lundi 24 novembre 2014
jeudi 28 février 2013
La hache qui brise la mer glacée en nous
Il me semble d’ailleurs qu’on ne devrait lire que des livres qui vous
mordent et vous piquent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille
pas d’un coup de poing sur la tête, à quoi bon le lire ? Pour qu’il nous
rende heureux, comme tu l’écris ? Mon Dieu, nous serions tout aussi
heureux si nous n’avions pas de livre, et les livres qui nous rendent
heureux, nous pourrions à la rigueur les écrire nous-mêmes. En revanche,
nous avons besoin de livres qui agissent sur nous comme un malheur dont
nous souffririons beaucoup, comme la mort de quelqu’un que nous
aimerions plus que nous-mêmes, comme si nous étions proscrits,
contraints de vivre dans les forêts, loin de tous les hommes, comme un
suicide — un livre doit être la hache qui brise la mer glacée en nous.
Voilà ce que je crois.
Franz Kafka à Oskar Pollak, 27 janvier 1904, Œuvres complètes,
tome III, traduit de l’allemand par Marthe Robert, Claude David
& Jean-Pierre Danès, Gallimard (bibliothèque de la Pléiade),
1984.
Libellés : bonheur, Franz Kafka, lecture, livre, malheur
lundi 30 mars 2009
Mais Ludmilla a toujours un pas d’avance sur toi

Carl Spitzweg
Mais Ludmilla a toujours un pas d’avance sur toi. « J’aime savoir qu’il existe des livres que je peux vraiment lire... », dit-elle. Sûre que, à la force de son désir, doivent correspondre des objets existants, concrets, même s’ils lui sont encore inconnus. Comment ne pas se faire distancer par une femme qui lit toujours un livre en plus de celui qu’elle a sous les yeux, un livre qui n’existe pas encore mais qui ne pourra pas ne pas exister puisqu’elle le veut ?
Le professeur est là, à sa table ; ses mains émergent dans le cône de lumière d’une lampe, tantôt levées, tantôt posées sur le livre fermé qu’elles effleurent avec la nostalgie d’une caresse.
— Lire, dit-il, c’est cela toujours : une chose est là, une chose faite d’écriture, un objet solide, matériel, qu’on ne peut pas changer ; et, à travers cette chose, on entre en contact avec quelque chose d’autre, qui n’est pas présent, quelque chose qui fait partie du monde immatériel, invisible, parce qu’elle est seulement pensable ou imaginable, ou parce qu’elle a été et n’existe plus, parce qu’elle est passée, disparue, inaccessible, perdue au royaume des morts...
— Ou bien parce qu’elle n’existe pas encore, quelque chose qui fait l’objet d’un désir, d’une crainte possible ou impossible (c’est Ludmilla qui parle) : lire, c’est aller à la rencontre d’une chose qui va exister mais dont personne ne sait encore ce qu’elle sera...
Italo Calvino, Si par une nuit d’hiver un voyageur, traduit de l’italien par Danièle Sallenave & François Wahl, Le Seuil, 1981.
Libellés : Italo Calvino, lecture, livre
mercredi 25 avril 2007
Il n’y a que le texte copié pour commander ainsi à l’âme de celui qui travaille sur lui

La force d’une route de campagne est autre, selon qu’on la parcoure à pied, ou qu’on la survole en aéroplane. La force d’un texte est autre également, selon qu’on le lit ou qu’on le copie. Qui vole voit seulement la route s’avancer à travers le paysage : elle se déroule à ses yeux selon les mêmes lois que le terrain qui l’entoure. Seul celui qui va sur cette route apprend quelque chose de sa domination, et apprend comment, de cet espace qui n’est pour l’aviateur qu’une plaine déployée, elle fait sortir, à chacun de ses tournants, des lointains, des belvédères, des clairières, des perspectives, comme l’ordre d’un commandant qui fait sortir des soldats du rang. Il n’y a que le texte copié pour commander ainsi à l’âme de celui qui travaille sur lui, tandis que le simple lecteur ne découvre jamais les nouvelles perspectives de son intériorité, telles que les ouvre le texte, route qui traverse cette forêt primitive en nous-mêmes, qui va toujours s’épaississant : car le lecteur obéit au mouvement de son moi dans l’espace libre de la rêverie, tandis que celui qui copie le soumet à une discipline. Ainsi l’art chinois de copier les livres fut-il la garantie incomparable d’une culture littéraire, et la copie une clé pour les énigmes de
Walter Benjamin, Sens unique (1927), précédé de Enfance berlinoise et suivi de Paysages urbains, traduit de l’allemand par Jean Lacoste, 1978, nouvelle édition revue, Maurice Nadeau, 1988.
Libellés : copie, lecture, texte, Walter Benjamin
