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mercredi 13 septembre 2023

L’heure de Zarathoustra


Quand midi approche, les ombres ne sont encore que des bords noirs, nets, au pied des choses, prêtes à se retirer sans bruit, à l’improviste, dans leur terrier, dans leur mystère. Alors est venue, dans sa plénitude concise, ramassée, l’heure de Zarathoustra, du penseur au « midi de la vie », au « jardin de l’été ». Car c’est la connaissance qui dessine le contour des choses avec le plus de rigueur, comme le fait le soleil au plus haut de sa trajectoire.

 

Walter Benjamin, ”Kurze Schatten“Neue Schweizer Rundschau, 1929 ; traduit de l’allemand par Nicole Casanova, « Brèves ombres », dans Critique de la violence et autres essais, Éditions Payot, 2012.

mercredi 1 mars 2023

Biographie

 

Birgit Jürgenssen, Untitled (Olga), 1979.

La vie, fruit de la vie. – L’homme a beau s’étendre tant qu’il peut par sa connaissance, apparaître aussi objectivement qu’il veut, à la fin il n’en retire que sa propre biographie.

 

Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain, § 513, traduction de l’allemand par A. M. Desrousseaux, revue par Angèle Kremer-Marietti, Le Livre de poche, 1995.

 

Toutes les biographies sont absurdes. Avec la mienne, on ferait rire un chat.

 

Dylan Thomas. — Cité par Denis Roche, « Le Spectacle de l’écriture », dans Dylan Thomas, Œuvres, tome 1, édition établie sous la direction de Monique Nathan et Denis Roche, Éditions du Seuil, 1970.

dimanche 20 décembre 2015

Je fermerai maintenant les yeux, je boucherai mes oreilles,

Claudam nunc oculos, aures obturabo, avocabo omnes sensus, imagines etiam rerum corporalium omnes vel ex cogitatione mea delebo, vel certe, quia hoc fieri vix potest, illas ut inanes & falsas nihili pendam, meque solum alloquendo & penitius inspiciendo, meipsum paulatim mihi magis notum & familiarem reddere conabor. Ego sum res cogitans, id est dubitans, affirmans, negans, pauca intelligens, multa ignorans, volens, nolens, imaginans etiam & sentiens ; ut enim ante animadverti, quamvis illa quæ sentio vel imaginor extra me fortasse nihil sint, illos tamen cogitandi modos, quos sensus & imaginationes / appello, quatenus cogitandi quidam modi tantum sunt, in me esse sum certus. Atque his paucis omnia recensui quæ vere scio, vel saltem quæ me scire hactenus animadverti.

Je fermerai maintenant les yeux, je boucherai mes oreilles, je détournerai tous mes sens, j’effacerai même de ma pensée toutes les images des choses corporelles, ou du moins, parce qu’à peine cela se peut-il faire, je les réputerai comme vaines et comme fausses ; et ainsi m’entretenant seulement moi-même, et considérant mon intérieur, je tâcherai de me rendre peu à peu plus connu et plus familier à moi-même. Je suis une chose qui pense, c’est-à-dire qui doute, qui affirme, qui nie, qui connaît peu de choses, qui en ignore beaucoup, qui aime, qui hait, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi, et qui sent. Car, ainsi que j’ai remarqué ci-devant, quoique les choses que je sens et que j’imagine ne soient peut-être rien du tout hors de moi et en elles-mêmes, je suis néanmoins assuré que ces façons de penser, que j’appelle sentiments et imaginations, en tant seulement qu’elles sont des façons de penser, résident et se rencontrent certainement en moi. Et dans ce peu que je viens de dire, je crois avoir rapporté tout ce que je sais véritablement, ou du moins tout ce que jusques ici j’ai remarqué que je savais.

René Descartes, Méditations métaphysiques, Méditation troisième, De Deo, quod existat, De Dieu, qu’il existe, 1641.

lundi 14 septembre 2015

Du haut du pont

Zhuang Zi et le logicien Hui Zi se promenaient sur le pont de la rivière Hao. Zhuang Zi observa : «Voyez les petits poissons qui frétillent, agiles et libres ; comme ils sont heureux ! » Hui Zi objecta : «Vous n’êtes pas un poisson ; d’où tenez-vous que les poissons sont heureux ?
– Vous n’êtes pas moi, comment pouvez-vous savoir ce que je sais du bonheur des poissons ?
– Je vous accorde que je ne suis pas vous et, dès lors, ne puis savoir ce que vous savez. Mais comme vous n’êtes pas un poisson, vous ne pouvez savoir si les poissons sont heureux.
– Reprenons les choses par le commencement, rétorqua Zhuang Zi, quand vous m’avez demandé “d’où tenez-vous que les poissons sont heureux”, la forme même de votre question impliquait que vous saviez que je le sais. Mais maintenant, si vous voulez savoir d’où je le sais – eh bien, je le sais du haut du pont. »

Simon Leys, Le Bonheur des petits poissons, JC Lattès, 2008.

samedi 22 février 2014

Bref de savoir mais de n’en pouvoir mais [rééd.]

L’acceptation du réel suppose donc, soit la pure inconscience – telle celle du pourceau d’Épicure, seul à l’aise à bord alors que la tempête qui fait rage angoisse équipage et passagers –, soit une conscience qui serait capable à la fois de connaître le pire et de n’être pas affectée mortellement par cette connaissance. Il est à remarquer que cette dernière faculté, de savoir sans en subir de dommage mortel, est située absolument hors de portée des facultés de l’homme, – à moins il est vrai que ne s’en mêle quelque extraordinaire assistance, que Pascal appelle la grâce et que j’appelle pour ma part la joie. En effet, la connaissance constitue pour l’homme une fatalité et une sorte de malédiction, déjà reconnues dans la Genèse (« Tu ne goûteras pas à l’arbre de science ») : étant à la fois inévitable (impossible d’ignorer tout à fait ce que l’on sait) et inadmissible (impossible également de l’admettre tout à fait), elle condamne l’homme, c’est-à-dire l’être qui s’est hasardé dans la reconnaissance d’une vérité à laquelle il est incapable de faire face (tel un général malavisé qui se lance à l’assaut sans s’être assuré de l’état des forces en présence et de ses possibilités de retraite), à un sort contradictoire et tragique, – tragique au sens où l’entend par exemple Vladimir Jankélévitch (« alliance du nécessaire et de l’impossible »). Ce qu’il y a de plus aigu et de plus notoire dans ce qu’on appelle la condition humaine me semble résider précisément en ceci : d’être munie de savoir – à la différence des animaux ou objets inanimés – mais en même temps d’être démunie des ressources psychologiques suffisantes pour faire face à son propre savoir, d’être dotée d’un surcroît de connaissance, ou encore d’un « œil en trop » comme dirait André Green, qui fait indistinctement son privilège et sa ruine, – bref, de savoir mais de n’en pouvoir mais. Ainsi l’homme est-il la seule créature connue à avoir conscience de sa propre mort (comme de la mort promise à toute chose), mais aussi la seule à rejeter sans appel l’idée de la mort. Il sait qu’il vit, mais ne sait pas comment il fait pour vivre ; il sait qu’il doit mourir, mais ne sait pas comment il fera pour mourir. En d’autres termes : l’homme est l’être capable de savoir ce que par ailleurs il est incapable de savoir, de pouvoir en principe ce qu’il est incapable de pouvoir en réalité, de se trouver confronté à ce qu’il est justement incapable d’affronter. Également incapable de savoir et d’ignorer, il présente des aptitudes contradictoires qui en interdisent toute définition plausible, comme le répète Pascal dans les Pensées. On dirait qu’un programmateur divin et universel, à moins qu’il ne s’agisse seulement du hasard des choses comme le suggère Épicure, a commis ici un impair de base, adressant une information confidentielle à un terminal hors d’état de la recevoir, de la maîtriser et de l’intégrer à son propre programme : révélant à l’homme une vérité qu’il est incapable d’admettre, mais aussi, et malheureusement, très capable d’entendre.
[...] Leopardi analyse parfaitement, dans un passage de son Zibaldone, cette inadéquation et contradiction nécessaire qui oppose l’exercice de la vie à la connaissance de la vie : « On ne peut mieux exposer l’horrible mystère des choses et de l’existence universelle (…) qu’en déclarant insuffisants et même faux, non seulement l’extension, la portée et les forces, mais les principes fondamentaux eux-mêmes de notre raison. Ce principe, par exemple – sans lequel s’effondrent toute proposition, tout discours, tout raisonnement, et l’efficacité même de pouvoir en établir et en concevoir de véridiques –, ce principe, dis-je, selon lequel une chose ne peut pas à la fois être et ne pas être, semble absolument faux lorsqu’on considère les contradictions palpables qui sont dans la nature. Être effectivement et ne pouvoir en aucune manière être heureux, et ce par impuissance innée, inséparable de l’existence, ou plutôt : être et ne pas pouvoir ne pas être malheureux, sont deux vérités aussi démontrées et certaines quant à l’homme et à tout vivant que peut l’être aucune vérité selon nos principes et notre expérience. Or l’être uni au malheur, et uni à lui de façon nécessaire et par essence, est une chose directement contraire à soi-même, à la perfection et à sa fin propre qui est le seul bonheur, une chose qui se ravage elle-même, qui est sa propre ennemie. Donc l’être des vivants est dans une contradiction naturelle essentielle et nécessaire avec soi-même ». Cioran résume brièvement la même pensée dans un aphorisme de La Tentation d’exister : « Exister équivaut à une protestation contre la vérité ».

Clément Rosset, Le Principe de cruauté, Éditions de Minuit, 1988.

dimanche 3 mars 2013

Philosophie du parti pris

Celui qui voit les choses telles qu’elles sont – qui croit les voir ainsi – devrait naturellement donner sa démission du monde des vivants. Car aucun choix, donc aucun acte, ne saurait lui paraître préférable à un autre ; pour lui, tout est ainsi devient la maxime maudite d’une acception générale de toutes les possibilités. La conscience de ne pas être dupe, l’orgueil de l’œil lucide ne souffrent aucune des restrictions venues des démentis que l’expérience inflige à l’esprit – converti par son propre décret – en miroir du monde. Croire refléter impartialement la réalité c’est vivre dans l’absolu l’illusion de l’objectivité. Les conclusions qui en dérivent sont les plus néfastes pour celui qui les conçoit et les subit.
Le refus prémédité de toute partialité entraîne une répugnance à toute décision avant un examen minutieux des voies qui s’ouvrent à la volonté. Or, cet examen découvre une égale raison et une égale inanité à tout ce qui arrive ou doit arriver. Être objectif c’est n’être plus rien ; c’est regarder agir. Vouloir se soustraire à la fatalité du parti pris c’est enlever aux instincts leur objet. Personne n’agit autrement que par une fausse conception des choses et par une vision suprêmement bornée de leur place et de leur importance. Toute action est une souffrance, voire une souillure de l’universel. Mais toute action est un signe de vie, mieux encore, la vie même. Sans les préventions favorables que chacun nourrit en soi, les phénomènes se volatiliseraient, remplacés par une indifférence scrutatrice et ennemie de la vitalité. Le parti pris, – mais c’est la définition de tout être vivant.
Du point de vue de la stricte connaissance, l’objectivité peut être une simple prétention. Néanmoins, pour celui qui l’adopte comme certitude intérieure, qui ne perçoit pas la nuance d’improbabilité, inséparable de toute image des choses, – elle l’engage à ne s’engager à rien. Elle est un pas vers cette sèche sérénité qui fait présager la mort. Est perdu celui qui porte sur sa propre vie le regard détaché qu’il porte sur les autres, est perdu celui qui est pour lui-même un autre quelconque.
Être objectif c’est n’adhérer qu’à la vue, qui n’adhère à rien. C’est se mettre dans la position d’un dieu, qui n’eût pas créé le monde. Et c’est à cette extrémité qu’arrive l’Esprit quand, maître absolu de ses pouvoirs, il ne les exerce plus sur les choses. Celles-ci, il les voit telles qu’elles sont. Quelle ruine pour la vie, – jardin qui ne fleurit que sous les rayons partiels de points de vue, sous un soleil fragmentaire et émiettant ses trésors de clarté !
Un trouble vital flétrit l’être séparé de la sève des choses, de cette sève qui ne prospère que dans l’étroitesse des absolus finis et successifs, partis pris qui seuls composent l’histoire et en inscrivent les chapitres.
La partialité, c’est la vie ; l’objectivité, c’est la mort.

E.M. Cioran, Exercices négatifs. En marge du Précis de décomposition § Philosophie du parti pris, édition, avec postface, établie et annotée par Ingrid Astier, Gallimard, 2005.

samedi 23 mai 2009

Messe ocus Pangur Bán / Pangur le blanc, mon chat, et moi



Messe ocus Pangur Bán,
cechtar nathar fria saindan:
bíth a menmasam fri seilgg,
mu memna céin im saincheirdd.

Caraimse fos (ferr cach clu)
oc mu lebran, leir ingnu;
ni foirmtech frimm Pangur Bán:
caraid cesin a maccdán.

O ru biam (scél cen scís)
innar tegdais, ar n-oendís,
taithiunn, dichrichide clius,
ni fris tarddam ar n-áthius.

Gnáth, huaraib, ar gressaib gal
glenaid luch inna línsam;
os mé, du-fuit im lín chéin
dliged ndoraid cu ndronchéill.

Fuachaidsem fri frega fál
a rosc, a nglése comlán;
fuachimm chein fri fegi fis
mu rosc reil, cesu imdis.

Faelidsem cu ndene dul
hi nglen luch inna gerchrub;
hi tucu cheist ndoraid ndil
os me chene am faelid.

Cia beimmi a-min nach ré
ni derban cách a chele:
maith la cechtar nár a dán;
subaigthius a óenurán.

He fesin as choimsid dáu
in muid du-ngni cach oenláu;
du thabairt doraid du glé
for mu mud cein am messe.


Moine irlandais anonyme, VIIIe siècle, Reichenauer Schulheft, Codex 86a/1), Stift Sankt Paul, Levanttal, Autriche.


Paris, Bibliothèque Mazarine, ms. 0013, f. 267v

Each of us pursues his trade,
I and Pangur my comrade,
His whole fancy on the hunt,
And mine for learning ardent.

More than fame I love to be
Among my books and study,
Pangur does not grudge me it,
Content with his own merit.

When ­ a heavenly time! ­ we are
In our small room together
Each of us has his own sport
And asks no greater comfort.

While he sets his round sharp eye
On the wall of my study
I turn mine, though lost its edge,
On the great wall of knowledge.

Now a mouse drops in his net
After some mighty onset
While into my bag I cram
Some difficult darksome problem.

When a mouse comes to the kill
Pangur exults, a marvel!
I have when some secret's won
My hour of exultation.

Though we work for days and years
Neither the other hinders;
Each is competent and hence
Enjoys his skill in silence.

Master of the death of mice,
He keeps in daily practice,
I too, making dark things clear,
Am of my trade a master.

Traduit du vieil irlandais par Frank O’Connor.

Pangur le blanc, mon chat, et moi,
Nous avons une tâche semblable.
La chasse aux souris est son délice,
A la chasse aux mots je me livre toute la nuit.

Bien plus que la renommée des hommes,
J’aime m’asseoir avec un livre et un stylet.
Pangur ne me montre aucune mauvaise volonté,
Lui aussi exerce son art simple.

C’est chose plaisante de voir
Combien nous sommes heureux à nos tâches
Quand nous sommes assis au logis
Et que nous trouvons de quoi divertir nos esprits.

Souvent, une souris vient s’égarer
Sur le passage du héros Pangur ;
Souvent ma pensée affûtée
Prend un sens dans ses filets.

Vers le mur il dirige son œil
Droit, farouche, perçant et rusé ;
Contre le mur de la connaissance
J’éprouve mon peu de sagesse.

Quand une souris sort de sa tanière,
Comme Pangur est heureux !
Quelle joie j’éprouve
Quand je résous les doutes que j’aime !

Ainsi en paix, nous jouons à nos travaux,
Pangur le blanc, mon chat, et moi.
Dans nos arts nous trouvons notre bonheur,
J’ai le mien et lui le sien.

Une pratique quotidienne a rendu
Pangur parfait dans son métier ;
Je cherche la sagesse jour et nuit
Faisant de l'obscurité lumière.

Traduction (médiocre) de Laurence Bobis (Une histoire du chat de l’Antiquité à nos jours, Fayard, 2000, Le Seuil, Points histoire, 2006) d’après la traduction anglaise de Robin Flower (The Irish Tradition, Oxford, 1947).