mardi 26 août 2008

Se souvient-il un jour seulement d’avoir été sûr de quelque chose, un tant soit peu convaincu


Photo : Denis Dailleux

Le soir, dans le bureau-bibliothèque, il craque une allumette sur le frottoir, aspire une bouffée de cigare. Burns. Rbt Burns. Il faut y aller, se dit-il. Puis, illico, à quoi bon. C’est peu dire qu’il hésite, il est l’hésitation. Se souvient-il un jour seulement d’avoir été sûr de quelque chose, un tant soit peu convaincu. Non, il ne le croit pas, encore que, peut-être. Il hésite même sur la question de savoir si, oui ou non, il a toujours hésité. Une chose est sûre, toutefois, semble-t-il, cela doit changer. Car, avec ce tempérament, se dit-il, tu n’es pas au bout de tes peines ou alors, tu n’iras pas loin. (Il y a plusieurs formulations du désarroi de Boz.)
Il se lève. Il quitte la table. Il amorce un petit déplacement vers la double fenêtre et sort sur la terrasse. C’est la nuit maintenant. Chaude. Il s’accoude à la balustrade. Une grosse nuit chaude du plein été. De son poste d’observation ; il suit dans le port l’arrivée du dernier ferry. Le bateau glisse dans le silence, fictif presque, enfantin. Il n’est plus très loin de la digue, il double le vieux phare veuf de faisceaux. Mais la lauze des quartiers en contrebas masque une fois de plus les ultimes manœuvres d’approche et le sort de la pilotine, sur la droite, qui disparaît. Tout juste s’il imagine l’agitation à bord des hommes d’équipage, le choc amorti par les pneumatiques à demi immergés, les barbillons d’algues, les nappes d’huile. Ça y est. Autour de l’écubier, les câbles torsadés ont tendu leurs moustaches. La porte du garage s’entrouvre doucement sur une kyrielle impatiente – broum-broum – de passagers en auto.

[…]
Il se dit que, finalement, il suffit de regarder les gens vivre, ou soi-même. N’ajouter rien.

Christian Costa, L’Été deux fois, éditions de Minuit, 1989.

lundi 25 août 2008

Mortin

Avec les années, le vide s’est fait autour de moi, mon cher Mortin. La preuve je n’ai plus que toi avec qui causer.
Cela dit sans offense.

Robert Pinget, Taches d'encre, éditions de Minuit, 1997.

vendredi 22 août 2008

Omnia habentes, nihil possidentes



Mais l’évolution de la culture place le sujet en dehors d’elle-même, plus positivement encore, par l’informel et l’illimité déjà évoqués plus haut, qui caractérisent l’esprit objectif du fait du nombre illimité de ses producteurs. Chacun peut apporter sa contribution à la réserve des contenus culturels objectivés, sans se soucier le moins du monde des autres contribuants ; cette réserve prend à chaque époque culturelle une coloration précise, et donc de l’intérieur une limite qualitative : la réserve n’a pas raison de ne pas s’accroître à l’infini, de ne pas aligner livre après livre, chef-d’œuvre après chef-d’œuvre, invention après invention ; la forme de l’objectivité en tant que telle possède une capacité illimitée de réalisations. Mais avec cette capacité pour ainsi dire inorganique d’accumulation, elle devient, au plus profond, incommensurable avec la forme de la vie individuelle. Car la capacité de réception de cette dernière n’est pas seulement limitée selon sa force et sa durée, mais également par une certaine unité et relative clôture de sa forme ; c’est pourquoi elle opère un choix, dans un espace déterminé, parmi les contenus qui s’offrent à elle comme moyens de son évolution personnelle. Or, il semblerait que cette incommensurabilité n’ait pas besoin pour l’individu d’entrer dans la pratique, puisqu’il laisse de côté ce que son évolution spécifique ne peut pas assimiler. Mais cela n’est pas si facile. Cette réserve d’esprit objectif, se développant à l’infini, pose des exigences au sujet, éveille des velléités en lui, l’accable du sentiment de sa propre insuffisance et de sa propre impuissance, l’intrique dans des relations d’ensemble, à la totalité desquelles il ne peut se soustraire, même s’il n’est pas capable d’en maîtriser les contenus particuliers. Ainsi naît la situation problématique, si caractéristique de l’homme moderne : ce sentiment d’être entouré d’une multitude d’éléments culturels qui, sans être dépourvus de signification pour lui, ne sont pas non plus, au fond, signifiants ; éléments qui, en masse, ont quelque chose d’accablant, car il ne peut pas les assimiler intérieurement tous en particulier, ni non plus les refuser purement et simplement, parce qu’ils entrent pour ainsi dire potentiellement dans la sphère de son évolution culturelle. Pour caractériser cela, on pourrait retourner mot à mot la formule qui désignait les anciens franciscains dans leur bienheureuse pauvreté, leur absolu détachement de toutes les choses qui voulaient encore détourner l’âme de son droit chemin en l’attirant dans une voie passant par elles-mêmes : nihil habentes, omnia possidentes – au lieu de cela, les êtres humains de cultures riches et encombrées sont : omnia habentes, nihil possidentes.

Georg Simmel, « Le Concept et la tragédie de la culture » (1911), La Tragédie de la culture et autres essais, traduit de l’allemand par Sabine Cornille et Philippe Ivernel, éditions Rivages, 1988.

mercredi 20 août 2008

mardi 12 août 2008

mercredi 6 août 2008

La trace d'une fidélité dont nous nous croyons incapables



C'est sans doute parce que nous sommes rarement capables d'être fidèles à nos éblouissements, à ces moments de brusques apparitions de la certitude que nous aimons le récit des emportements irrémédiables de l'esprit (Blaise Pascal, Paul Claudel, Paul de Tarse ou Rancé, on se redit toujours les mêmes). Si nous voulons toujours connaître les lieux de l'action (tel pilier, tel chemin écarté), si nous aimons à en identifier les traces (le graphe maladroit d'une épiphanie, le papier froissé, cousu dans une doublure, la densité d'un silence), c'est moins pour avoir vue sur l'intimité de l'auteur que pour suivre de loin la trace d'une fidélité dont nous nous croyons incapables : après l'illumination, accepter de suivre le long et obscur chemin, se confier à l'aveuglante lumière de son obscurité.

Nathalie Léger, Les Vies silencieuses de Samuel Beckett, éditions Allia, 2006.

dimanche 3 août 2008

L’ancienne phrase qui revient intégralement sur elle-même

À la moitié du chemin de la vraie vie, nous étions environnés d’une sombre mélancolie, qu’ont exprimée tant de mots railleurs et tristes dans les cafés de la jeunesse perdue.

« Pour parler clairement et sans paraboles, — nous sommes les pièces d’un jeu que joue le ciel. — On s’amuse avec nous sur l’échiquier de l’Être, — et puis nous retournons un par un dans la boîte du Néant. »

[…] « Bernard, Bernard, disait-il, cette verte jeunesse ne durera pas toujours… »

Mais rien ne traduisait ce présent sans issue et sans repos comme l’ancienne phrase qui revient intégralement sur elle-même, étant construite lettre par lettre comme un labyrinthe dont on ne peut sortir, de sorte qu’elle accorde si parfaitement la forme et le contenu de la perdition : In girum imus nocte et consumimur igni. Nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes dévorés par le feu.

Guy Debord, In girum imus nocte et consumimur igni, éditions Gérard Lebovici, 1990, éditions Gallimard, 1999.

vendredi 1 août 2008

Fatigué


David Levine

Le Times du 25 février 1984 rapporte qu’un lecteur enthousiaste s’est présenté à l’écrivain en déclarant : « Excusez-moi monsieur Beckett, j’ai été votre admirateur toute ma vie, je vous lis depuis quarante ans. » A quoi l’auteur a répondu : « Vous devez être très fatigué. »

Nathalie Léger, Les Vies silencieuses de Samuel Beckett, éditions Allia, 2006.

mercredi 30 juillet 2008

* * *



Quelque chose manque au paysage. C'est un oeil joyeux.


Robert Pinget, Taches d'encre, éditions de Minuit, 1997.


Photo : Nacho Lopez

Estragon. — Fous-moi la paix avec tes paysages ! Parle-moi du sous-sol !

Samuel Beckett, En attendant Godot, éditions de Minuit, 1952.

mardi 29 juillet 2008

Parler tout seul ou écrire

Il faut parler à ses amis pour savoir ce qu’on pense. Mais si on n’a pas d’amis ? Parler tout seul ou écrire, ce qui ne nous apprend rien.

Robert Pinget, Le Harnais, éditions de Minuit, 1984.

lundi 28 juillet 2008

Il lit Pétrarque

Il lit Pétrarque : « Il y a, dit-on, plusieurs genres de mélancolie. Les uns jettent des pierres, les autres écrivent des livres. Écrire pour celui-ci est le commencement de la folie, pour celui-là, c’en est la fin. »

Nathalie Léger, Les Vies silencieuses de Samuel Beckett, éditions Allia, 2006.

dimanche 27 juillet 2008

Arkansas State Prison, 1915-1937



Photographs from the Arkansas State Prison 1915-1937, found and printed by Bruce Jackson.

mardi 8 juillet 2008

La vase est remuée

Mon existence, comme un marais dormant, est si tranquille que le moindre événement y tombant y cause des cercles innombrables, et la surface ainsi que le fond est longtemps avant de reprendre sa sérénité ! Les souvenirs que je rencontre ici à chaque pas sont comme des cailloux qui déboulent, par une pente douce, vers un grand gouffre d’amertume que je porte en moi. La vase est remuée ; toutes sortes de mélancolies, comme des crapauds interrompus dans leur sommeil, passent la tête hors de l’eau et forment une étrange musique ; j’écoute. Ah ! comme je suis vieux, comme je suis vieux, pauvre chère Louise !

Gustave Flaubert, lettre à Louise Colet, 14 août 1858.

vendredi 4 juillet 2008

Une question d’habileté


Photo : John Loengard

Savoir vivre dans la déception s’apprend dès l’enfance. Comme tout séjour de longue durée, il peut devenir confortable. C’est une question d’habileté mais aussi de certitude qu’on y est pour longtemps (celui qui croit pouvoir sortir de la déception en perpétue indéfiniment l’inconfort).

Philippe Garnier, La Tiédeur, Presses universitaires de France, collection Perspectives critiques, Paris, 2000.

jeudi 3 juillet 2008

mardi 1 juillet 2008

Il se surprend à dire

Il se surprend à dire depuis quelques années j’ai bien diminué dans mon estime.

Robert Pinget, Taches d’encre, éditions de Minuit, 1997.

jeudi 26 juin 2008

mardi 24 juin 2008

Le fait a le dernier mot


Photo : Bernd & Hilla Becher

Le fait a le dernier mot, la connaissance se contente de sa répétition, le penser se réduit à sa simple tautologie. Plus la machinerie intellectuelle se soumet à ce qui existe, plus elle se contente de le reproduire aveuglément.

Max Horkheimer & Theodor W. Adorno, La Dialectique de la raison, Gallimard, 1974.

lundi 23 juin 2008

dimanche 22 juin 2008

Le point auquel on s’emmerde


Photo : Rui Palha

J’étais jamais allé à Paris, chose bizarre, c’est seulement à ce moment-là que je m’en rends compte. Je visite la ville. Jacquie est blasée. On va au Trocadéro, pour le Musée de la Marine et le Musée de l’Homme et au Palais de la découverte. Jacquie, elle abandonne en chemin, elle s’emmerde trop.
Moi, je suis fasciné, je le dis. Tout ce que la civilisation a produit. C’est impressionnant de richesse, et par contrecoup, la pauvreté de l’existence est impressionnante aussi. Quand je dis pauvreté de l’existence, je ne parle pas des marchandises. J’ai tout ce que je veux, moi par exemple, en fait de voiture, machine à laver la vaisselle, etc. Ou du moins, j’ai ce qu’il me faut. Une découverte pour draguer, et de l’électro-ménager pour les petits travaux quand par hasard j’ai lieu de bouffer chez moi. Par pauvreté de l’existence, je veux dire le point auquel on s’emmerde. C’est extraordinaire, le point où on s’emmerde.

Jean-Patrick Manchette, L’Affaire N’Gustro, Gallimard, 1971.

dimanche 25 mai 2008

vendredi 23 mai 2008

jeudi 22 mai 2008

Comme s’il se tenait là, devant lui

Mais il est perdu maintenant ce regard qui voyait le monde du point de vue des morts. Comme s’il se tenait là, devant lui, dans l’obscurité du soleil, le monde est exactement tel qu’il apparaît au regard de ceux qui ont disparu, tel il est. Ce regard mortellement triste a dispensé sans jamais s’épuiser toute sa chaleur et son espoir dans la vie refroidie.

Theodor W. Adorno, En mémoire de Walter Benjamin, Sur Walter Benjamin, édition établie par Rolf Tiedemann, traduit de l’allemand par Christophe David, éditions Allia.

mercredi 21 mai 2008

Arkansas State Prison, 1915-1937



Photographs from the Arkansas State Prison 1915-1937, found and printed by Bruce Jackson.

mercredi 14 mai 2008

Lanterne


Photo : Marc Riboud

Le Diogène moderne. – Avant de chercher l’homme, il faut avoir trouvé la lanterne. Sera-ce nécessairement la lanterne du cynique ?

Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain, III. Le Voyageur et son ombre, § 18, traduction de l'allemand par A. M. Desrousseaux & H. Albert, revue par Angèle Koemer-Marietti.

jeudi 17 avril 2008

mardi 15 avril 2008

Un truc qui permettait à la mouche d’entrer mais pas de sortir



Progrès et régression.
– On inventa un verre qui laissait passer les mouches. La mouche s’amenait, poussait un peu de la tête et hop, elle était de l’autre côté. Joie débordante de la mouche. Dommage qu’un savant ait tout fichu par terre en découvrant un truc qui permettait à la mouche d’entrer mais pas de sortir, ou vice-versa, à cause de je ne sais quelle flexibilité des fibres de verre, qui était salement fibreux. Aussitôt on inventa l’attrape-mouches en plaçant un morceau de sucre de l’autre côté dudit verre et beaucoup de mouches moururent de désespoir. C’est ainsi que prit fin toute possibilité de fraterniser avec ces animaux dignes d’un sort meilleur.

Julio Cortázar, Cronopes et fameux (1962), traduit de l’espagnol par Laure Guille-Bataillon, Gallimard, 1977.

jeudi 3 avril 2008

Spéculant sur l’utile sans y joindre l’agréable



Une des erreurs de la politique civilisée est de compter pour rien le plaisir, ignorer qu’il doit entrer pour moitié dans toute spéculation sur le bonheur social. C’est la morale qui fausse ainsi les esprits sur ce point, et qui les engage dans cette politique simple, spéculant sur l’utile sans y joindre l’agréable. Qu’en résulte-t-il ? Qu’elle ne peut procurer l’utile aux sociétés humaines, le nécessaire et le travail au peuple.

Charles Fourier, Des modifications à introduire dans l’architecture des villes, Œuvres complètes, t. XII, 1966.

mercredi 26 mars 2008

La contestation est toujours une contestation unanimement admise



Pour bien comprendre notre époque, il faut d’abord admettre que la réalité, ou ce qui en tient lieu, est devenue un simulacre qui semble incontestable et demeure jusqu’ici incontesté. On observe quotidiennement le constant appauvrissement de la critique contemporaine qui accepte comme des vérités intangibles les mensonges dominants les plus performants ; qui semble éprouver un goût immodéré pour la vie vécue par procuration et qui participe, sans « états d’âme », à un accroissement général de la servitude volontaire. Dans un monde hypercapitaliste qui élabore en permanence de nouvelles séries de « fictions sociales », la contestation est toujours une contestation unanimement admise.

Jordi Vidal, Servitude & simulacre en temps réel et flux constant. Réfutation des thèses réactionnaires et révisionnistes du postmodernisme, Allia, 2007.

mardi 18 mars 2008

Comme le mot oublié, encore sur nos lèvres il y a un instant


Jamais plus nous ne pouvons recouvrer tout à fait ce qui est passé. Et c’est peut-être une bonne chose. Le choc de la retrouvaille serait si destructeur qu’il nous faudrait cesser sur-le-champ de comprendre notre nostalgie. Mais c’est ainsi que nous la comprenons, et d’autant mieux que le passé est plus profondément enfoui en nous. Comme le mot oublié, encore sur nos lèvres il y a un instant, qui délivrerait notre langue dans une envolée démosthénienne, le passé nous semble alourdi de toute la vie vécue qu’il nous promet. Il se peut que ce qui rende le passé si lourd et si prégnant ne soit rien d’autre que la trace d’habitudes disparues dans lesquelles nous ne pourrions plus nous retrouver. La manière dont ce passé est combiné aux grains de poussière de notre demeure en ruine est peut-être le secret qui explique sa survie.

Walter Benjamin, « La boîte de lecture », Sens unique précédé de Enfance berlinoise et suivi de Paysages urbains, traduit de l’allemand par Jean Lacoste, nouvelle édition revue, Maurice Nadeau, 1988.

samedi 8 mars 2008

On pourrait être sincère, sans dire toute la vérité ; on pourrait, sans mentir, ne pas la dire toute


109. La réserve n’est pas un moyen terme entre la vérité et le mensonge car entre ces deux termes, il n’y a rien. Elle ne s’oppose pas, ni à la vérité, ni à la sincérité – mais à la franchise. « Entre la véracité et le mensonge il n’y a pas de milieu, tandis qu’il en existe un entre la franchise qui consiste à tout dire et la réserve qui consiste à ne pas dire en exprimant sa pensée toute la vérité bien que l’on ne dise rien qui ne soit pas vrai. » (Kant) Elle me contraint à penser que l’on pourrait être sincère, sans dire toute la vérité ; que l’on pourrait, sans mentir, ne pas la dire toute.

(...)

113. Tel est l’« enseignement » que Maria von Herbert reçoit de Kant. « Le défaut de sincérité est une corruption de la façon de penser et un mal absolu. Celui qui n’est pas sincère dit des choses dont il sait pertinemment qu’elles sont fausses ; dans la Doctrine de la vertu cela s’appelle « le mensonge ». Aussi inoffensif soit-il, il n’est pas pour autant innocent ; bien plus, il porte gravement atteinte au devoir qu’on a envers soi-même, et qui est absolument irrésistible parce que sa transgression abaisse la dignité humaine dans notre propre personne et attaque notre manière de penser à la racine ; en effet, la tromperie sème partout le doute et le soupçon, et ôte à la vertu elle-même la confiance qu’elle inspire dès lors qu’il faut la juger d’après ses apparences. »

Hélène Frappat, Sous réserve, éditions Allia, 2004.

vendredi 15 février 2008

Campé



Dimanche 12.
Partis de Vodji à 6 h. passé à Cotto à 8 h 1/2. Halte à la rivière de Dalahmaley, 10 h 40. Relevés à 2 h. Campé à Dalahmaley à 4 h 1/2.

Lundi 13.
Levés à 5 h 1/2. Arrivée à Biokabouba à 9 h. Campé.

Mardi 14.
Levés à 5 h 1/2. Les porteurs marchent très mal. À 9 h 1/2, halte à Arrouina. On me jette par terre à l’arrivée. J’impose 4 thalaris d’amende : Mouned Souyn 1 thaler, Abdulahé 1 thaler, Abdulah 1 thaler, Baker 1 thaler. Arrivée à Samado à 5 h 1/2.

Arthur Rimbaud, Itinéraire de Harrar à Warambot, avril 1891, Œuvres complètes (sic), texte établi et annoté par Rolland de Renéville et Jules Mouquet, Gallimard ; Bibliothèque de la Pléiade, 1954.

jeudi 7 février 2008

mardi 8 janvier 2008

Il aura la forme du général Debelle, mort à Saint-Domingue



(…)

Article 2
Les miracles suivants ne seront aperçus ni soupçonnés par personne.

(…)

Article 4
Miracle. Le privilégié ayant une bague au doigt et serrant cette bague en regardant une femme, elle devient amoureuse de lui à la passion, comme nous croyons qu’Héloïse le fut d’Abélard. Si la bague est un peu mouillée de salive, la femme regardée devient seulement une amie tendre et dévouée. Regardant une femme et ôtant une bague du doigt, les sentiments inspirés en vertu de privilèges précédents cessent. La haine se change en bienveillance en regardant l’être haineux et frottant une bague au doigt. Ces miracles ne pourront avoir lieu que quatre fois par an pour l’amour passion, huit fois pour l’amitié, vingt fois pour la cessation de la haine, et cinquante fois pour l’inspiration d’une simple bienveillance.

Article 5
Beaux cheveux, excellentes dents, belle peau jamais écorchée. Odeur suave et légère. Le 1er février et le 1er juin de chaque année les habits du privilégié deviennent comme ils étaient la troisième fois qu’il les a portés.

Article 6
Miracles. Aux yeux de tous ceux qui ne le connaissent pas, le privilégié aura la forme du général Debelle, mort à Saint-Domingue, mais aucune imperfection. Il jouera parfaitement au whist, à l’écarté, au billard, aux échecs, mais ne pourra jamais gagner plus de cent francs ; il tirera le pistolet, il montera à cheval, il fera des armes dans la perfection.

Article 7
Miracle. Quatre fois par an il pourra se changer en l’animal qu’il voudra, et ensuite se rechanger en homme. (…)

Article 8
Quand l’homme privilégié portera sur lui ou au doigt pendant deux minutes une bague qu’il aura portée un instant dans sa bouche, il deviendra invulnérable pour le temps qu’il aura désigné. Il aura dix fois par an la vue de l’aigle et pourra faire en courant cinq lieues en une heure.

(…)

Article 14
Si le privilégié voulait raconter ou révélait un des articles de son privilège, sa bouche ne pourrait former aucun son, et il aurait mal aux dents pendant vingt quatre heures.

Article 15
Le privilégié prenant une bague au doigt et disant : « Je prie que les insectes nuisibles soient anéantis », tous les insectes à six mètres de sa bague, dans tous les sens, seront frappés de mort. Ces insectes sont puces, punaises, poux de toute espèce, morpions, cousins, mouches, rats, etc., etc. Les serpents, vipères, lions, tigres, loups et tous les animaux venimeux prendront la fuite, saisis de crainte et s’éloigneront d’une lieue.

(…)

Article 23
Dix fois par an, le privilégié pourra être transporté au lieu où il voudra, à raison de une heure pour cent lieues ; pendant le transport il dormira.

Henri Beyle dit Stendhal, Les Privilèges, Rome, 10 avril 1840, Œuvres intimes, tome 2, édition établie par Victor Del Litto, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1982.

mercredi 2 janvier 2008

Des terreurs, des privations, des appauvrissements, des minuits de l’âme, des aventures, des risques, des coups manqués



La volonté de souffrance et les compatissants.
— Vous est-il à vous-mêmes avantageux d’être avant tout des hommes compatissants ? (...) Cela même dont nous souffrons le plus profondément et le plus personnellement est incompréhensible et inaccessible à presque tous les autres : c’est en quoi nous restons cachés au prochain, dût-il manger avec nous à la même marmite. Partout, en revanche, où nous sommes remarqués en tant que souffrants, notre souffrance est expliquée de la manière la plus plate ; il appartient à la nature de l’affection compatissante de dévêtir la souffrance étrangère de ce qui lui est essentiellement personnel : — nos « bienfaiteurs » plus que nos ennemis sont les rapetisseurs de notre valeur et de notre volonté. A voir la plupart des bienfaits dont on use envers les malheureux, il y a je ne sais quoi de révoltant dans la désinvolture intellectuelle avec laquelle le compatissant se plaît à jouer le rôle du destin : il ignore tout de cet enchevêtrement et de ces conséquences intérieures qui se nomment malheur pour moi et pour toi ! L’ensemble de l’économie de mon âme et la compensation de celle-là par le « malheur », l’irruption de nouvelles sources et de nouveaux besoins, la cicatrisation d’anciennes blessures, le refoulement de différents passés — tout ceci qui peut être lié au malheur, n’inquiète nullement la chère âme compatissante : elle veut secourir et ne songe à aucun moment qu’il existe une nécessité personnelle du malheur qu’à toi comme à moi, des terreurs, des privations, des appauvrissements, des minuits de l’âme, des aventures, des risques, des coups manqués sont aussi nécessaires que leurs contraires, et que même, pour m’exprimer de façon mystique, le chemin qui conduit à notre ciel personnel passe toujours par la volupté de notre propre enfer. Non, l’âme compatissante n’en sait rien : la « religion de la pitié » (ou le « cœur ») commande de secourir, et l’on croit avoir le mieux secouru quand on a secouru le plus promptement. Si vous autres adeptes de pareille religion pratiquez réellement pour vous-mêmes cet état d’esprit dont vous témoignez envers vos semblables, qui ne voulez pas même laisser une heure durant votre propre souffrance se reposer en vous-mêmes pour aller sans cesse au devant de toute sorte de malheur possible, si vous éprouvez absolument la souffrance et le déplaisir en tant que mauvais, haïssables, dignes d’être supprimés, en tant que tare de l’existence : c’est qu’outre votre religion de la pitié, vous avez encore une autre religion dans le cœur, et celle-ci est peut-être la mère de celle-là : — la religion du confort ! Ah ! Combien peu de choses savez-vous de la félicité de l’homme, vous autres âmes confortables et bienveillantes ! — Car bonheur et malheur sont deux frères jumeaux qui ou bien grandissent ensemble ou bien, comme c’est le cas chez vous, — demeurent petits ensemble !

Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir, § 338, édition de Giorgio Colli et Mazzino Montinari, trad. de l’allemand par Pierre Klossowski, édition revue, corrigée et augmentée par Marc B. de Launay, Gallimard, Folio Essais.

mardi 18 décembre 2007

mardi 11 décembre 2007

La meilleure des polices


Det Kongelige Bibliotek, Copenhague, ms. GKS 1633 4° (XVe s.).

Les apologistes du travail
. – Dans la glorifications du « travail », dans les infatigables discours sur la « bénédiction du travail », je vois la même arrière-pensée que dans les louanges adressées aux actes impersonnels et utiles à tous : à savoir la peur de tout ce qui est individuel. Au fond, on sent aujourd’hui, à la vue du travail – on vise toujours sous ce nom le dur labeur du matin au soir – qu’un tel travail constitue la meilleure des polices, qu’il tient chacun en bride et s’entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l’indépendance. Car il consume une extraordinaire quantité de force nerveuse et la soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l’amour et à la haine, il présente constamment à la vue un but mesquin et assure des satisfactions faciles et régulières. Ainsi, une société où l’on travaille dur en permanence aura davantage de sécurité : et l’on adore aujourd’hui la sécurité comme la divinité suprême. – Et puis ! épouvante ! le « travailleur », justement, est devenu dangereux ! Le monde fourmille d’« individus dangereux » ! Et derrière eux, le danger des dangers – l’individuum !

Friedrich Nietzsche, Aurore. Pensées sur les préjugés moraux, § 173, traduit de l’allemand par Julien Hervier, Gallimard, 1970.

* * *


Lewis Hine, Macon, Georgia, 1909.

lundi 10 décembre 2007

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Lewis Hine, Shrimp & Oyster Worker.

dimanche 9 décembre 2007

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Lewis Hine, Newsies at Skeeter’s Branch, Jefferson near Franklin, St. Louis, 1910.

jeudi 29 novembre 2007

Personnalité & bretelles


Depuis toujours, le développement de la personnalité au sens où l’entendent nos classiques, était lié à l’existence des bretelles. Elles seules produisaient cette harmonie de l’esprit et du corps, de l’idéal et de la vie qui est le signe de la plus haute perfection. Si elles étaient fixées, le naturel recevait son dû, sans que l’âme perde le sien. Les pantalons étaient entraînés vers le haut, les idées conservaient un lien avec le sol. (…)
La grande époque est finie depuis bien longtemps. À la place des bretelles, on porte aujourd’hui des ceintures de sport – et cette association de mots en dit déjà assez long. Où qu’on regarde, partout on voit des ceintures. Elles ont une boucle brillante sur le devant, qu’elles découvrent sans hésiter. Si l’époque contemporaine déplore à bon droit le déclin de la personnalité : c’est le port horizontal des ceintures qui en est responsable, il faut lui attribuer l’état de décadence dans lequel se trouve le monde d’aujourd’hui.

Siegfried Kracauer, Straßen in Berlin und anderswo, 1965, Rues de Berlin et d’ailleurs, traduit de l’allemand par Jean-François Boutout, Le Promeneur, 1995.

mercredi 28 novembre 2007

Caractère & personnalité


Albert Watson, Monkey with masks, 1994.

Aux États-Unis, entre les années 1880 et 1910, la naissance de la consommation de masse est liée à la montée des managers dans les firmes bureaucratiques et à celle d’un nouveau corps spécialisé dans l’harmonie sociale et psychologique qui offre simultanément les promesses d’un bien-être matériel et psychologique aussi bien qu’une légitimité au nouvel ordre social. (…) L’éthique protestante du salut amorce un déplacement vers une culture thérapeutique caractérisée par un souci intense de la santé physique et psychologique, et une réalisation de soi dans le monde terrestre : la consommation de masse amorce son essor à ce moment-là, et en même temps se développe le langage psychologique à travers une abondante littérature sur la personnalité regorgeant de recettes multiples sur les moyens de la développer, de séduire les autres, de bien se présenter. Le caractère, auquel suffisait une morale de la retenue et une discipline corporelle, recule au profit de la personnalité, qui a besoin d’être soutenue par des conseils pour se prendre en charge en fonction des situations.

Alain Ehrenberg, L’Individu incertain, éditions Calmann-Lévy, 1995.

mardi 20 novembre 2007

mercredi 14 novembre 2007

J’étais né pour être empereur de Cochinchine


Jacques-Henri Lartigue

J’étais né pour être empereur de Cochinchine, pour fumer dans des pipes de 36 toises, pour avoir 6 mille femmes et 1 400 bardaches, des cimeterres pour faire sauter la tête des gens dont la figure me déplaît, des cavales numides, des bassins de marbre, et je n’ai rien que des désirs immenses et insatiables, un ennui atroce, et des bâillements continus ! De plus, un brûle-gueule écorné et du tabac trop sec.

Gustave Flaubert à Ernest Chevalier, 14 novembre 1840.

samedi 3 novembre 2007

Fin des fantômes



Il était vital de se souvenir et d’assurer la conservation du passé quand la densité de population était faible. Peu d’objets étaient manufacturés et seul l’espace était une donnée abondante. On ne pouvait se passer des autres alors, même une fois mort. Au contraire, dans les sociétés urbaines de la fin du XXe siècle, où chacun est instantanément remplaçable et superflu depuis le jour même de sa naissance, il nous faut sans cesse jeter du lest par dessus bord et oublier tout ce dont nous risquerions de nous souvenir : notre jeunesse, notre enfance, nos origines, nos prédécesseurs et nos ancêtres. Sur Internet a récemment été créé un site funéraire, « Memorial Grove » : vous pouvez y « enterrer » vos chers disparus et aller leur rendre hommage sur leur tombe virtuelle. Mais ce cimetière virtuel à son tour sera atteint de caducité, finira par se dissoudre dans l’éther, et le passé tout entier s’écoulera en un flot informe et silencieux. Au jour de notre mort, quittant un présent sans mémoire, entrant dans un futur qu’aucun esprit ne peut envisager, nous quitterons la vie sans ressentir le besoin d’y séjourner plus longtemps ni même d’y revenir de temps à autres.

W. G. Sebald, Camposanto, 2003 ; traduit de l’allemand par Marie De Gandt.

mardi 2 octobre 2007

Dans la parabole tu as perdu


Bien des gens se plaignent du fait que les paroles des sages ne sont jamais que des paraboles, inapplicables dans notre vie quotidienne – alors que c’est la seule que nous ayons. Lorsqu’un sage dit : « Passe de l’autre côté », il ne veut pas dire que nous devons nous rendre de l’autre côté, chose qu’après tout nous serions capables de faire, si le résultat du trajet en valait la peine, mais il veut parler de quelque au-delà mythique que nous ne connaissons pas, que lui-même serait d’ailleurs bien en peine de définir, et qui ne nous aiderait en rien dans notre vie d’ici-bas. En fait, toutes ces paraboles signifient seulement que l’incompréhensible est incompréhensible, et cela nous le savions déjà. Mais les problèmes avec lesquels nous nous débattons dans notre vie de tous les jours sont des choses tout à fait différentes.
Sur quoi quelqu’un a dit : « Pourquoi vous défendre ? Si vous suiviez les paraboles, vous seriez vous-mêmes devenus des paraboles, et par là même débarrassés des soucis quotidiens. »
Un autre a dit : « Je parie que cela aussi est une parabole. »
Le premier répondit : « Tu as gagné ».
L’autre dit : « Mais hélas seulement dans la parabole ».
Le premier répondit : « Non, en réalité. Dans la parabole tu as perdu».

Franz Kafka, « À propos des paraboles », traduit de l’allemand par Stéphane Mosès, Exégèse d’une légende. Lectures de Kafka, éditions de l’Éclat, 2006.

dimanche 30 septembre 2007

Et s’escarmouche le monde en mille questions


Je resvassois presentement, comme je fais souvent, sur ce, combien l’humaine raison est un instrument libre et vague. Je vois ordinairement, que les hommes, aux faicts qu’on leur propose, s’amusent plus volontiers à en chercher la raison, qu’à en chercher la verité : Ils passent par dessus les presuppositions, mais ils examinent curieusement les consequences. Ils laissent les choses, et courent aux causes. Plaisans causeurs. La cognoissance des causes touche seulement celuy, qui a la conduitte des choses : non à nous, qui n’en avons que la souffrance. Et qui en avons l’usage parfaictement plein et accompli, selon nostre besoing, sans en penetrer l’origine et l’essence. Ny le vin n’en est plus plaisant à celuy qui en sçait les facultez premieres. Au contraire : et le corps et l’ame, interrompent et alterent le droit qu’ils ont de l’usage du monde, et de soy-mesmes, y meslant l’opinion de science. Les effectz nous touchent, mais les moyens, nullement. Le determiner et le distribuer, appartient à la maistrise, et à la regence : comme à la subjection et apprentissage, l’accepter. Reprenons nostre coustume. Ils commencent ordinairement ainsi : Comment est-ce que cela se fait ? mais, se fait-il ? faudroit il dire. Nostre discours est capable d’estoffer cent autres mondes, et d’en trouver les principes et la contexture. Il ne luy faut ny matiere ny baze. Laissez le courre : il bastit aussi bien sur le vuide que sur le plain, et de l’inanité que de matiere,

dare pondus idonea fumo.

Je trouve quasi par tout, qu’il faudroit dire : Il n’en est rien. Et employerois souvent ceste responce : mais je n’ose : car ils crient, que c’est une deffaicte produicte de foiblesse d’esprit et d’ignorance. Et me faut ordinairement basteler par compaignie, à traicter des subjects, et contes frivoles, que je mescrois entierement. Joinct qu’à la verité, il est un peu rude et quereleux, de nier tout sec, une proposition de faict : Et peu de gens faillent : notamment aux choses malaysées à persuader, d’affermer qu’ils l’ont veu : ou d’alleguer des tesmoins, desquels l’authorité arreste nostre contradiction. Suyvant cet usage, nous sçavons les fondemens, et les moyens, de mille choses qui ne furent onques. Et s’escarmouche le monde, en mille questions, desquelles, et le pour et le contre, est faux.


Michel de Montaigne, Les Essais, livre III, chapitre 6, Des Boyteux.

vendredi 14 septembre 2007

Lui emprunter son langage pour mieux le dissoudre


John Hinde


Car, s’il est vrai qu’on ne peut combattre l’aliénation avec des moyens aliénés, nous devons bien reconnaître chez nous, avant d’en accuser les autres, les effets de son extrême pouvoir de séduction. C’est ce pouvoir, jusqu’ici impuni, qui nous contraint à mener notre critique selon les termes de cette suggestion (celle qui préfigure notre soumission) et non de son simple rejet formaliste. Toute nouvelle attaque critique devra en être la déconstruction, quitte pour cela à lui emprunter son langage pour mieux le dissoudre.

Jordi Vidal, Servitude & simulacre en temps réel et flux constant. Réfutation des thèses réactionnaires et révisionnistes du postmodernisme, Allia, 2007.

mercredi 5 septembre 2007

Sans possibilité d’hésitation énervante


Jens Astrup : Mona Gregersen


Elle nous aimait véritablement, elle aurait eu plaisir à nous pleurer ; survenant à un moment où elle se sentait bien et n’était pas en sueur, la nouvelle que la maison était la proie d’un incendie où nous avions déjà tous péri et qui n’allait plus bientôt laisser subsister une seule pierre des murs, mais auquel elle aurait eu tout le temps d’échapper sans se presser, à condition de se lever tout de suite, a dû souvent hanter ses espérances comme unissant aux avantages secondaires de lui faire savourer dans un long regret toute sa tendresse pour nous, et d’être la stupéfaction du village en conduisant notre deuil, courageuse et accablée, moribonde debout, celui bien plus précieux de la forcer au bon moment, sans temps à perdre, sans possibilité d’hésitation énervante, à aller passer l’été dans sa jolie ferme de Mirougrain, où il y avait une chute d’eau.

Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Grasset, 1913.

vendredi 31 août 2007

Tabriz, Azerbâyjan



La vie nomade est une chose surprenante. On fait cent kilomètres en deux semaines ; toute l’Anatolie en coup de vent. Un soir, on atteint une ville déjà obscure où de minuscules balcons à colonnes et quelques dindons frileux vous font signe. On y boit avec deux soldats, un maître d’école, un médecin apatride qui vous parle allemand. On bâille, on s’étire, on s’endort. Dans la nuit, la neige tombe, couvre les toits, étouffe les cris, coupe les routes… et on reste six mois à Tabriz, Azerbâyjan.

Nicolas Bouvier, L’Usage du monde, Droz, 1963.