut ou tardait à venir, il avait l’impression de geler. Il errait, irrésolu, dans la vie, toujours en quête d’une perte, d’une douleur, d’un deuil inconsolable. Mais les gens ne meurent pas toujours quand on voudrait être triste, la plupart ont la vie dure et font des difficultés. Il lui arrivait d’attendre de pied ferme un événement bouleversant, sentant déjà dans tous ses membres un picotement d’aise. Mais alors – quand on s’y croyait déjà –, rien ne se passait, on avait perdu son temps et il fallait chercher une autre occasion et reprendre l’attente depuis le début.
Le chauffe-larmes a dû passer par bien des déceptions avant de découvrir que personne n’a jamais assez d’épreuves dans sa vie pour y trouver son compte. Il a essayé un peu de tout, il a même essayé la joie. Mais quiconque en a fait un tant soit peu l’expérience sait qu’avec les larmes de joie on ne va pas loin. Même quand elles vous emplissent les yeux, ce qui peut arriver à l’occasion, elles ne se mettent pas vraiment à ruisseler, et, pour ce qui est de la durée de leur effet, autant n’en pas parler. La fureur non plus, la colère non plus, à l’expérience, ne rendent guère mieux. Il n’y a qu’un motif qui agisse à coup sûr : des pertes, des pertes d’un caractère irréparable devant d’ailleurs être préférées à toutes les autres, surtout quand elles touchent des êtres qui ne le méritent pas.
Le chauffe-larmes a un long apprentissage derrière lui, mais maintenant il est passé maître. Ce qui ne lui est pas accordé, il va le chercher chez les autres. Quand ils ne lui sont absolument rien : êtres inconnus, inaccessibles, beaux, innocents et grands, l’effet s’intensifie, il en devient inépuisable. Mais lui n’en subit aucun dommage, et il sort tranquillement du cinéma pour rentrer chez lui. Rien n’y a changé, il ne se fait pas de soucis, n’a pas à se préoccuper du lendemain.

Elias Canetti, Der Ohrenzeuge: Fünfzig Charaktere, 1974, Le Témoin auriculaire : cinquante caractères, traduit de l'allemand par Jean-Claude Hémery, Albin Michel, 1985.

mardi 13 juin 2006

Ne disons pas de notre époque



Les larmes du monde sont immuables. Pour chacun qui se met à pleurer, quelque part un autre s’arrête. Il en va de même du rire. Ne disons pas de mal de notre époque, elle n’est pas plus malheureuse que les précédentes. N’en disons pas de bien non plus. N’en parlons pas.

Samuel Beckett, En attendant Godot, Éditions de Minuit, 1952.