jeudi 26 juin 2008

mardi 24 juin 2008

Le fait a le dernier mot


Photo : Bernd & Hilla Becher

Le fait a le dernier mot, la connaissance se contente de sa répétition, le penser se réduit à sa simple tautologie. Plus la machinerie intellectuelle se soumet à ce qui existe, plus elle se contente de le reproduire aveuglément.

Max Horkheimer & Theodor W. Adorno, La Dialectique de la raison, Gallimard, 1974.

lundi 23 juin 2008

dimanche 22 juin 2008

Le point auquel on s’emmerde


Photo : Rui Palha

J’étais jamais allé à Paris, chose bizarre, c’est seulement à ce moment-là que je m’en rends compte. Je visite la ville. Jacquie est blasée. On va au Trocadéro, pour le Musée de la Marine et le Musée de l’Homme et au Palais de la découverte. Jacquie, elle abandonne en chemin, elle s’emmerde trop.
Moi, je suis fasciné, je le dis. Tout ce que la civilisation a produit. C’est impressionnant de richesse, et par contrecoup, la pauvreté de l’existence est impressionnante aussi. Quand je dis pauvreté de l’existence, je ne parle pas des marchandises. J’ai tout ce que je veux, moi par exemple, en fait de voiture, machine à laver la vaisselle, etc. Ou du moins, j’ai ce qu’il me faut. Une découverte pour draguer, et de l’électro-ménager pour les petits travaux quand par hasard j’ai lieu de bouffer chez moi. Par pauvreté de l’existence, je veux dire le point auquel on s’emmerde. C’est extraordinaire, le point où on s’emmerde.

Jean-Patrick Manchette, L’Affaire N’Gustro, Gallimard, 1971.

dimanche 25 mai 2008

vendredi 23 mai 2008

jeudi 22 mai 2008

Comme s’il se tenait là, devant lui

Mais il est perdu maintenant ce regard qui voyait le monde du point de vue des morts. Comme s’il se tenait là, devant lui, dans l’obscurité du soleil, le monde est exactement tel qu’il apparaît au regard de ceux qui ont disparu, tel il est. Ce regard mortellement triste a dispensé sans jamais s’épuiser toute sa chaleur et son espoir dans la vie refroidie.

Theodor W. Adorno, En mémoire de Walter Benjamin, Sur Walter Benjamin, édition établie par Rolf Tiedemann, traduit de l’allemand par Christophe David, éditions Allia.

mercredi 21 mai 2008

Arkansas State Prison, 1915-1937



Photographs from the Arkansas State Prison 1915-1937, found and printed by Bruce Jackson.

mercredi 14 mai 2008

Lanterne


Photo : Marc Riboud

Le Diogène moderne. – Avant de chercher l’homme, il faut avoir trouvé la lanterne. Sera-ce nécessairement la lanterne du cynique ?

Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain, III. Le Voyageur et son ombre, § 18, traduction de l'allemand par A. M. Desrousseaux & H. Albert, revue par Angèle Koemer-Marietti.

jeudi 17 avril 2008

mardi 15 avril 2008

Un truc qui permettait à la mouche d’entrer mais pas de sortir



Progrès et régression.
– On inventa un verre qui laissait passer les mouches. La mouche s’amenait, poussait un peu de la tête et hop, elle était de l’autre côté. Joie débordante de la mouche. Dommage qu’un savant ait tout fichu par terre en découvrant un truc qui permettait à la mouche d’entrer mais pas de sortir, ou vice-versa, à cause de je ne sais quelle flexibilité des fibres de verre, qui était salement fibreux. Aussitôt on inventa l’attrape-mouches en plaçant un morceau de sucre de l’autre côté dudit verre et beaucoup de mouches moururent de désespoir. C’est ainsi que prit fin toute possibilité de fraterniser avec ces animaux dignes d’un sort meilleur.

Julio Cortázar, Cronopes et fameux (1962), traduit de l’espagnol par Laure Guille-Bataillon, Gallimard, 1977.

jeudi 3 avril 2008

Spéculant sur l’utile sans y joindre l’agréable



Une des erreurs de la politique civilisée est de compter pour rien le plaisir, ignorer qu’il doit entrer pour moitié dans toute spéculation sur le bonheur social. C’est la morale qui fausse ainsi les esprits sur ce point, et qui les engage dans cette politique simple, spéculant sur l’utile sans y joindre l’agréable. Qu’en résulte-t-il ? Qu’elle ne peut procurer l’utile aux sociétés humaines, le nécessaire et le travail au peuple.

Charles Fourier, Des modifications à introduire dans l’architecture des villes, Œuvres complètes, t. XII, 1966.

mercredi 26 mars 2008

La contestation est toujours une contestation unanimement admise



Pour bien comprendre notre époque, il faut d’abord admettre que la réalité, ou ce qui en tient lieu, est devenue un simulacre qui semble incontestable et demeure jusqu’ici incontesté. On observe quotidiennement le constant appauvrissement de la critique contemporaine qui accepte comme des vérités intangibles les mensonges dominants les plus performants ; qui semble éprouver un goût immodéré pour la vie vécue par procuration et qui participe, sans « états d’âme », à un accroissement général de la servitude volontaire. Dans un monde hypercapitaliste qui élabore en permanence de nouvelles séries de « fictions sociales », la contestation est toujours une contestation unanimement admise.

Jordi Vidal, Servitude & simulacre en temps réel et flux constant. Réfutation des thèses réactionnaires et révisionnistes du postmodernisme, Allia, 2007.

mardi 18 mars 2008

Comme le mot oublié, encore sur nos lèvres il y a un instant


Jamais plus nous ne pouvons recouvrer tout à fait ce qui est passé. Et c’est peut-être une bonne chose. Le choc de la retrouvaille serait si destructeur qu’il nous faudrait cesser sur-le-champ de comprendre notre nostalgie. Mais c’est ainsi que nous la comprenons, et d’autant mieux que le passé est plus profondément enfoui en nous. Comme le mot oublié, encore sur nos lèvres il y a un instant, qui délivrerait notre langue dans une envolée démosthénienne, le passé nous semble alourdi de toute la vie vécue qu’il nous promet. Il se peut que ce qui rende le passé si lourd et si prégnant ne soit rien d’autre que la trace d’habitudes disparues dans lesquelles nous ne pourrions plus nous retrouver. La manière dont ce passé est combiné aux grains de poussière de notre demeure en ruine est peut-être le secret qui explique sa survie.

Walter Benjamin, « La boîte de lecture », Sens unique précédé de Enfance berlinoise et suivi de Paysages urbains, traduit de l’allemand par Jean Lacoste, nouvelle édition revue, Maurice Nadeau, 1988.

samedi 8 mars 2008

On pourrait être sincère, sans dire toute la vérité ; on pourrait, sans mentir, ne pas la dire toute


109. La réserve n’est pas un moyen terme entre la vérité et le mensonge car entre ces deux termes, il n’y a rien. Elle ne s’oppose pas, ni à la vérité, ni à la sincérité – mais à la franchise. « Entre la véracité et le mensonge il n’y a pas de milieu, tandis qu’il en existe un entre la franchise qui consiste à tout dire et la réserve qui consiste à ne pas dire en exprimant sa pensée toute la vérité bien que l’on ne dise rien qui ne soit pas vrai. » (Kant) Elle me contraint à penser que l’on pourrait être sincère, sans dire toute la vérité ; que l’on pourrait, sans mentir, ne pas la dire toute.

(...)

113. Tel est l’« enseignement » que Maria von Herbert reçoit de Kant. « Le défaut de sincérité est une corruption de la façon de penser et un mal absolu. Celui qui n’est pas sincère dit des choses dont il sait pertinemment qu’elles sont fausses ; dans la Doctrine de la vertu cela s’appelle « le mensonge ». Aussi inoffensif soit-il, il n’est pas pour autant innocent ; bien plus, il porte gravement atteinte au devoir qu’on a envers soi-même, et qui est absolument irrésistible parce que sa transgression abaisse la dignité humaine dans notre propre personne et attaque notre manière de penser à la racine ; en effet, la tromperie sème partout le doute et le soupçon, et ôte à la vertu elle-même la confiance qu’elle inspire dès lors qu’il faut la juger d’après ses apparences. »

Hélène Frappat, Sous réserve, éditions Allia, 2004.

vendredi 15 février 2008

Campé



Dimanche 12.
Partis de Vodji à 6 h. passé à Cotto à 8 h 1/2. Halte à la rivière de Dalahmaley, 10 h 40. Relevés à 2 h. Campé à Dalahmaley à 4 h 1/2.

Lundi 13.
Levés à 5 h 1/2. Arrivée à Biokabouba à 9 h. Campé.

Mardi 14.
Levés à 5 h 1/2. Les porteurs marchent très mal. À 9 h 1/2, halte à Arrouina. On me jette par terre à l’arrivée. J’impose 4 thalaris d’amende : Mouned Souyn 1 thaler, Abdulahé 1 thaler, Abdulah 1 thaler, Baker 1 thaler. Arrivée à Samado à 5 h 1/2.

Arthur Rimbaud, Itinéraire de Harrar à Warambot, avril 1891, Œuvres complètes (sic), texte établi et annoté par Rolland de Renéville et Jules Mouquet, Gallimard ; Bibliothèque de la Pléiade, 1954.

jeudi 7 février 2008

mardi 8 janvier 2008

Il aura la forme du général Debelle, mort à Saint-Domingue



(…)

Article 2
Les miracles suivants ne seront aperçus ni soupçonnés par personne.

(…)

Article 4
Miracle. Le privilégié ayant une bague au doigt et serrant cette bague en regardant une femme, elle devient amoureuse de lui à la passion, comme nous croyons qu’Héloïse le fut d’Abélard. Si la bague est un peu mouillée de salive, la femme regardée devient seulement une amie tendre et dévouée. Regardant une femme et ôtant une bague du doigt, les sentiments inspirés en vertu de privilèges précédents cessent. La haine se change en bienveillance en regardant l’être haineux et frottant une bague au doigt. Ces miracles ne pourront avoir lieu que quatre fois par an pour l’amour passion, huit fois pour l’amitié, vingt fois pour la cessation de la haine, et cinquante fois pour l’inspiration d’une simple bienveillance.

Article 5
Beaux cheveux, excellentes dents, belle peau jamais écorchée. Odeur suave et légère. Le 1er février et le 1er juin de chaque année les habits du privilégié deviennent comme ils étaient la troisième fois qu’il les a portés.

Article 6
Miracles. Aux yeux de tous ceux qui ne le connaissent pas, le privilégié aura la forme du général Debelle, mort à Saint-Domingue, mais aucune imperfection. Il jouera parfaitement au whist, à l’écarté, au billard, aux échecs, mais ne pourra jamais gagner plus de cent francs ; il tirera le pistolet, il montera à cheval, il fera des armes dans la perfection.

Article 7
Miracle. Quatre fois par an il pourra se changer en l’animal qu’il voudra, et ensuite se rechanger en homme. (…)

Article 8
Quand l’homme privilégié portera sur lui ou au doigt pendant deux minutes une bague qu’il aura portée un instant dans sa bouche, il deviendra invulnérable pour le temps qu’il aura désigné. Il aura dix fois par an la vue de l’aigle et pourra faire en courant cinq lieues en une heure.

(…)

Article 14
Si le privilégié voulait raconter ou révélait un des articles de son privilège, sa bouche ne pourrait former aucun son, et il aurait mal aux dents pendant vingt quatre heures.

Article 15
Le privilégié prenant une bague au doigt et disant : « Je prie que les insectes nuisibles soient anéantis », tous les insectes à six mètres de sa bague, dans tous les sens, seront frappés de mort. Ces insectes sont puces, punaises, poux de toute espèce, morpions, cousins, mouches, rats, etc., etc. Les serpents, vipères, lions, tigres, loups et tous les animaux venimeux prendront la fuite, saisis de crainte et s’éloigneront d’une lieue.

(…)

Article 23
Dix fois par an, le privilégié pourra être transporté au lieu où il voudra, à raison de une heure pour cent lieues ; pendant le transport il dormira.

Henri Beyle dit Stendhal, Les Privilèges, Rome, 10 avril 1840, Œuvres intimes, tome 2, édition établie par Victor Del Litto, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1982.

mercredi 2 janvier 2008

Des terreurs, des privations, des appauvrissements, des minuits de l’âme, des aventures, des risques, des coups manqués



La volonté de souffrance et les compatissants.
— Vous est-il à vous-mêmes avantageux d’être avant tout des hommes compatissants ? (...) Cela même dont nous souffrons le plus profondément et le plus personnellement est incompréhensible et inaccessible à presque tous les autres : c’est en quoi nous restons cachés au prochain, dût-il manger avec nous à la même marmite. Partout, en revanche, où nous sommes remarqués en tant que souffrants, notre souffrance est expliquée de la manière la plus plate ; il appartient à la nature de l’affection compatissante de dévêtir la souffrance étrangère de ce qui lui est essentiellement personnel : — nos « bienfaiteurs » plus que nos ennemis sont les rapetisseurs de notre valeur et de notre volonté. A voir la plupart des bienfaits dont on use envers les malheureux, il y a je ne sais quoi de révoltant dans la désinvolture intellectuelle avec laquelle le compatissant se plaît à jouer le rôle du destin : il ignore tout de cet enchevêtrement et de ces conséquences intérieures qui se nomment malheur pour moi et pour toi ! L’ensemble de l’économie de mon âme et la compensation de celle-là par le « malheur », l’irruption de nouvelles sources et de nouveaux besoins, la cicatrisation d’anciennes blessures, le refoulement de différents passés — tout ceci qui peut être lié au malheur, n’inquiète nullement la chère âme compatissante : elle veut secourir et ne songe à aucun moment qu’il existe une nécessité personnelle du malheur qu’à toi comme à moi, des terreurs, des privations, des appauvrissements, des minuits de l’âme, des aventures, des risques, des coups manqués sont aussi nécessaires que leurs contraires, et que même, pour m’exprimer de façon mystique, le chemin qui conduit à notre ciel personnel passe toujours par la volupté de notre propre enfer. Non, l’âme compatissante n’en sait rien : la « religion de la pitié » (ou le « cœur ») commande de secourir, et l’on croit avoir le mieux secouru quand on a secouru le plus promptement. Si vous autres adeptes de pareille religion pratiquez réellement pour vous-mêmes cet état d’esprit dont vous témoignez envers vos semblables, qui ne voulez pas même laisser une heure durant votre propre souffrance se reposer en vous-mêmes pour aller sans cesse au devant de toute sorte de malheur possible, si vous éprouvez absolument la souffrance et le déplaisir en tant que mauvais, haïssables, dignes d’être supprimés, en tant que tare de l’existence : c’est qu’outre votre religion de la pitié, vous avez encore une autre religion dans le cœur, et celle-ci est peut-être la mère de celle-là : — la religion du confort ! Ah ! Combien peu de choses savez-vous de la félicité de l’homme, vous autres âmes confortables et bienveillantes ! — Car bonheur et malheur sont deux frères jumeaux qui ou bien grandissent ensemble ou bien, comme c’est le cas chez vous, — demeurent petits ensemble !

Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir, § 338, édition de Giorgio Colli et Mazzino Montinari, trad. de l’allemand par Pierre Klossowski, édition revue, corrigée et augmentée par Marc B. de Launay, Gallimard, Folio Essais.

mardi 18 décembre 2007

mardi 11 décembre 2007

La meilleure des polices


Det Kongelige Bibliotek, Copenhague, ms. GKS 1633 4° (XVe s.).

Les apologistes du travail
. – Dans la glorifications du « travail », dans les infatigables discours sur la « bénédiction du travail », je vois la même arrière-pensée que dans les louanges adressées aux actes impersonnels et utiles à tous : à savoir la peur de tout ce qui est individuel. Au fond, on sent aujourd’hui, à la vue du travail – on vise toujours sous ce nom le dur labeur du matin au soir – qu’un tel travail constitue la meilleure des polices, qu’il tient chacun en bride et s’entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l’indépendance. Car il consume une extraordinaire quantité de force nerveuse et la soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l’amour et à la haine, il présente constamment à la vue un but mesquin et assure des satisfactions faciles et régulières. Ainsi, une société où l’on travaille dur en permanence aura davantage de sécurité : et l’on adore aujourd’hui la sécurité comme la divinité suprême. – Et puis ! épouvante ! le « travailleur », justement, est devenu dangereux ! Le monde fourmille d’« individus dangereux » ! Et derrière eux, le danger des dangers – l’individuum !

Friedrich Nietzsche, Aurore. Pensées sur les préjugés moraux, § 173, traduit de l’allemand par Julien Hervier, Gallimard, 1970.

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Lewis Hine, Macon, Georgia, 1909.

lundi 10 décembre 2007

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Lewis Hine, Shrimp & Oyster Worker.

dimanche 9 décembre 2007

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Lewis Hine, Newsies at Skeeter’s Branch, Jefferson near Franklin, St. Louis, 1910.

jeudi 29 novembre 2007

Personnalité & bretelles


Depuis toujours, le développement de la personnalité au sens où l’entendent nos classiques, était lié à l’existence des bretelles. Elles seules produisaient cette harmonie de l’esprit et du corps, de l’idéal et de la vie qui est le signe de la plus haute perfection. Si elles étaient fixées, le naturel recevait son dû, sans que l’âme perde le sien. Les pantalons étaient entraînés vers le haut, les idées conservaient un lien avec le sol. (…)
La grande époque est finie depuis bien longtemps. À la place des bretelles, on porte aujourd’hui des ceintures de sport – et cette association de mots en dit déjà assez long. Où qu’on regarde, partout on voit des ceintures. Elles ont une boucle brillante sur le devant, qu’elles découvrent sans hésiter. Si l’époque contemporaine déplore à bon droit le déclin de la personnalité : c’est le port horizontal des ceintures qui en est responsable, il faut lui attribuer l’état de décadence dans lequel se trouve le monde d’aujourd’hui.

Siegfried Kracauer, Straßen in Berlin und anderswo, 1965, Rues de Berlin et d’ailleurs, traduit de l’allemand par Jean-François Boutout, Le Promeneur, 1995.

mercredi 28 novembre 2007

Caractère & personnalité


Albert Watson, Monkey with masks, 1994.

Aux États-Unis, entre les années 1880 et 1910, la naissance de la consommation de masse est liée à la montée des managers dans les firmes bureaucratiques et à celle d’un nouveau corps spécialisé dans l’harmonie sociale et psychologique qui offre simultanément les promesses d’un bien-être matériel et psychologique aussi bien qu’une légitimité au nouvel ordre social. (…) L’éthique protestante du salut amorce un déplacement vers une culture thérapeutique caractérisée par un souci intense de la santé physique et psychologique, et une réalisation de soi dans le monde terrestre : la consommation de masse amorce son essor à ce moment-là, et en même temps se développe le langage psychologique à travers une abondante littérature sur la personnalité regorgeant de recettes multiples sur les moyens de la développer, de séduire les autres, de bien se présenter. Le caractère, auquel suffisait une morale de la retenue et une discipline corporelle, recule au profit de la personnalité, qui a besoin d’être soutenue par des conseils pour se prendre en charge en fonction des situations.

Alain Ehrenberg, L’Individu incertain, éditions Calmann-Lévy, 1995.

mardi 20 novembre 2007

mercredi 14 novembre 2007

J’étais né pour être empereur de Cochinchine


Jacques-Henri Lartigue

J’étais né pour être empereur de Cochinchine, pour fumer dans des pipes de 36 toises, pour avoir 6 mille femmes et 1 400 bardaches, des cimeterres pour faire sauter la tête des gens dont la figure me déplaît, des cavales numides, des bassins de marbre, et je n’ai rien que des désirs immenses et insatiables, un ennui atroce, et des bâillements continus ! De plus, un brûle-gueule écorné et du tabac trop sec.

Gustave Flaubert à Ernest Chevalier, 14 novembre 1840.

samedi 3 novembre 2007

Fin des fantômes



Il était vital de se souvenir et d’assurer la conservation du passé quand la densité de population était faible. Peu d’objets étaient manufacturés et seul l’espace était une donnée abondante. On ne pouvait se passer des autres alors, même une fois mort. Au contraire, dans les sociétés urbaines de la fin du XXe siècle, où chacun est instantanément remplaçable et superflu depuis le jour même de sa naissance, il nous faut sans cesse jeter du lest par dessus bord et oublier tout ce dont nous risquerions de nous souvenir : notre jeunesse, notre enfance, nos origines, nos prédécesseurs et nos ancêtres. Sur Internet a récemment été créé un site funéraire, « Memorial Grove » : vous pouvez y « enterrer » vos chers disparus et aller leur rendre hommage sur leur tombe virtuelle. Mais ce cimetière virtuel à son tour sera atteint de caducité, finira par se dissoudre dans l’éther, et le passé tout entier s’écoulera en un flot informe et silencieux. Au jour de notre mort, quittant un présent sans mémoire, entrant dans un futur qu’aucun esprit ne peut envisager, nous quitterons la vie sans ressentir le besoin d’y séjourner plus longtemps ni même d’y revenir de temps à autres.

W. G. Sebald, Camposanto, 2003 ; traduit de l’allemand par Marie De Gandt.

mardi 2 octobre 2007

Dans la parabole tu as perdu


Bien des gens se plaignent du fait que les paroles des sages ne sont jamais que des paraboles, inapplicables dans notre vie quotidienne – alors que c’est la seule que nous ayons. Lorsqu’un sage dit : « Passe de l’autre côté », il ne veut pas dire que nous devons nous rendre de l’autre côté, chose qu’après tout nous serions capables de faire, si le résultat du trajet en valait la peine, mais il veut parler de quelque au-delà mythique que nous ne connaissons pas, que lui-même serait d’ailleurs bien en peine de définir, et qui ne nous aiderait en rien dans notre vie d’ici-bas. En fait, toutes ces paraboles signifient seulement que l’incompréhensible est incompréhensible, et cela nous le savions déjà. Mais les problèmes avec lesquels nous nous débattons dans notre vie de tous les jours sont des choses tout à fait différentes.
Sur quoi quelqu’un a dit : « Pourquoi vous défendre ? Si vous suiviez les paraboles, vous seriez vous-mêmes devenus des paraboles, et par là même débarrassés des soucis quotidiens. »
Un autre a dit : « Je parie que cela aussi est une parabole. »
Le premier répondit : « Tu as gagné ».
L’autre dit : « Mais hélas seulement dans la parabole ».
Le premier répondit : « Non, en réalité. Dans la parabole tu as perdu».

Franz Kafka, « À propos des paraboles », traduit de l’allemand par Stéphane Mosès, Exégèse d’une légende. Lectures de Kafka, éditions de l’Éclat, 2006.

dimanche 30 septembre 2007

Et s’escarmouche le monde en mille questions


Je resvassois presentement, comme je fais souvent, sur ce, combien l’humaine raison est un instrument libre et vague. Je vois ordinairement, que les hommes, aux faicts qu’on leur propose, s’amusent plus volontiers à en chercher la raison, qu’à en chercher la verité : Ils passent par dessus les presuppositions, mais ils examinent curieusement les consequences. Ils laissent les choses, et courent aux causes. Plaisans causeurs. La cognoissance des causes touche seulement celuy, qui a la conduitte des choses : non à nous, qui n’en avons que la souffrance. Et qui en avons l’usage parfaictement plein et accompli, selon nostre besoing, sans en penetrer l’origine et l’essence. Ny le vin n’en est plus plaisant à celuy qui en sçait les facultez premieres. Au contraire : et le corps et l’ame, interrompent et alterent le droit qu’ils ont de l’usage du monde, et de soy-mesmes, y meslant l’opinion de science. Les effectz nous touchent, mais les moyens, nullement. Le determiner et le distribuer, appartient à la maistrise, et à la regence : comme à la subjection et apprentissage, l’accepter. Reprenons nostre coustume. Ils commencent ordinairement ainsi : Comment est-ce que cela se fait ? mais, se fait-il ? faudroit il dire. Nostre discours est capable d’estoffer cent autres mondes, et d’en trouver les principes et la contexture. Il ne luy faut ny matiere ny baze. Laissez le courre : il bastit aussi bien sur le vuide que sur le plain, et de l’inanité que de matiere,

dare pondus idonea fumo.

Je trouve quasi par tout, qu’il faudroit dire : Il n’en est rien. Et employerois souvent ceste responce : mais je n’ose : car ils crient, que c’est une deffaicte produicte de foiblesse d’esprit et d’ignorance. Et me faut ordinairement basteler par compaignie, à traicter des subjects, et contes frivoles, que je mescrois entierement. Joinct qu’à la verité, il est un peu rude et quereleux, de nier tout sec, une proposition de faict : Et peu de gens faillent : notamment aux choses malaysées à persuader, d’affermer qu’ils l’ont veu : ou d’alleguer des tesmoins, desquels l’authorité arreste nostre contradiction. Suyvant cet usage, nous sçavons les fondemens, et les moyens, de mille choses qui ne furent onques. Et s’escarmouche le monde, en mille questions, desquelles, et le pour et le contre, est faux.


Michel de Montaigne, Les Essais, livre III, chapitre 6, Des Boyteux.

vendredi 14 septembre 2007

Lui emprunter son langage pour mieux le dissoudre


John Hinde


Car, s’il est vrai qu’on ne peut combattre l’aliénation avec des moyens aliénés, nous devons bien reconnaître chez nous, avant d’en accuser les autres, les effets de son extrême pouvoir de séduction. C’est ce pouvoir, jusqu’ici impuni, qui nous contraint à mener notre critique selon les termes de cette suggestion (celle qui préfigure notre soumission) et non de son simple rejet formaliste. Toute nouvelle attaque critique devra en être la déconstruction, quitte pour cela à lui emprunter son langage pour mieux le dissoudre.

Jordi Vidal, Servitude & simulacre en temps réel et flux constant. Réfutation des thèses réactionnaires et révisionnistes du postmodernisme, Allia, 2007.

mercredi 5 septembre 2007

Sans possibilité d’hésitation énervante


Jens Astrup : Mona Gregersen


Elle nous aimait véritablement, elle aurait eu plaisir à nous pleurer ; survenant à un moment où elle se sentait bien et n’était pas en sueur, la nouvelle que la maison était la proie d’un incendie où nous avions déjà tous péri et qui n’allait plus bientôt laisser subsister une seule pierre des murs, mais auquel elle aurait eu tout le temps d’échapper sans se presser, à condition de se lever tout de suite, a dû souvent hanter ses espérances comme unissant aux avantages secondaires de lui faire savourer dans un long regret toute sa tendresse pour nous, et d’être la stupéfaction du village en conduisant notre deuil, courageuse et accablée, moribonde debout, celui bien plus précieux de la forcer au bon moment, sans temps à perdre, sans possibilité d’hésitation énervante, à aller passer l’été dans sa jolie ferme de Mirougrain, où il y avait une chute d’eau.

Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Grasset, 1913.

vendredi 31 août 2007

Tabriz, Azerbâyjan



La vie nomade est une chose surprenante. On fait cent kilomètres en deux semaines ; toute l’Anatolie en coup de vent. Un soir, on atteint une ville déjà obscure où de minuscules balcons à colonnes et quelques dindons frileux vous font signe. On y boit avec deux soldats, un maître d’école, un médecin apatride qui vous parle allemand. On bâille, on s’étire, on s’endort. Dans la nuit, la neige tombe, couvre les toits, étouffe les cris, coupe les routes… et on reste six mois à Tabriz, Azerbâyjan.

Nicolas Bouvier, L’Usage du monde, Droz, 1963.

lundi 2 juillet 2007

La vérité est un serviteur docile et obéissant


Charles Ray


Loin d’être un maître solennel et sévère, la vérité est un serviteur docile et obéissant. Le scientifique s’abuse lui-même quand il suppose qu’il est un esprit uniquement voué à la recherche de la vérité. Il ne s’intéresse pas aux vérités triviales qu’il pourrait ressasser sans fin, mais s’occupe de résultats d’observations irréguliers et à facettes multiples, qui ne lui fourniront pas plus que des suggestions pour des structures globales et des généralisations significatives. Il recherche le système, la simplicité et la portée ; et quand il est satisfait sur ces rubriques, il taille la vérité à leur mesure. Il décrète autant qu’il découvre les lois qu’il établit, il dessine autant qu’il discerne les modèles qu’il définit.

Nelson Goodman, Ways of Worldmaking, 1978, traduit de l’américain par M.-D. Popelard, Manières de faire des mondes, Jacqueline Chambon, 1993.

Dans notre reconception, la connaissance, également harcelée par la certitude et l’incertitude, débouche sur la compréhension (understanding). Là où la connaissance exige habituellement vérité, croyance et preuve, la compréhension n’exige rien de tout cela. Des énoncés peuvent être compris abstraction faite de leur vérité et abstraction faite de la croyance qui s’y attache ; et nous pouvons comprendre requêtes, interrogations, verbes et danses, bien qu’ils ne soient ni vrais ni faux, et qu’ils ne soient pas plus objets de croyance que d’incrédulité, ou encore susceptibles de démonstration ou de réfutation. Tout comme la correction est de plus large portée que la certitude, la compréhension est d’une plus grande portée que la connaissance.

Nelson Goodman & Catherine Z. Elgin, Reconceptions in Philosophy and Other Arts and Sciences, 1988, traduit de l’américain par Jen-Pierre Cometti & Roger Pouivet, Reconceptions en philosophie, dans d'autres arts et dans d'autres sciences, Presses universitaires de France, 1994.

mercredi 27 juin 2007

Comme un seul homme

A la grande question de savoir si monsieur Songe est Robert Pinget, monsieur Songe et Robert Pinget répondent non comme un seul homme.

Éric Chevillard, « Songeries », Europe, n° 897-898, janvier-février 2004.

La mistoufle

Il dit à sa nièce quand je suis seul, toutes mes hantises rappliquent. L’âge, la maladie, la mistoufle, la mort, tout le tremblement. Alors je m’efforce de ne penser à rien. De rendre précieuse la minute présente. Tu te souviens ? Qu’est-ce ce que nous disions à ce sujet ?
La nièce ne répond pas pour la raison qu’elle est morte depuis longtemps.

Robert Pinget, Du nerf, éditions de Minuit, 1990.

dimanche 24 juin 2007

Souliers, on reste, pantoufles, on sort


Photo : Nacho Lopez


Dieu, c’est l’originaire, ou l’ensemble de toute possibilité. Le possible ne se réalise que dans le dérivé, dans la fatigue, tandis qu’on est épuisé avant de naître, avant de se réaliser ou de réaliser quoi que ce soit (« j’ai renoncé avant de naître »). Quand on réalise du possible, c’est en fonction de certains buts, projets et préférences : je mets des chaussures pour sortir et des pantoufles pour rester. Quand je parle, quand je dis par exemple « il fait jour », l’interlocuteur répond « c’est possible… », parce qu’il attend de savoir à quoi je prétends faire servir le jour : je vais sortir parce qu’il fait jour… Le langage énonce le possible, mais en l’apprêtant à une réalisation. Et sans doute je peux me servir du jour pour rester chez moi à la faveur d’un autre possible (« il fait nuit »). Mais toujours la réalisation du possible procède par exclusion, parce qu’elle suppose des préférences et buts qui varient, remplaçant toujours les précédents. Ce sont ces variations, ces substitutions, toutes ces disjonctions exclusions (la nuit-le jour, sortir-entrer…) qui fatiguent à la longue.
Tout autre est l’épuisement : on combine l’ensemble des variables d’une situation, à condition de renoncer à tout ordre de préférence et à toute organisation de but, à toute signification. Ce n’est plus pour sortir ni pour rester, et l’on ne se sert plus des jours et des nuits. On ne réalise plus, bien qu’on accomplisse. Souliers, on reste, pantoufles, on sort. On ne tombe pourtant pas dans l’indifférencié, ou dans la fameuse unité des contradictoires, et l’on n’est pas passif : on s’active, mais à rien. On était fatigué de quelque chose, mais épuisé, de rien. Les disjonctions subsistent, et même la distinction des termes est de plus en plus crue, mais les termes disjoints s'affirment dans leur distance indécomposable, puisqu'ils ne servent à rien sauf à permuter. D’un événement, il suffit largement de dire qu’il est possible, puisqu’il n’arrive pas sans se confondre avec rien et abolir le réel auquel il prétend. Il n’y a d’existence que possible. Il fait nuit, il ne fait pas nuit ; il pleut, il ne pleut pas. « Oui, j’ai été mon père et j’ai été mon fils ». La disjonction est devenue incluse, tout se divise, mais en soi-même, et Dieu, l’ensemble du possible, se confond avec Rien, dont chaque chose est une modification.

Gilles Deleuze, L’Epuisé, dans Samuel Beckett, Quad et Trio du Fantôme, … que nuages…, Nacht und Träume, éditions de Minuit, 1992.

vendredi 15 juin 2007

Sortir du flacon

Qu’est-ce qu’on prétend avec la philosophie ? Montrer à la mouche comment sortir du flacon.

Ludwig Wittgenstein, Investigations philosophiques, 1953.

Llunyanes tardes

D’ahir només i ja sense vestigis
d’algun dolor fidel que t’accompanyi
on ets perdut. Flama extinguida, cendra
d’unes paraules que del tot morien.
Et teu record, llum de llunyanes tardes.

D’hier à peine et déjà nulle trace
De quelque douleur fidèle qui t’accompagne
Où tu es perdu. Flamme éteinte, cendre
De paroles qui totalement mouraient.
Ta mémoire, éclats de lointains soirs.

Salvador Espriu, Seqüencia, Les Hores / Les Heures (1952-55), traduit du catalan par Albert Bensoussan, José Corti, 1991.

Ce sentiment que, de toutes parts, on se heurte à des portes closes


Avant le développement qu’ont pris les omnibus, les chemins de fer, les tramways au XIXe siècle, les gens n’avaient pas l’occasion de pouvoir ou de devoir se regarder réciproquement pendant des minutes ou des heures de suite sans se parler. Les moyens de communication modernes offrent au seul sens de la vue de beaucoup la plus grande partie de toutes les relations d’homme à homme, et cela en proportion toujours croissante, ce qui doit changer du tout au tout la base des sentiments sociologiques généraux. Le fait qu’un homme qui se présente exclusivement à la vue revêt un caractère énigmatique plus marqué que celui dont la présence se révèle par l’ouïe a assurément sa part dans cet état d’incertitude inquiète, dans ce sentiment de désorientation par rapport à l’ensemble des vies, ce sentiment d’isolement, ce sentiment que, de toutes parts, on se heurte à des portes closes.

Georg Simmel, « Essai sur la sociologie des sens », Sociologie et épistémologie, Presses universitaires de France, 1981.

mercredi 6 juin 2007

vendredi 25 mai 2007

Une ligne plus une ligne

Et puis les années passent. Inquiétude. Que faire pour la surmonter ? Une ligne plus une ligne. Et rester là coûte que coûte.

Robert Pinget, Le Harnais, éditions de Minuit, 1984.

mercredi 23 mai 2007

La mémoire et les films se remplissent d’objets qu’on ne pourra plus jamais appréhender



Longtemps j’ai habité la banlieue. Mon premier souvenir est un souvenir de banlieue. Aux confins de ma mémoire, un train de banlieue passe, comme dans un film. La mémoire et les films se remplissent d’objets qu’on ne pourra plus jamais appréhender.
Longuement j’ai habité ce quartier de Courbevoie. Les bombes démolirent les vieilles maisons, mais l’église épargnée fut ainsi dégagée. Je troque une victime contre ces pierres consacrées ; c’était un camarade d’école ; nous chantions dans la classe proche : « Mourir pour la patrie », « Un jour de gloire vaut cent ans de vie ».
Les cartes de géographie Vidal de La Blache éveillaient le désir des voyages lointains, mais entretenaient surtout leur illusion au sein même de nos paysages pauvres.
Un regard encore pur peut lire sans amertume ici où le mâchefer la poussière et la rouille sont comme un affleurement des couches géologiques profondes.
Palais, Palace, Eden, Magic, Lux, Kursaal… La plus belle nuit de la semaine naissait le jeudi après-midi. Entassés au premier rang, les meilleures places, les garçons et les filles acquittent pour quelques sous un règne de deux heures.



Parce que les donjons des Grands Moulins de Pantin sont un « Burg » dessiné par Hugo, le verre commun entassé au bord du canal de l’Ourcq scintille mieux que les pierreries.
A quinze ans, ce n’est rien de dépasser à vélo un trotteur à l’entraînement. Le vent d’hiver coupait le polygone du Bois de Vincennes ; moins sévère que le vent de l’hiver à venir qui verrait les Panzers répéter sur le terrain.
Promenades, premiers flirts au bord de la Marne, ombres sombres et bals muets, pas de danse pour les filles, les guinguettes fermeraient leurs volets. Les baignades de la Marne, Eldorado d’hier, vieillies, muettes et rares dorment devant la boue.
Soudain les rues sont lentes et silencieuses. Où seront les guinguettes, les fritures de Suresnes ? Paris ne s’accordera plus aux airs d’accordéon.
La banlieue entière s’est figée dans le décor préféré du film français. A Montreuil, le studio de Méliès est démoli. Ainsi merveilles et plaisirs s’en vont, sans bruit
« La banlieue triste qui s’ennuie, défile grise sous la pluie », chantait Piaf. La banlieue triste qui s’ennuie, défile grise sous la pluie. L’ennui est le principal agent d’érosion des paysages pauvres.
Les châteaux de l’enfance s’éloignent, des adultes reviennent dans la cour de leur école, comme à la récréation, puis des trains les emportent.

La banlieue grandit pour se morceler en petits terrains. La grande banlieue est la terre élue du P’tit pavillon. C’est la folie des p’titesses. Ma p’tite maison, mon p’tit jardin, mon p’tit boulot, une bonne p’tite vie bien tranquille.
Vie passée à attendre la paye. Vie pesée en heures de travail. Vie riche en heures supplémentaires. Vie pensée en termes d’assistance, de sécurité, de retraite, d’assurance. Vivants qui achètent tout au prix de détail et qui se vendent, eux, au prix de gros.
On vit dans la cuisine, c’est la plus petite pièce. En dehors des festivités, la salle à manger n’ouvre ses portes qu’aux heures du ménage. C’est la plus grande pièce : on y garde précieusement les choses précieuses.
Vies dont le futur a déjà un passé et le présent un éternel goût d’attente.
Le pavillon de banlieue peut être une expression mineure du manque d’hospitalité et de générosité du Français. Menacé il disparaîtra.
Pour être sourde la lutte n’en est pas pour autant silencieuse. Les téméraires construisent jusqu’aux avant-postes.
L’agglomération parisienne est la plus pauvre du monde en espaces verts. Cependant la destruction systématique des parcs anciens n’est pas achevée. Massacre au gré des spéculations qui sert la mode de la résidence de faux luxe, cautionnée par des arbres centenaires.



Voici venu le temps des casernes civiles. Univers concentrationnaire payable à tempérament. Urbanisme pensé en termes de voirie. Matériaux pauvres dégradés avant la fin des travaux.
Le paysage étant généralement ingrat. On va jusqu’à supprimer les fenêtres puisqu’il n’y a rien à voir.
Les entrepreneurs entretiennent la nostalgie des travaux effectués pour le compte de l’organisation Todt.
Parachèvement de la ségrégation des classes. Introduction de la ségrégation des âges : parents de même âge ayant le même nombre d’enfants du même âge. On ne choisit pas, on est choisi.
Enfants sages comme des images que les éducateurs désirent. Jeux troubles dans les caves démesurées. Contraintes des jeux préfabriqués ou évasion ? Quels seront leurs souvenirs ?
Le bonheur sera décidé dans les bureaux d’études. La ceinture rouge sera peinte en rose. Qui répète aujourd’hui du peuple français qu’il est indiscipliné. Toute une classe conditionnée de copropriétaires est prête à la relève. Classe qui fait les bonnes élections. Culture en toc dans construction en toc. De plus en plus la publicité prévaut contre la réalité.



Ils existent à trois kilomètres des Champs-Élysées. Constructions légères de planches et de cartons goudronnés qui s’enflamment très facilement. Des ustensiles à pétrole servent à la cuisine et à l’éclairage.
Nombre de microbes respirés dans un mètre cube d’air par une vendeuse de grands magasins : 4 millions. Nombre de frappes tapées dans une année par une dactylo : 15 millions. Déficit en terrain de jeux, en terrain de sport : 75 %. Déficit en jardin d’enfant : 99 %. Nombre de lycées dans les communes de la Seine : 9. Dans Paris : 29. Fils d’ouvriers à l’Université : 3 %. A l’Université de Paris : 1,5 %. Fils d’ouvriers à l’école de médecine : 0,9 %. A la Faculté de lettres : 0,2 %. Théâtre en-dehors de Paris : 0. Salle de concert : 0.
La moitié de l’année, les heures de liberté sont dans la nuit. Mais tous les matins, c’est la hantise du retard.

Départ à la nuit noire. Course jusqu’à la station. Trajet aveugle et chaotique au sein d’une foule serrée et moite. Plongée dans le métro tiède. Interminable couloir de correspondance. Portillon automatique. Entassement dans les wagons surchargés. Second trajet en autobus. Le travail est une délivrance. Le soir, on remet ça : deux heures, trois heures, quatre heures de trajet chaque jour.
Cette eau grise ne remue que les matins et les soirs. Le gros de la troupe au front du travail, l’arrière tient. Le pays à ses heures de marée basse.



L’autobus, millionnaire en kilomètres, et le travailleur, millionnaire en geste de travail, se sont séparés une dernière fois, un soir, si discrètement qu’ils n’y ont pas pris garde.
D’un côté les vieux autobus à plate-forme n’ont pas le droit à la retraite, l’administration les revend, ils doivent recommencer une carrière.
De l’autre, les vieux travailleurs. Vieillesse qui doit, dans l’esprit de chaque salarié, indubitablement survenir. Vieillesse comme récompense, comme marché que chacun considère avoir passé. Ils ont payé pour ça. Payé pour être vieux. Le seul âge où l’on vous fout la paix. Mais quelle paix ? Le repos à neuf mille francs par mois. L’isolement dans les vieux quartiers. L’asile. Ils attendent l’heure lointaine qui revient du pays de leur enfance, l’heure où les bêtes rentrent. Collines gagnées par l’ombre. Aboiement des chiens. Odeur du bétail. Une voix connue très lointaine… Non. Ils pourraient tendre la main et palper la page du livre, le livre de leur première lecture.
Les squares n’ont pas remplacé les paysages de l’Île de France qui venaient, hier encore, jusqu’à Paris, à la rencontre des peintres.

Le voyageur pressé ignore les banlieues. Ces rues plus offertes aux barricades qu’aux défilés gardent au plus secret des beautés impénétrables. Seul celui qui eût pu les dire se tait. Personne ne lui a appris à les lire. Enfant doué que l’adolescence trouve cloué et morne, définitivement. Il n’a pas fait bon de rester là, emprisonné, après y être né. Quelques kilomètres de trop à l’écart.
Des années et des années d’hôtels, de « garnis ». Des entassements à dix dans la même chambre. Des coups donnés, des coups reçus. Des oreilles fermées aux cris. Et la fin du travail à l’heure où ferment les musées. Aucune promotion, aucun plan, aucune dépense ne permettra la cautérisation. Il ne doit rien rester pour perpétrer la misère. La leçon des ténèbres n’est jamais inscrite au flanc des monuments.
La main de la gloire qui ordonne et dirige, elle aussi peut implorer. Un simple changement d’angle y suffit.

Maurice Pialat, L'Amour existe, 1961.

Le vrai chemin



Le vrai chemin passe par une corde qui n’est pas tendue en l’air mais presque au ras du sol. Elle paraît plus destinée à faire trébucher qu’à être parcourue.

Franz Kafka, Journal, octobre 1917, traduit de l’allemand par Marthe Robert, Grasset, 1954.

vendredi 18 mai 2007

Janséniste & Jésuite



Le Janséniste est un ami rude, qui n’a point pitié, parce qu’il ne regarde pas à votre faiblesse, mais qui frappe toujours à votre puissance, ce qui est honorer. Redoutable, parce qu’il exige justement ce que vous ne pouvez pas refuser, qui est que vous soyez un homme libre. Sa manière d’aider est de ne point vouloir aider ; car sa maxime principale est que, si l’on ne s’aide point soi-même, rien ne va. Je le compare à une coupe qui va déborder de mépris ; telle est sa manière de réconforter. Comme il est assuré que les moyens extérieurs, qui sont de police et de contrainte, ne changent point réellement un homme, mais que l’homme seul peut se changer lui-même par forte résolution, il observe après le coup de baguette qui avertit, attendant le miracle. Et il ne veut même point dire, ni laisser entendre, que le miracle lui fera plaisir, car l’homme se sauverait peut-être pour lui faire plaisir, et cela ne vaudrait rien. « Il faut, pense-t-il, que votre salut dépende seulement de vous ; et ce que votre volonté peut, rien d’autre au monde ne peut le faire, ni la contrainte, ni la pitié, ni même l’amour. » Si vous voulez apprendre le latin, la musique, la peinture ou la sagesse, trouvez quelque janséniste qui sache ces choses. Vous l’aimerez d’abord sans savoir pourquoi, et peut-être après vingt ans vous découvrirez que lui seul vous aimait. Forgeron.
Le Jésuite est un ami indulgent, qui ne compte pas trop sur vous, mais aussi qui travaille d’approche, et vous prend dans les liens ténus de l’habitude, ne vous demandant que de sourire d’abord, et de vous plaire avec lui ; c’est qu’il a éprouvé la faiblesse humaine et que c’est là qu’il regarde toujours, se disant que les actions finissent toujours par entraîner l’homme. Aussi que vous fassiez ce qu’il faut faire avec ennui, ou pour lui plaire, ou seulement par esprit d’imitation, il n’y regarde guère, prêtant surtout attention aux costumes et aux manières, enfin à la grâce extérieure, faute de laquelle l’homme le mieux doué trébuche sur le premier obstacle. Celui-là, vous commencerez par croire qu’il vous aime, et par vous faire reproche de ne pas l’aimer. Seulement, après vingt ans, quand il vous aura appris à tirer parti même de votre paresse, vous découvrirez qu’il vous méprise un peu, comme il méprise tout et lui-même. Or, le Jésuite a raison aussi ; car il n’y point de vie humaine bien composée si l’on néglige le côté extérieure et les moyens de politesse. Ayez donc les deux comme précepteurs, si vous pouvez, et ensuite comme amis.
Je dis Jésuite et janséniste parce que ces mots font portrait. Mais sachez bien que ces deux espèces d’hommes sont un peu plus anciennes que les ordres religieux, les hérésies et de drame du Calvaire. Bref, il y a deux religions ; une de manières, une autre de jugement. Les manières ne sont pas tout ; mais il faut des manières, une attitude, une certaine tenue qui s’accorde avec le temple et la cérémonie. L’esprit jésuite pense que cela suffit et que le jugement suivra. On peut penser au contraire, comme le janséniste, que le jugement en mourra, et que l’assistant bien élevé ne pensera plus jamais. (...)

Émile-Auguste Chartier, dit Alain, Propos, 12 février 1923.

mercredi 16 mai 2007

C’est un état nouveau qu’on ne peut prévoir dans l’ancien

Comme tous ceux qui possèdent une chose, pour savoir ce qui arriverait s’il cessait un moment de la posséder, il avait ôté cette chose de son esprit, en y laissant tout le reste dans le même état que quand elle était là. Or l’absence d’une chose, ce n’est pas que cela, ce n’est pas un simple manque partiel, c’est un bouleversement de tout le reste, c’est un état nouveau qu’on ne peut prévoir dans l’ancien.

Marcel Proust, Du côté de chez Swann, II. Un amour de Swann, 1913.

mardi 15 mai 2007

L’économie ne peut offrir à satisfaire que les besoins dont elle est l’auteur



On dit que le progrès des forces productives nous a débarrassés de toutes sortes d’inconforts du passé, et c’est exact, mais c’était pour installer les siens à la place, plus onéreux, plus compliqués et sujets aux pannes. Un escalier étant une chose simple et commode, il peut être beau et n’est jamais ennuyeux.
L’économie le supprime en le déclarant fatigant, en disant qu’à ses yeux l’homme mérite un ascenseur ; elle peut ensuite entasser celui-ci sur trente étages et lui vanter ce progrès sur les maisons basses de ses ancêtres, leurs châteaux éclairés à la bougie.
L’apologie des innovations se ramène invariablement à ces sophismes grossiers qui masquent le simple fait que l’économie ne peut offrir à satisfaire que les besoins dont elle est l’auteur : elle isole chacun dans une vie suffocante et inepte, et s’émerveille elle-même de devoir lui fournir ensuite tant d’accessoires : il y a effectivement un ascenseur pour atteindre le vingt-troisième étage et un congélateur pour y ranger la nourriture frigorifique ; il y a effectivement des progrès incroyables dans le traitement des allergies qui se multiplient ; on propose au consommateur prostré dans sa tour d’habitation des câbles numériques débitant cent cinquante programmes de radiovision (au moyen de cette nouvelle décompression numérique) et des week-ends instantanés sous les tropiques, etc., et l’employé de bureau le soir peut lire Sade sous l’hallogène, etc.


Baudouin de Bodinat, La Vie sur terre. Réflexions sur le peu d'avenir que contient le temps où nous vivons, tome premier, Editions de l'Encyclopédie des nuisances, 1996.



Image volée ici.

mardi 8 mai 2007

« Ministère de l’intérieur »



Un homme hostile à toute tradition soumettra d’autant plus impitoyablement sa vie privée aux normes dont il veut faire les lois d’un état social futur. Comme si elles lui imposaient le devoir de les préfigurer, elles qui ne sont encore nulle part réalisées, au moins dans le cercle de sa vie intime. L’homme, cependant, qui se sait en accord avec les plus anciennes traditions de son état social ou de son peuple, peut à l’occasion mettre ostensiblement sa vie privée en contradiction avec les maximes qu’il défend impitoyablement dans sa vie publique, et considère secrètement, sans la moindre gêne pour sa conscience, sa propre conduite comme la preuve la plus contraignante de l’autorité inébranlable des principes qu’il affiche. C’est ainsi que se distinguent les deux types de l’homme politique conservateur et de l’anarcho-syndicaliste.

Walter Benjamin, « Ministère de l’intérieur »,
Sens unique [1928] précédé de Enfance berlinoise et suivi de Paysages urbains, traduit de l’allemand par Jean Lacoste, nouvelle édition revue, Maurice Nadeau, 1988.

lundi 30 avril 2007

Et quoi de plus douloureux

76. « Et quoi de plus douloureux que de combattre pour la vérité, depuis une place qui n’est pas elle-même complètement vraie ? »

Hélène Frappat, Sous réserve, éditions Allia, 2004.