Que sont toutes les mélodies
Que sont toutes les mélodies auprès de celle qu’étouffe en nous la double impossibilité de vivre et de mourir !
Emil Cioran, Syllogismes de l’amertume, Gallimard, 1952.
Il est plus aisé de dire des choses nouvelles que de concilier celles qui ont déjà été dites (Vauvenargues). Avec cette plume donc il poursuit l’inventaire de ce qui ne lui reste plus à dire (Pinget). Il est simplement dommage que nous n’ayons pas commencé plus tôt : nous y serions déjà (Schopenhauer).
Que sont toutes les mélodies auprès de celle qu’étouffe en nous la double impossibilité de vivre et de mourir !
Emil Cioran, Syllogismes de l’amertume, Gallimard, 1952.
Par là, la phrase de Vinteuil avait, comme tel thème de Tristan par exemple, qui nous représente aussi une certaine acquisition sentimentale, épousé notre condition mortelle, pris quelque chose d’humain qui était assez touchant. Son sort était lié à l’avenir, à la réalité de notre âme dont elle était un des ornements les plus particuliers, les mieux différenciés. Peut-être est-ce le néant qui est le vrai et tout notre rêve est-il inexistant, mais alors nous sentons qu’il faudra que ces phrases musicales, ces notions qui existent par rapport à lui, ne soient rien non plus. Nous périrons, mais nous avons pour otages ces captives divines qui suivront notre chance. Et la mort avec elle a quelque chose de moins amer, de moins inglorieux, peut-être de moins probable.
Marcel Proust, Un amour de Swann, 1913.
Libellés : âme, Marcel Proust, mort, musique, néant, réallité, rêve, Sonate de Vinteuil, tristan, Vinteuil
Fumer, pour nous, c’était avant tout donner un peu de consistance à la lumière. Nous rêvions de moyens analogues qui nous auraient rendu la musique moins contestable, et moins vague le regard de ceux d’entre nous que l’amour semblait troubler.
Roland Dubillard, « Les Campements », Olga ma vache, Gallimard, 1974.
Libellés : amour, fumer, lumière, musique, Roland Dubillard

Ce livre ne vous fera pas grossir du pénis. Il ne vous fera pas maigrir des cuisses. Il ne vous dira pas comment tirer parti de la crise économique, ni comment faire l’amour à une femme. Un mois après l’avoir lu, vous aurez toujours de la graisse autour du ventre, et vous ne saurez toujours pas comment séduire Jane Fonda durant les années de vaches maigres qui s’annoncent. Toutes ces questions, à dire vrai, sont risibles et dérisoires en comparaison de la sagesse hermétique contenue dans ces pages. Jugez-en par vous-mêmes, ballots : La véritable signification de Spo-Dee-O-Dee ! La relation entre la grosseur des seins et le talent ! Ce qui arrive aux gars qui dépensent tout leur argent en pinard ! Pourquoi un Noir appelé « Docteur Saucisse » ne sera jamais élu président des États-Unis ! Mafia à gogo ! Qui a engrossé Annie ! Comment Louis Prima s’est fait la tête qu’il a ! Comment draguer Keely Smith ! Pourquoi Elvis a eu un jour de retard et un dollar en moins ! Comment les gens évitaient les rapports sexuels avant le temps du sida et des jeans de luxe ! Les pilules capables de modifier la couleur de votre peau ! Le prix du premier plateau-télé et de la gloire ! Pourquoi Johnny Ace s’est fait sauter la cervelle ! Comment Hank Williams s’est tenu à distance de Joseph Staline ! Vous apprendrez encore une foule d’autres choses dans ce livre – le seul livre sur le rock’n’roll qui sait de quoi il parle !
Samuel Beckett, Préface à Nick Tosches, Héros oubliés du rock’n’roll : les années sauvages du rock avant Elvis (1984), traduit de l’américain par Jean-Marc Mandosio, Allia, 2000.
Libellés : musique, Samuel Beckett

Scolgháire loin Doire an Chairn,
búireadh an daimh d’Aill na gCaor-
ceol lé gcodladh Fionn go moch,
lachain ó Loch na dTrí gCaol.
Cearca fraoich um Chruachain Chuinn,
feadáil dobhráin Dá Loch,
gotha fiolar Ghlinn na bhFuath,
longhaire cuach Chnoic na Scoth.
Gotha gadhar Ghleanna caoin
is gáir fhiolair chaoich na sealg ;
tairm na gcon ag triall go moch
isteach ó Thráigh na gCloch nDearg.
An thráth do mhair Fionn ‘s an Fhiann,
dob ansa leo sliabh ná cill,
fá binn leo-san fuíle lon-
gliogar na gclog leo níor bhinn.
Le chant du merle du Bosquet du Tertre,
le mugissement du cerf de la Falaise des Mûres,
c’est la musique qui endormait Finn de bonne heure,
les canards du Lac des Trois Détroits.
Les poules de bruyère autour de Croghan de Conn,
le sifflement de la loutre de Drom da Loch,
la voix de l’aigle de la Vallée des Fantômes,
l’appel des coucous de Cnoc na Scoth.
Les voix des chiens de Glenkeen
et le cri de l’aigle de chasse aveuglé,
le vacarme des chiens partant de bonne heure
depuis la plage des Pierres Rouges.
Tant que vécurent Finn et la Fianna,
plus chère leur était la montagne que l’église,
harmonieux leur était le chant des merles —
mais non le tintement des cloches.
Anonyme irlandais, Moyen Âge.
Ossianiques, traduit du gaélique par André Verrier, La Différence, 1989.

Et la musique est revenue dans la fête, celle qu’on entend d’aussi loin qu’on se souvienne depuis les temps qu’on était petit, celle qui ne s’arrête jamais par-ci par-là, dans les encoignures de la ville, dans les petits endroits de la campagne, partout où les pauvres vont s’asseoir au bout de la semaine, pour savoir ce qu’ils sont devenus. Paradis ! qu’on leur dit. Et puis, on fait jouer de la musique pour eux, tantôt ci tantôt là, d’une saison dans l’autre, elle clinque, elle moud tout ce qui faisait danser l’année d’avant les riches. C’est la musique à la mécanique qui tombe des chevaux de bois, des automobiles qui n’en sont pas, des montagnes pas russes du tout et du traiteau de lutteur qui n’a pas de biceps et qui ne vient pas de Marseille, de la femme qui n’a pas de barbe, du magicien qui est cocu, de l’orgue qui n’est pas en or, derrière le tir dont les oeufs sont vides. C’est la fête à tromper les gens du bout de la semaine.
Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Éditions Denoël & Steele, 1932.
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