dimanche 15 août 2010

Ils cherchent la philosophie d’avant-midi



Celui qui veut serait-ce dans une certaine mesure arriver à la liberté de la raison n’a pas le droit de se sentir sur terre autrement que voyageur, — et non pas pour un périple vers un but final : car il n’y en a point. Mais il se proposera de bien observer et d’avoir les yeux ouverts pour tout ce qui se passe réellement dans le monde ; c’est pourquoi il ne peut attacher son cœur à rien de particulier ; il faut qu’il y ait toujours en lui quelque chose du voyageur qui trouve son plaisir au changement et au passage. Sans doute un pareil homme aura des nuits mauvaises où il sera las, et trouvera fermée la porte de la ville qui devait lui offrir un repos ; peut-être qu’en outre, comme en Orient, le désert s'étendra jusqu’à cette porte, que les bêtes de proie hurleront tantôt loin, tantôt près, qu’un vent violent se lèvera, que des brigands lui raviront ses bêtes de somme. Alors, peut-être l’épouvantable nuit descendra sur lui comme un second désert sur le désert, et son cœur sera-t-il las de voyager. Qu’alors l’aube se lève pour lui, brûlante comme une divinité de colère, que la ville s’ouvre pour lui, il y verra peut-être sur les visages des habitants plus encore de désert, de saleté, de fourberie, d’insécurité que devant les portes — et le jour sera presque pire que la nuit. Ainsi peut-il en advenir parfois au voyageur ; mais ensuite viennent en compensation les matins délicieux d’autres régions et d’autres journées, où il voit dès le point du jour, dans le brouillard des monts, les chœurs des Muses s’avancer en dansant à sa rencontre, puis plus tard, alors que, paisible, dans l’équilibre de l’âme des matinées, il se promène sous les arbres, tomber à ses pieds de leurs cimes et de leurs frondaisons, une foison de choses bonnes et claires, les présents de tous les libres esprits qui sont chez eux dans la montagne, la forêt et la solitude, et qui, tout comme lui, à la leur manière tantôt joyeuse et tantôt réfléchie, sont voyageurs et philosophes. Nés des mystères du matin, ils songent à ce qui peut donner au jour, entre le dixième et le douzième coup de l’horloge, un visage si pur, si pénétré de lumière, si joyeux de clarté, — ils cherchent la philosophie d’avant-midi.

Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain, tome 1, § 638, Le Voyageur, 1878, traduction de l’allemand par A.-M. Desrousseaux & Henri Albert, revue par Angèle Kremer-Marietti, Librairie générale française, Livre de poche, 1995.

dimanche 8 août 2010

Humeur de vacances



« Humeur de vacances », cette notion dénonce à la fois le quotidien, les vacances et la vie qui se partage entre les deux. Que l’on ressente le bonheur comme une disposition qui doit se régler sur le temps permet de voir où nous en sommes arrivés : le bonheur sur prescription. Au quotidien convient la comédie du sérieux – lequel sait que le bonheur doit se chercher ailleurs. Ainsi va l’existence que les humains se sont organisée à notre époque.

Max Horkheimer, Notes critiques (1949-1969), 1974, traduit de l’allemand par Sabine Cornille & Philippe Ivernel, éditions Payot, 1993.

dimanche 20 juin 2010

On descend le cours des choses, on ne le remonte jamais


Photo : Angelle

Les permanences, Merleau-Ponty ne les détestait pas. Mieux : il aimait le retour enfantin des saisons et des cérémonies. Mais, par cette raison même, regrettant sans espoir son enfance, il savait qu’elle ne reviendrait pas ; si l’adulte pouvait être visité, dans le monde des adultes, par la grâce des premières années, ce serait trop beau, la vie serait ronde comme la terre. Merleau, exilé, avait senti de bonne heure ce que je ne pouvais que savoir : on ne revient pas en arrière, on ne reprend pas son coup, la douce contingence natale se change en destin par son irréversibilité. Je n’ignorais pas qu’on descend le cours des choses et qu’on ne le remonte jamais : mais j’ai nourri longtemps l’illusion de valoir chaque jour un peu plus, pigeonné par le mythe bourgeois du progrès. Progrès : accumulation des capitaux et des vertus ; on garde tout. Bref, j’approchais de l’excellence, c’était le masque de la mort, aujourd’hui nue. Il s’en éloignait : né pour mourir, rien ne pouvait lui rendre l’immortalité du premier âge ; telle fut son expérience originale de l’événement.
Au milieu du siècle dernier, il eut vécu le temps à rebours, vainement, comme fit Baudelaire après la « fêlure » : fini l’âge d’or, il n’y a de place que pour la dégradation. Le mérite de Merleau, c’est d’avoir évité ce mythe réactionnaire : dégradation tant qu’on veut mais elle est nôtre, nous ne pouvons la subir sans la faire, cela veut dire : sans produire l’homme et ses œuvres à travers elle. L’événement fond sur nous comme un voleur, nous jette dans le fossé ou nous perche sur un mur, nous n’y avons vu que du feu. À peine s’est-il enfui, pourtant, avec sa casserole à la queue, nous voilà si profondément changés que nous ne comprenons même plus comment nous avons pu aimer, agir, vivre auparavant.

Jean-Paul Sartre, « Merleau-Ponty vivant », Les Temps modernes, octobre 1961.

dimanche 13 juin 2010

* * *

J’étais fait pour écrire un journal intime, dit-il à son ami Mortin, c’est un genre qui convient aux paresseux.
Mortin toussote et lui répond oui, s’il n’y avait pas eu tant de paresseux il y aurait moins de journaux intimes...

Robert Pinget, Le Harnais, éditions de Minuit, 1984.

vendredi 11 juin 2010

Seuls ses yeux reposent sur eux

La tragédie est un jeu, un jeu de l'homme et de sa destinée, un jeu dont Dieu est le spectateur. Mais il n'est que spectateur, et jamais ni ses paroles ni ses gestes ne se mêlent aux paroles et aux gestes des acteurs. Seuls ses yeux reposent sur eux.

Georg Lukacs, Métaphysique de la tragédie, 1908.

mercredi 9 juin 2010

Des leçons perdues


Paul Nougé, Cils coupés, 1929-30

Le remords n’est pas un principe moral, puisqu’il ne nous dit pas ce qu’il faut faire, puisqu’il nous dit trop tard ce qu’il aurait mieux valu ne pas faire ; les leçons de ce démon intérieur sont, en général, des leçons perdues ; il est bien rare que la « voix de la conscience » parle en nous comme un instinct ou pressentiment des tâches à venir, comme une précaution contre ce que nous appelons justement les « cas de conscience » ; elle reste muette au moment où, pour agir, nous attendrions ses oracles ; et elle ne se prononce, reproche dérisoire et posthume, que lorsque l’irréparable est accompli.

Vladimir Jankélévitch, La mauvaise conscience, 1966.

vendredi 14 mai 2010

« Maintenant, je me vois derrière moi »

JLG : Quand on s’est rencontrés pour la première fois, à Nanterre, on n’avait pas de point commun, mais on a vécu des situations communes. On ne s’est pas éloignés, parce qu’il y a un côté fraternel, bien que nous soyons aux antipodes. Quand je pense que tu as annoncé que tu feras une grande fête quand tu auras 68 ans !
DCB : Parce que je serai enfin un soixante-huitard ! Il faut que tu viennes.
JLG : J’ai jamais été dans une boîte de nuit de ma vie.
DCB : Mais ça ne sera pas ça ! D’abord on montrera des films...
JLG : Et après ta fête, tu feras quoi, des conférences ?
DCB : J’aurai des contrats avec L’Équipe : il y aura suffisamment d’événements sportifs à couvrir de manière intelligente, on ira ensemble au Brésil pour la Coupe du monde, tu viendras avec ta caméra, et on proposera ça à Arte.
JLG : Non, c’est des coups, tout ça, et je ne veux plus être dans le coup. Je l’ai été trop souvent, et à mon détriment. Chardin disait à la fin de sa vie : la peinture est une île dont je me rapproche peu à peu, pour l’instant je la vois très floue. Moi, je ferai toujours de la peinture à ma façon. Que ce soit avec un crayon caméra ou trois photos.


Patrick Swirc pour Télérama

JLG : Levinas n’a jamais dû se regarder dans un miroir, c’est peut-être pour cela qu’il a dit qu’on ne peut pas tuer quand on voit le visage de l’autre. Moi, quand je me regarde dans un miroir, depuis quelques années, je me dis : ce n’est pas moi, c’est un autre. Maintenant, je me vois derrière moi. Mais je suis obligé de convenir que les autres me voient comme ça. La plupart des gens pensent : « Je suis moi et lui est lui. » Il y a peu de chance qu’on s’entende, sinon en superficiel ; après tout, pourquoi pas, si ça marche le superficiel, mais il ne faut pas que les gens se plaignent.
DCB : Ça revient souvent, chez toi. Les gens sont responsables de ce qui est. Ils n’ont pas le droit de se plaindre.
JLG : Ils ont le courage de vivre leur vie, mais ils n’ont pas le courage de l’imaginer.
DCB : Et toi, tu as le courage de l’imaginer mais pas de la vivre...
JLG : Hélas, je ne fais que trop l’imaginer.

Jean-Luc Godard & Daniel Cohn-Bendit : l'entretien, Télérama, n° 3148, 15-21 mai 2010.

dimanche 25 avril 2010

Mets l’argenterie au clou et profite de la vie, tu m’entends !




[August Strindberg à Axel Strindberg]

Le 3 juillet 1884

Cher frère !

Merci pour ta lettre, pour Une maison de poupée, pour Eva et pour toutes les fatigues que t’a values le voyage à Kymmendö.

1. J’y dispose de toutes les pièces, à l’exception des deux non-aménagées qui se trouvent au grenier.

2. Charlotte peut parfaitement prendre au grenier les draps, les canapés, les ustensiles de cuisine, etc., cela vous éviterait de transporter toutes ces choses.

3. Le bureau noir se trouve à droite de la fenêtre, dans le coin.

4. Si Charlotte accepte de désherber le jardin ou d’engager quelqu’un pour le faire, la récolte lui appartient ! Les fraisiers donnent des fraises en abondance. Mais, dans ce cas, il faudra rémunérer Eriksson pour son travail. Fais-lui cadeau des vêtements usagés qui se trouvent au grenier, il en sera ravi.

5. Quant à la plantation d’asperges, elle demande des soins pendant tout l’été, et il faut veiller à ne pas marcher sur les plants. Car ils se développent dans l’espace entre les planches et non dans ces dernières.

6. Dis-moi si mes nouvelles plantations sont en vie ou bien si elles ont gelé pendant l’hiver. En cas de vraie sécheresse, les arbres fruitiers doivent être arrosés une ou deux fois. Il faut bêcher la terre en cercle autour du tronc, remplir le creux d’eau et le recouvrir à nouveau de terre. Et ne pas lésiner sur l’eau ! Les framboises, les groseilles et les groseilles à maquereau, ainsi que les pommes (dis-moi si les pommiers ont fleuri !) sont également à vous.

7. Si tu as besoin d’argent immédiatement, mets l’argenterie au clou. Je la dégagerai dans un mois, car j’en aurai alors les moyens. J’aimerais que tu puisses profiter de l’été tant qu’il dure.

8. Berg a-t-il encaissé le loyer chez Bonnier ?

9. Loue la maison, si tu veux, mais ce n’est pas indispensable.

10. Les gens là-bas ne sont pas très honnêtes, mais ne te dispute pas trop avec eux.

11. Les prix estivaux corrects sont : 20 öre pour une livre de poisson, 30 (?) öre pour un pot de lait.

12. Ma vigne et mes rosiers grimpants poussent-ils le long du mur sud de la maison ?

13. Laisse les livres là où ils sont jusqu’à votre déménagement !

Adieu et fais-moi savoir si tu as reçu l’argent de Bonnier !
Mets l’argenterie au clou et profite de la vie, tu m’entends ! Je peux bien te faire ce petit cadeau.

Ici, c’est beau comme au paradis, mais j’échangerais volontiers avec toi !

Adieu ! Salue Charlotte et Ragnhild.

Siri te salue et te remercie.

L’ami

August

Donne-moi des nouvelles de mes plantations ! Renseigne-toi auprès d’Eriksson !

August Strindberg, Correspondance, tome 1 (1858-1885), traduit du suédois par Elena Balzamo, éditions Zulma, 2009.

samedi 24 avril 2010

C’est en classe seulement que les tables sont douteuses



Le professeur de philosophie qui doute professionnellement de l’existence de cette table ne tient pas particulièrement compte dans sa vie des conséquences d’une telle négation. Le cœur n’y est pas, et cette méfiance n’est pas véritablement convaincue : c’est en classe seulement que les tables sont douteuses, et pour les besoins d’une leçon sur l’idéalisme, mais non pas le soir quand le philosophe se met à table pour souper.

Vladimir Jankélévitch, L’Austérité et la vie morale, 1956.

samedi 10 avril 2010

J’entrai avec une barque



J’entrai avec une barque dans une petite baie naturelle : l’instant d’après, je me sabordai, sans plus de cérémonie ; mon naufrage et ma mort devaient avoir toute la discrétion requise ; j’étais près à mourir, j’avais entonné un chant, j’avais prononcé mon éloge funèbre et légué mon corps aux ingrats — j’étais près à mourir, seulement voilà : j’avais pied.

Franz Kafka, Œuvres complètes II, traduit de l’allemand par Marthe Robert, éditions Gallimard (bibliothèque de la Pléiade), 1980.

Pierre Senges, Études de silhouettes, éditions Verticales, 2010.

jeudi 1 avril 2010

Le « bon mouvement », c’est aussi le premier mouvement


Briton Rivière, Una and the lion

Ceux qui découragent la vertu, l’héroïsme, la charité et tout ce qui est pur ici-bas sont les mêmes qui rendent impossible, à force de dialectique, le mouvement et la liberté. La Rochefoucauld est, pour ainsi dire, le Zénon du monde moral : de même que Zénon décompose le mouvement en points stationnaires, de même le pointillisme des pointilleux, qui cherche des poux à la vertu et à la pureté, trouble ce qu’on peut appeler l’évidence du bon mouvement ; le « bon mouvement », c’est aussi le premier mouvement, l’impulsion inchoative et généreuse que les méfiants, les ironiques, les soupçonneux n’ont pas encore désagrégé en scrupules. Si la spontanéité charitable est le premier mouvement, le calcul intéressé ou ravisement est le second ; à l’intention toujours initiale de Donner succède l’intention de Reprendre ou Retenir, — car on ne « se ravise » que pour refuser et pour dire non. Tout de même c’est pour un deuxième mouvement réflexif, pour un mouvement secondaire que la bonne intention prévenante et initiale se désagrège en rhapsodie de scrupules. La primarité et simplicité affirmatives du fiat — que ce soit sacrifice, décision héroïque ou offrande — devient suspecte après coup. Pas de cœur pur qui reste pur pour cet épluchage zénonien !

Vladimir Jankélévitch, La mauvaise conscience, 1966.

vendredi 26 mars 2010

Sens du travail



De nos jours, il faut louer le sens du travail, car tous les gens sont des employés pour lesquels en vérité le travail n’a aucun sens. Les gens sont à plaindre dans ce processus assurément inéluctable d’aliénation deuxième version (la première étant l’économie libre de marché). Au bureau, ils lorgnent vers l’aiguille de la pendule qui les libère pour les tâches domestiques et la télévision.

Max Horkheimer, Notes critiques (1949-1969), 1974, traduit de l’allemand par Sabine Cornille & Philippe Ivernel, éditions Payot, 1993.

jeudi 25 mars 2010

Notre bonheur n’est pas un argument pour ou contre

Michael Sowa : A Summer Night’s Melancholy 

Beaucoup d’hommes ne sont capables que d’un bonheur minime : ce n’est pas un argument contre leur sagesse si celle-ci ne peut pas leur donner plus de bonheur, tout aussi peu que c’est un argument contre la médecine si certains hommes sont incurables et d’autres toujours maladifs. Puisse chacun avoir la chance de trouver la conception de l’existence qui lui fasse réaliser sa plus haute mesure du bonheur : cela ne pourrait pas empêcher sa vie d’être pitoyable et peu enviable.

Friedrich Nietzsche, Aurore. Réflexions sur les préjugés moraux, § 345, traduction de l’allemand par Henri Albert, revue par Angèle Kremer-Marietti, Librairie générale française, Livre de poche, 1995.

mercredi 24 mars 2010

Une journée passe



Une journée passe sans achever l’autre.
Que faire de la suivante ?


Robert Pinget, Le Harnais, éditions de Minuit, 1984.

lundi 22 mars 2010

L’acéphale est un mauvais courtisan



L’une de ces légendes, qui mérite ma crédulité le temps d’un pas de danse, fait déambuler des hommes sans tête sur les plages des îles récemment découvertes, ces îles de derrière l’horizon où les franciscains d’Olivier Maillard vont dessiner les plans de leurs futures églises. Il existerait là-bas de ces créatures acéphales, aux épaules droites, avec l’air renfrogné des hommes trapus : je rêve de parcourir à mon tour les plages de sable fin et d’or, bon pour les sabliers, je rêve de côtoyer une saison entière les créatures au buste raccourci, dont la tête ne grelotte pas au bout d’une tige. Ni pour eux ni pour moi l’acéphalie n’est une infirmité, puisqu’elle n’empêche pas la marche, elle n’entrave pas les gestes, elle ne prive l’homme ni de ses deux bras ni de ses deux mains et, à la suite d’arrangements commodes, n’occasionne ni surdité, ni cécité. L’acéphalie aurait pour seul désagrément, passant parfois pour avantage, d’interdire le visage, et tout le jeu d’expression qui l’accompagne : de fait, l’homme sans tête se prive des manœuvres en usage à la saison des amours ou pendant les conciles, il ne peut s’inquiéter ni de sa perruque, ni de ses moustaches, confondues alors avec les poils que nous avons sur le ventre. L’acéphale est un mauvais courtisan, s’il est incapable de cette gymnastique propre aux gens de palais, incapable de maîtriser à même la poitrine l’art du sourire ou du dédain, sans lequel il n’y a non seulement pas de politique, mais pour ainsi dire pas de langage. On ne verra pas d’acéphales dans les cours, celles où, en ce moment même, défilent des découvreurs, des cartographes, des prélats, des projets pour le monde nouveau, des propriétaires conscients de ce que clôture veut dire. On ne les verra pas hanter les antichambres, dans le rôle du confident, car il est inimaginable de voir une reine catholique se pencher sur le ventre de l’un de ces monstres afin de partager un secret d’État. S’ils fréquentent les palais, ces acéphales joueront avec beaucoup de compétence le rôle de laquais, ou d’huissier, et on aura l’air de parler devant eux en toute liberté, aussi facilement que devant un buste de bronze. En revanche, l’acéphale échappe aux juges, car ils ne peuvent mettre aucun visage sur le criminel, ni exiger qu’on le décapite ; pour toutes ces raisons, l’acéphale m’est plutôt sympathique ; j’ignore seulement si ce genre d’amitié pourrait être réciproque.

Pierre Senges, La Réfutation majeure, éditions Verticales, 2004.

mardi 16 mars 2010

La mémoire n’est pas tant l’instrument de l’exploration du passé que son théâtre



La langue a signalé sans malentendu possible que la mémoire n’est pas tant l’instrument de l’exploration du passé que son théâtre. Elle est le médium du vécu comme le Royaume terrestre est le médium où sont ensevelies les villes mortes. Qui cherche à s’approcher de son propre passé enseveli doit se comporter comme un homme qui creuse. Cela détermine le ton, l’allure des souvenirs authentiques. Il ne doit pas craindre de revenir toujours à un seul et même état de fait ; le pelleter comme de la terre, le retourner comme le Royaume terrestre. Car des états de fait ne sont que des gisements, des stratifications qui, au prix seulement de l’exploration la plus méticuleuse, révèlent ce qui fait les vraies valeurs cachées à l’intérieur de la terre : les images arrachées à leur ancien contexte se présentent comme des joyaux dans les salles austères de notre discernement tardif – comme des vestiges ou des torses dans la galerie du collectionneur. Et il faut certes un plan pour entreprendre des fouilles avec succès. Mais le coup de bêche précautionneux tâtonnant dans l’obscur Royaume terrestre est tout aussi indispensable, et il se frustre de la meilleure part, celui qui consigne seulement l’inventaire de ses découvertes et non cette chance obscure attachée au lieu même de la découverte. La vaine recherche y a sa part tout autant que la recherche chanceuse et le souvenir ne doit donc pas procéder par récit et encore bien moins par compte rendu mais tenter de manière épique et rhapsodique, au sens le plus strict, de porter toujours ailleurs ses coups de bêche, en prospectant là où il est déjà passé, des couches de plus en plus profondes.

Walter Benjamin, Berliner Chronik (1932), Francfort-sur-le-Main : Suhrkamp, 1970, Chronique berlinoise, traduit de l’allemand par Christophe Jouanlanne & Jean-François Poirier, Écrits autobiographiques, Paris : Christian Bourgois, 1990.

mercredi 10 mars 2010

Sans mission à accomplir, sans place assignée



La confusion régnante, c’est le déploiement planétaire de ces fausses antinomies, sous lesquelles se fait pourtant jour notre vérité centrale. Et cette vérité, c’est que nous sommes les locataires d’une existence qui est un exil dans un monde qui est un désert, que nous y avons été jetés, dans ce désert, sans mission à accomplir, sans place assignée ni filiation reconnaissable, en abandon. Que nous sommes à la fois si peu et déjà de trop.

Tiqqun, Théorie du Bloom, La Fabrique, 2000.

jeudi 25 février 2010

Toujours ils trouveront pour eux-mêmes un nom plus modeste

Choisir ses fréquentations. — Est-ce trop demander que de vouloir rechercher la fréquentation d’hommes qui sont devenus agréables au goût et nourrissants comme les châtaignes que l’on a mises au four à temps et retirées du feu au bon moment ? D’hommes qui attendent peu de la vie et préfèrent accepter celle-ci en cadeau plutôt que de la mériter, comme si les oiseaux et les abeilles la leur avaient apportée ? D’hommes qui sont trop fiers pour pouvoir se sentir jamais récompensés ? Et trop sérieux dans leur passion de la connaissance et de la droiture pour avoir le temps et la complaisance de la gloire ? — Nous appelons philosophes de pareils hommes, et toujours ils trouveront pour eux-mêmes un nom plus modeste.

Friedrich Nietzsche, Aurore. Réflexions sur les préjugés moraux, § 482, traduction de l’allemand par Henri Albert, revue par Angèle Kremer-Marietti, Librairie générale française, Livre de poche, 1995.

mardi 16 février 2010

lundi 15 février 2010

« Humanité »


Birgit Jürgenssen, Ohne Titel (Olga), 1978

Nous ne considérons pas les animaux comme des êtres moraux. Mais pensez-vous donc que les animaux nous tiennent pour des êtres moraux ? — Un animal qui savait parler a dit : « L’humanité est du moins un préjugé dont nous autres animaux nous ne souffrons pas. ».

Friedrich Nietzsche, Aurore. Réflexions sur les préjugés moraux, § 333, traduction de l’allemand par Henri Albert, revue par Angèle Kremer-Marietti, Librairie générale française, Livre de poche, 1995.

dimanche 14 février 2010

« Trois le matin »

Suivre le cours des choses et achever son œuvre sans même en avoir conscience, tel est, pour moi, le mode de fonctionnement des choses. Tandis que fatiguer son esprit à distinguer les choses une à une sans voir qu’elles sont identiques, c’est ce que j’appelle « trois le matin ». Qu’est-ce que ça veut dire ? Eh bien ceci :
Un éleveur de singes dit un jour à ses pensionnaires en leur distribuant leurs châtaignes : « Désormais, vous en aurez trois le matin et quatre le soir ». Fureur chez les singes. « Bon, alors, fait l’homme, ce sera quatre le matin et trois le soir. » Et les singes de manifester leur contentement.
Bien que rien ne fût changé de la réalité et de sa désignation, l’homme sut provoquer tout à tour la colère et la joie. C’est cela suivre le cours des choses. c’est pourquoi le sage instaure la concorde grâce à un usage judicieux de l’affirmation et de la négation et se laisse porter par le mouvement céleste. Voilà ce qui s’appelle opter pour l’ambivalence.

[Tchouang-Tseu,] Les Œuvres de Maître Tchouang, chapitre II, traduit du chinois par Jean Levi, Paris, éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 2006.

mercredi 27 janvier 2010

Je tiens davantage du poisson asphyxié sur la rive que de quoi que ce soit d’autre


Dora Carrington : Lytton Strachey

[Lytton Strachey à Virginia Woolf]

The Mill House
Tidmarsh
Pangbourne
6 février 1922

Il est triste de te savoir malade, et plus triste encore de savoir que ta guérison dépend des lettres de tes amis. Grand ciel ! Ton cas est désespéré ! Comment peut-on bien t’écrire, j’aimerais savoir ? Assurément, j’en suis incapable. Peut-être Clive le peut-il. J’imagine ses élégants développements. Seulement, s’ils devaient causer ta guérison, je ne te parlerai plus jamais, et dans ce cas est-ce que ça vaut la peine de guérir ? Mieux vaut, de langueur en langueur, glisser dans une tombe qui au moins sera honorable. Mais je pense que tout le monde (sauf Clive) dépérit plus ou moins en ce moment.
Mon état a longtemps été tout à fait déplorable. Je le mettais sur le compte de l’hiver — le supplice des sous-vêtements épais, etc., etc. ; mais bien sûr ce n’est peut-être que la simple dégénérescence du cerveau. En tout cas, quelle que soit la cause, je suis sans yeux, sans dents, sans bite, sans... mais après ce dernier il ne peut plus y avoir d’autre sans, — et dans l’ensemble je tiens davantage du poisson asphyxié sur la rive que de quoi que ce soit d’autre. C’est terrible. J’espère ardemment que le changement arrivera avec les hirondelles (quelle que soit la date), et en attendant, je feins de lire.
[...]
Sais-tu que j’ai rejoint l’Oriental Club ? Il faut que tu viennes y déjeuner avec moi quand les hirondelles seront revenues. Un grand bâtiment hideux — y as-tu déjà été ? — peuplé d’Anglo-Indiens hideux, très vieux et très riches. Quand on atteint soixante-cinq ans avec cinq mille livres de rentes par an, l’on y entre directement. On y est tellement corpulent qu’on peut à peine marcher, et le cerveau de ces messieurs travaille avec une lenteur extraordinaire. Tout à fait l’endroit pour moi maintenant, tu vois. Avec mes yeux vitreux et mes cheveux blancs, c’est presque inaperçu que je m’enfonce profondément dans un fauteuil en cuir avec un exemplaire du Field dans les mains. De l’excellent bordeaux aussi — l’une des meilleures caves de Londres, par Jupiter. Il faut que tu viennes ! Je t’écrirai bientôt, si le cœur t’en dit.
Ton
Lytton

Virginia Woolf & Lytton Strachey, Correspondance, traduit de l’anglais par Lionel Leforestier, éditions Gallimard, Le Promeneur, 2009.

mardi 26 janvier 2010

Quand la vérité est en jeu, se taire est le seul moyen de ne pas manquer de maîtrise


Jean Delville, L'École du silence, 1929.

Niaiserie de la philosophie.
— La philosophie parlée ou même écrite, si profonde et avisée soit-elle, rend un son un peu niais, cela est manifeste. Nietzsche lui-même ne fait pas exception. Ce qui lui paraissait suspect dans tout système marque encore ses propres pensées. La perfection de l’aphorisme, l’élégante retenue ne le préservent pas de manquer de maîtrise au point de discourir de Dieu et du monde, et de ses propres douleurs. L’homme du monde s’en tient au golf ; d’affaires, il discute rarement, et la philosophie est simplement une offre de commentaire, mais déjà en passe de devenir une interprétation du monde à l’usage des classes moyennes et d’aboutir en fin de compte dans les boutiques de foire, comme l’astrologie. Quand la vérité est en jeu, se taire est le seul moyen de ne pas manquer de maîtrise, toute parole est plainte bavarde, toujours malvenue.

Max Horkheimer, Notes critiques (1949-1969), 1974, traduit de l’allemand par Sabine Cornille & Philippe Ivernel, éditions Payot, 1993.

lundi 25 janvier 2010

Les divinités infernales préfèrent les nombres pairs



[Camille Saint-Saëns à Pauline Viardot]

Lundi. Est-ce pour demain ou pour un autre jour ? Je suis horriblement perplexe !!!
Un mot de grâce, je sais que je ne résisterai pas aux tortures d’une pareille situation.
J’attends votre réponse rue du Souvenir, n° 16 (seize), à Asnières, Département de la Seine.
Si vous ne me répondez pas, je vous vouerai aux dieux infernaux, avec accompagnement de deux trombones, et non pas trois ; car, ainsi que je l’ai appris autrefois, les dieux de l’Olympe aiment les nombres impairs ; mais les divinités infernales préfèrent les nombres pairs.
Croyez bien que je ne l’invente pas.
Votre dévoué.

C.
Saint S

Correspondances Intempestives, éditions Triartis, 2008.

samedi 23 janvier 2010

Comme je suis c’est-à-dire un limousin rustique, un campagnard pas déluré



[Lettre à André Bloc, sans date]

Cher Monsieur. Si vous parlez de moi dans votre revue, je tiendrais à ce que vous m’y disiez comme je suis c’est-à-dire un limousin rustique, un campagnard pas déluré, au langage grossier un campagnard qui est sale, crasseux, puant, rapiécé, toujours mal rasé, qui aime répandre du fumier et de la merde dans les champs et dans les écuries, et aussi qui aime les livres édités à la N.R.F, chez robert lafont et à la librairie Stock, la peinture de Picasso, les poésies de Lebesgue et celles de Paul Fort ;
Pour Au cas ou vous voudriez reproduire une photo de moi je vous en envoie une où je suis pris sur le vif à un table de restaurant au milieu d’amis. Prière de me retourner cette photo car je l’ai empruntée. Au dos de cette photo j’ai tracé un cercle à la plume autour de ma tête. On va voter de nouveau. Par içi ce sont les cléricaux qui sont élus ;
Les cléricaux se trouvaient dans un chemin plein d’ornières et assez sympathique mais les voilà maintenant sur une route bien empierrée mais recouverte de verglas et les rouges sont passés par là. A cause du sympathique chemin aux ornières certains hommes d’avant garde avaient naïvement cru devoir espérer dans Pétain, sans songer sans doute qu’il ne s’y éterniserait pas.
Les rouges ne sont pas sur la route confortable et sûr mais ils l’atteindront longtemps avant les cléricaux. Amitiés, bonne santé.

Gaston

p.s quoique [né] a avallon en Bourgogne je suis tout de même limousin puisque né de parents limousins n’ayant que des ancêtres limousins.

Gaston Chaissac, Homme de lettres, catalogue de l’exposition, École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris & Musée de La Poste, 2006.

mardi 24 novembre 2009

La politique commence avec la capacité de feindre sa propre douleur



Dans un épisode célèbre de La Chinoise, Jean-Pierre Léaud mimait la démonstration exemplaire d’un étudiant chinois tabassé par la police soviétique. La tête couverte de bandages, celui-ci les enlevait lentement, cérémonieusement, pour mieux préparer le spectacle atroce de la chair meurtrie témoignant du crime « révisionniste ». La dernière bande enlevée, le visage apparaissait : intact, semblable à celui de l’acteur, au vôtre, au mien.
Quelle morale tirer de ce cet apologue ? L’éternel mensonge de la propagande, forte de son principe : « plus c’est gros, plus ça passe » ? La démonstration, dans ce cas, eût été bien étrange. Manifestement, le sens de la pantomime ne concernait pas le mensonge, mais le type de vérité qu’il présuppose. En dévoilant la fausse vérité d’un corps meurtri, la mise en scène de Godard nous rappelait ceci : il n’y pas de vérité nue, de douleur qui parle par elle-même. Il n’y de vérité de la douleur que par une démonstration qui lui donne une parole, un argument, disons-le, en termes aristotéliciens, une fable.
La mise en scène politique de la souffrance suppose qu’il y a une vérité dont la parole seule est capable. Elle suppose que la douleur feinte par celui qui porte le masque produit de la connaissance et des affects purifiés. La politique, en ce sens, tient de la tragédie. Mais elle va plus loin qu’elle. L’acteur, en effet, n’a à feindre que la douleur d’Hécube qui ne lui est rien. La politique commence avec la capacité de feindre sa propre douleur, de lui constituer un masque, une fable qui la rende partageable au-delà de la crainte et de la pitié. Les bandelettes alors ne cachent pas seulement une fausse meurtrissure, elles exhibent une vérité – feinte, argumentée, communicable – d’une douleur passée en raisons.
Car la souffrance fondamentale, c’est l’état de celui qui ne peut pas feindre sa douleur. De celui-là on a crainte ou pitié, pitié craintive, haineuse, comme on avait jadis pour les classes laborieuses et dangereuses. Celles-ci, on le sait, ont inventé leur politique le jour où elles ont appris à jouer leur vraie douleur avec les mots empruntés à la feinte douleur des héros romantiques. L’apologue de Godard nous enseigne alors ceci : celui qui souffre, en vérité, souffre autrement – comme nous qui ne souffrons pas de sa douleur et pouvons alors nous reconnaître sur son visage sans traces.

Jacques Rancière, « La feinte douleur », La Quinzaine littéraire, n° 675, août 1995, repris dans Moments politiques, éditions La Fabrique, 2009.

vendredi 20 novembre 2009

Tout homme porte une chambre en lui



Tout homme porte une chambre en lui. On peut même le vérifier en écoutant. Quand quelqu’un marche vite et que l’on tend l’oreille la nuit par exemple, lorsque tout est tranquille, on peut entendre le petit bruit d’un miroir mal fixé au mur ou celui d’un chapeau de lampe.

Franz Kafka, Cahier B (janvier-février 1917), Cahiers in-octavo (1916-1918), traduit de l’allemand par Pierre Deshusses, Bibliothèque Rivages, 2009.

jeudi 5 novembre 2009

Il arrive fréquemment qu’un grand livre soit un grand malheur



Si la sentence de Synésios de Cyrène, voler les travaux des morts est une plus grande offense que voler leurs vêtements, est justifiée, que deviendront la plupart des écrivains ? À la barre, je lève la main avec les autres car je suis coupable de ce type de crime, vous avez l’aveu de l’accusé, être condamné avec les autres me satisfait. Il est tout à fait vrai que nombreux sont ceux que tient la maladie incurable d’écrire et il n’y a point de fin à multiplier les livres, comme le disait déjà le vieux sage ; à notre époque écrivassière et tout particulièrement alors que le nombre de livres est innombrable, comme l’a dit un homme de valeur, et quand les presses sont oppressées, à une époque où il suffit que tout un chacun soit d’humeur à se gratter pour vouloir s’afficher et désirer célébrité et honneurs (nous écrivons tous, doctes et ignares), celui-là écrira quoi qu’il en soit et y parviendra, peu importent ses sources. Ensorcelés par le désir d’être célèbres, même au plus fort de la maladie, au risque de perdre la santé et d’être à peine capables de tenir une plume, ils doivent dire quelque chose, le sortir d’eux-mêmes, et se faire un nom, quitte à écraser et à ruiner beaucoup d’autres personnes. Ils veulent être comptés parmi les écrivains, être salués comme écrivains, être acceptés et tenus pour polymathes et polyhistors, se voir attribuer par la foule ignorante l’appellation vaine d’artiste, obtenir un royaume en papier; sans espoir de gain mais désireux d’une grande célébrité, à notre époque d’érudition immature, de précipitation et d’ambition (voilà comment J. C. Scaliger la critique) et alors qu’ils ne sont encore que des disciples, voilà qu’ils veulent devenir des maîtres et des professeurs, avant même de savoir écouter correctement. Ils se précipitent vers tous les domaines de la connaissance, civils ou militaires, vers les auteurs de théologie et ceux des humanités, fouillent tous les index et tous les pamphlets pour produire des notes, comme nos marchands draguent le fond des ports étrangers pour y faire entrer leurs navires, ils écrivent de gros volumes, alors que ces derniers attestent qu’ils sont plus loquaces qu’érudits. Ils prétendent généralement être à la recherche du bien de tous, mais, comme le fait remarquer Gesner, ils sont poussés par l’orgueil et la vanité, ils n’apportent rien de neuf ni rien qui en vaille la peine, seulement la même chose, en d’autres termes. S’ils deviennent auteurs, c’est pour occuper les imprimeurs ou pour prouver qu’ils ont existé. Tels des apothicaires, nous réalisons de nouveaux mélanges tous les jours, versons d’un récipient dans un autre, et comme ces anciens Romains qui pillèrent toutes les cités du monde pour construire leur Rome, en en choisissant si mal le site, nous écrémons l’esprit des autres hommes, prenons les plus belles fleurs dans les jardins que d’autres ont entretenus avec soin et les transplantons dans nos propres parterres stériles. Ils lardent leurs maigres livres de la graisse de ceux des autres dénonce Giovio. Voleurs ignorants, &c. Faute que soulignent tous les écrivains, comme je le fais en ce moment, et pourtant tous sont coupables, ils sont des hommes de trois lettres, tous des voleurs, ils pillent les écrivains d’autrefois pour rembourrer leurs nouveaux commentaires, raclent les tas de fumier d’Ennius, plongent dans le puits de Démocrite, comme je l’ai fait. Et c’est ainsi que l’on voit que non seulement nos bibliothèques et nos librairies sont pleines de papier puant, mais aussi toutes les chaises percées, toutes les latrines ; les vers qu’ils écrivent sont lus à la selle ; ils servent à emballer les tourtes, à envelopper les épices, à empêcher les rôtis de brûler. Chez nous, en France, nous dit J. J. Scaliger, tous les hommes sont libres d’écrire, mais peu en sont capables, jusqu’à présent le savoir était servi par des savants au jugement sain, mais à présent les sciences les plus nobles sont salies par des pisse-copie vils et sans culture qui écrivent par vaine gloire, par nécessité, pour obtenir de l’argent ou pour flatter et enjôler quelque grand homme qu’ils parasitent; ils produisent des niaiseries, des déchets et des sottises. Parmi tant de milliers d’auteurs, vous aurez du mal à en trouver dont la lecture fera de vous quelqu’un d’un peu meilleur; tout au contraire elle vous infectera alors qu’elle devrait contribuer à vous perfectionner.
Celui qui lit ces choses,
Qu’apprend-il sinon des billevesées et des bagatelles ?
De sorte qu’il arrive fréquemment (Callimaque l’a remarqué autrefois) qu’un grand livre soit un grand malheur. Cardan accuse les Français & les Allemands d’écrire pour rien, il ne leur reproche pas d’écrire, mais voudrait les voir faire preuve d’inventivité ; nous continuons sans cesse à tisser le même filet, à tordre la même corde encore et encore, ou alors, s’il s’agit d’une nouveauté, elle n’est que babiole ou divertissement écrit par des gens oisifs qui souhaitent être lus par des gens tout aussi oisifs; et pourquoi ne savent-ils pas inventer? Il faut avoir un esprit bien stérile pour, à notre époque où tous écrivent, ne rien forger de neuf. Les princes exhibent leurs armées, les riches se vantent de leurs édifices, les soldats de leur virilité, et les lettrés divulguent leurs babioles, il faut qu’on les lise, il faut qu’on les entende, qu’on le veuille ou non.

Robert Burton, The Anatomy of Melancholy, 1652, traduit de l'anglais par Bernard Hoepffner, Anatomie de la mélancolie, éditions José Corti, 2000.

lundi 2 novembre 2009

Le lapin est la cause du chien



Effet n. Le second de deux phénomènes qui apparaissent toujours ensemble et dans le même ordre. Le premier, appelé cause, est censé générer l’autre — ce qui n’est pas mieux démontré que par cette personne qui, n’ayant jamais vu de chien auparavant que dans la poursuite d’un lapin, déclare que le lapin est la cause du chien.

Ambrose Bierce, Le Dictionnaire du diable, 1911, traduit de l'am
éricain par Bernard Salé, éditions Rivages.

dimanche 1 novembre 2009

L’ordre ou le désordre des discours

(...) La numérisation des objets de la culture écrite qui est encore la nôtre (le livre, la revue, le journal) leur impose une mutation bien plus forte que celle impliquée par la migration des textes du rouleau au codex. L’essentiel ici me paraît être la profonde transformation de la relation entre le fragment et la totalité.
Au moins jusqu’à aujourd’hui, dans le monde électronique, c’est la même surface illuminée de l’écran de l’ordinateur qui donne à lire les textes, tous les textes, quels que soient leur genre ou leur fonction. Est ainsi rompue la relation qui, dans toutes les cultures écrites antérieures, liait étroitement des objets, des genres et des usages. C’est cette relation qui organise les différences immédiatement perçues entre les différents types de publications imprimées et les attentes de leurs lecteurs, guidés dans l’ordre ou le désordre des discours par la matérialité même des objets qui les portent.
Et c’est cette même relation qui rend visible la cohérence des œuvres, imposant la perception de l’entité textuelle, même à celui qui n’en veut lire que quelques pages. Dans le monde de la textualité numérique, les discours ne sont plus inscrits dans des objets, qui permettent de les classer, hiérarchiser et reconnaître dans leur identité propre. C’est un monde de fragments décontextualisés, juxtaposés, indéfiniment recomposables, sans que soit nécessaire ou désirée la compréhension de la relation qui les inscrit dans l’œuvre dont ils ont été extraits.

Roger Chartier, L’Avenir numérique du livre, Le Monde, 26 octobre 2009.

jeudi 22 octobre 2009

Instructions pour monter un escalier

Tout le monde a certainement remarqué déjà que le sol parfois se plie de telle façon qu’une partie monte à angle droit avec le plan du parquet et que la partie suivante redevient parallèle à ce premier plan, cela pour donner naissance à une nouvelle perpendiculaire, opération qui se répète en spirale ou en ligne brisée jusqu’à des hauteurs extrêmement variables. En se penchant et en posant la main gauche sur une des parties verticales et la droite sur la partie horizontale correspondante, on est en possession momentanée d’une marche, ou degré. Chacune de ces marches, formée comme on le voit de deux éléments, se situe un peu plus haut et un peu plus avant que la précédente, principe qui donne un sens à l’escalier, vu que toute autre combinaison produirait des formes peut-être plus belles ou plus pittoresques mais incapables de vous transporter d’un rez-de-chaussée à un premier étage.
Les escaliers se montent de face car en marche arrière ou latérale ce n’est pas particulièrement commode. L’attitude la plus naturelle à adopter est la station debout, bras ballants, tête droite mais pas trop cependant afin que les yeux puissent voir la marche à gravir, la respiration lente et régulière. Pour ce qui est de l’ascension proprement dite, on commence par lever cette partie du corps située en bas à droite et généralement enveloppée de cuir ou de daim et qui, sauf exception, tient exactement sur la marche. Une fois ladite partie, que nous appellerons pied pour abréger, posée sur le degré, on lève la partie correspondante gauche (appelée aussi pied mais qu’il ne faut pas confondre avec le pied mentionné plus haut) et après l’avoir amenée à la hauteur du premier pied, on la hisse encore un peu pour la poser sur la deuxième marche où le pied pourra enfin se reposer, tandis que sur la première le pied repose déjà. (Les premières marches sont toujours les plus difficiles, jusqu’à ce qu’on ait acquis la coordination nécessaire. La coïncidence des noms entre le pied et le pied rend l’explication difficile. Faites spécialement attention à ne pas lever en même temps le pied et le pied.)
Parvenu de cette façon à la deuxième marche, il suffit de répéter alternativement ces deux mouvements jusqu’au bout de l’escalier. On en sort facilement, avec un léger coup de talon pour bien fixer la marche à sa place et l’empêcher de bouger jusqu’à ce que l’on redescende.

Julio Cortázar, « Instructions pour monter un escalier », Cronopes et fameux (1962), traduit de l’espagnol par Laure Guille-Bataillon, Gallimard, 1977.

mardi 13 octobre 2009

Sentant, par la douleur d’en perdre l’illusion, la joie qu’on aurait eue à posséder un privilège si beau



En un point de ce vaste monde animé d’un mouvement continuel et continuellement transformé, où d’instant en instant rien ne se produisait qui n’eût la raison de son existence dans l’état antérieur des choses, je me vis au-delà de mes souvenirs; je me vis à mon origine, moi, ce nouveau-né qui était moi, ce moi étranger qui commença mon être, je le vis déposé à son insu en un point de cet univers: mystérieux germe destiné à devenir avec les années ce que comportaient sa nature et celle du milieu complexe qui l’environnait. Puis, dans les perspectives de la mémoire de moi-même, que je prolongeai des perspectives supposées de ma vie future, je m’apparus : multiplié en une suite de personnages divers, dont le dernier, s’il se tournait vers eux, un jour, à un moment suprême, et leur demandait : Pourquoi ils avaient agi de la sorte ? Pourquoi ils s’étaient arrêtés à telle pensée? les entendrait de proche en proche en appeler sans fin les uns les autres. Je compris l’illusion de murmurer au moment d’agir ces mots dérisoires : Réfléchissons, voyons ce que je vais faire ; et que j’aurais beau réfléchir, je ne parviendrais pas plus à devenir l’auteur de mes actes par le moyen de mes réflexions que de mes réflexions par le moyen de mes réflexions ; que si j’avais le sentiment de ma force, car je l’avais pourtant le sentiment de ma force propre, si j’en étais parfois débordé, c’est que je la sentais en moi à son passage, c’est qu’elle me submergeait d’une de ses vagues, la force occupée à entretenir ce flux et reflux universel. Je connus que, n’étant pas mon principe, je n’étais le principe de rien ; que mon défaut et ma faiblesse étaient d’avoir été fait ; que quiconque a été fait, a été fait dénué de la noble faculté de faire ; que le sublime, le miracle aussi, hélas ! et l’impossible était d’agir : n’importe où en moi et n’importe comment, mais d’agir ; de donner le premier branle, de vouloir un premier vouloir, de commencer quelque chose en quelque façon (que n’eussé-je pu si j’eusse pu quelque chose !), d’agir, une fois, tout à fait de mon chef, c’est-à-dire d’agir : et sentant, par la douleur d’en perdre l’illusion, la joie qu’on aurait eue à posséder un privilège si beau, je me trouvai réduit au rôle de spectateur, tour à tour amusé et attristé d’un tableau changeant qui se dessinait en moi sans moi, et qui, tantôt fidèle et tantôt mensonger, me montrait, sous des apparences toujours équivoques et moi-même et le monde, à moi toujours crédule, et toujours impuissant à soupçonner mon erreur présente ou à retenir la vérité : ne fût-ce que cette vérité, maintenant si claire à mes yeux, de mon impuissance invincible à me défaire jamais d’aucune erreur, si, par une autre erreur, j’en tentais l’effort inutile et inévitable. Une seule, une seule idée, partout réverbérée, un seul soleil aux rayons uniformes : Cela que j’ai fait était nécessaire. Ceci que je pense est nécessaire.

Jules Lequier, Comment chercher, comment trouver une première vérité ?, 1865, éditions Allia, 2009.

lundi 12 octobre 2009

Soleil voilé : on ne pourra pas dire qu’il n’a pas brillé

Ne pas connaître son bonheur. Traverser des périodes de la vie qu’on ne pourra pas faire autrement, plus tard, que de considérer comme heureuses. Soleil voilé : on ne pourra pas dire qu’il n’a pas brillé. On pourra encore moins se plaindre. Il existe ainsi des bonheurs impalpables. L’organe qui les aurait sentis n’existait déjà plus ou ne pouvait se former qu’après coup.

Philippe Garnier, La Tiédeur, Presses universitaires de France, collection Perspectives critiques, Paris, 2000.

dimanche 11 octobre 2009

Faute de chants d’oiseaux, je chantais moi-même un air d’opéra



J’attachais des patins à glace à une institutrice, je me mis au garde-à-vous devant un surveillant qui me réprimandait. Dans le cahier de permanence, il déclara une histoire de brigands. Une jeune fille à qui je le dis déclara que c’était une fort bonne place pour cette histoire. Et puis je goûtai du vin nouveau de Douanne, et j’allai voir au théâtre municipal une pièce pleine d’esprit. Cette petit salle était immensément jolie. On contempla une gare neuve et l’on tapota le menton d’une serveuse du buffet. Lorsqu’on est de belle humeur, on se comporte volontiers en homme du monde.

[...] Une autre fois, j’allais au théâtre et j’y fus si familièrement traité par la dame du vestiaire que j’eus l’impression d’être son mari. Si j’avais été sincère, j’aurais dû dès lors prendre en charge cette femme que pourtant je ne connaissais pas. Sa manière d’être me liait à elle. Embrasé comme une bûche, je descendis jusqu’à la rampe et examinais les pieds de ma voisine. On laisse passer sans en profiter d’innombrables occasions de lier connaissance, d’établir un rapport entre soi et autrui, de partager gaieté et vision des choses.

[...] Une somnolence indescriptible envahissait mon être inextricable. Il aurait fallu que je prisse un balai pour me pousser vers l’avant sur le sol ; j’étais dans la poussière et ne me poussais pas d’un pouce, tout en regardant avec amour le bleu velouté du ciel. Mes considérations étaient extrêmement lentes. « Comme c’est difficile d’être sage », me chuchotais-je sur un ton ému dans l’oreille, dans ma petite oreille. Je prends des gants avec moi-même, mais je trouve que cela convient. Parler de moi avec le respect nécessaire, cela me paraît être un devoir. Faute de chants d’oiseaux, je chantais moi-même un air d’opéra ; et je fus énormément satisfait de ma performance.

Robert Walser, « Une gifle, et autres », Die Rose, 1925, La Rose, traduit de l’allemand par Bernard Lortholary, Gallimard, 1987.

vendredi 2 octobre 2009

Je disais que je m’éveillais, et j’entrais dans un autre songe



Quand je considère ma vie passée, je trouve que mes fautes, non pas celles-là que (chose étrange) je me reprochais en les faisant, mais celles que je me suis reprochées seulement après coup, avaient eu leur origine dans des erreurs qui en un sens avaient été des fautes aussi, et que je corrigeais, si je les corrigeais, tantôt par des vérités tardives, tantôt par d’autres erreurs que je reconnaissais dans la suite être pires quelquefois : le tout, je dois en convenir, un peu au gré de la fortune. Un peu, dis-je ? Tellement à vrai dire, qu’examinant aujourd’hui la trame diverse de mes pensées, si étroitement liées à mes impressions, mes impressions nécessairement subordonnées aux circonstances, et les circonstances à tant d’égards indépendantes de moi, je me vois pris de la crainte de donner trop aux sentiments de mes torts ; et dans mon embarras d’apprécier comme il faut ma force et ma faiblesse, je serais tenté d’employer à me justifier ma propre incertitude sur l’une et sur l’autre. Mais un instinct, un invincible instinct en moi s’y oppose, et m’oblige à croire que sur un très grand nombre d’occasions, dont il me laisse à la rigueur excepter chacune, si je veux, successivement, il y en a eu beaucoup, il y en a eu plusieurs où mon effort pour parvenir à la vérité a été moindre et moins bien dirigé qu’il ne pouvait être.
Dût cet instinct me tromper lui-même, encore mon erreur serait-elle de toutes la plus noble et, tout considéré, la moins dangereuse. Supposé donc qu’il ne me trompe pas, je comprends alors, quoique d’une manière confuse, comment, lorsque des réflexions nouvelles, nées en moi à la faveur des nouvelles conjonctures, m’apportaient une connaissance qui rectifiait mes jugements antérieurs, plus cette vérité était simple et imposante, plus il m’eût été aisé de l’acquérir auparavant et de susciter de moi-même les réflexions dont elle était le fruit. Souvent même j’avais assemblé des idées et dit : Cela est. Mais la portée de mes paroles me dépassait, et puisque je ne savais pas que je savais, en effet je ne savais pas : aussi bien n’avais-je point tenu compte de cette connaissance dans mes actions ; et c’est en vain que plus impartial dans mes jugements sur autrui, je m’étais éclairé sans peine de la vue de ses torts : j’avais perdu cette lumière au moment de m’en donner de semblables ; et il se trouvait que j’avais été sévère à son égard, longtemps avant d’être juste envers moi qui n’avais pas profité de son exemple.
J’ai donc, non seulement (chose affreuse) fait mentir ma conscience en faisant le mal, et il faut bien plier sa fierté jusqu’à ces aveux sous peine d’avoir à transformer ses remords en applaudissements ou, ce qui fait trembler, sous peine de n’en point avoir, mais je me suis maintes fois trompé, alors que j’aurais pu ne me tromper pas. Je me suis laisse prendre à des apparences. Quelquefois j’ai fait plus : je me suis trompé presque sciemment, ayant à cela une sorte d’intérêt sans doute, mais un intérêt bien autrement sérieux et durable à ne le pas faire ; et j’ai été mon flatteur et mon complice, au lieu d’être mon conseiller attentif et intègre. J’ai laissé oisive, en moi, une puissance qu’il ne tenait qu’à moi d’exercer pour mon avantage. J’allais, entraîné, quelquefois m’entraînant, satisfait de consacrer par une approbation superflue ce qu’avait décidé de moi, sinon la volonté des hommes, au moins le concours des événements. Quelquefois j’ai pris l’alarme et j’ai cru m’éveiller : je disais que je m’éveillais, et j’entrais dans un autre songe.

Jules Lequier, Comment chercher, comment trouver une première vérité ?, 1865, éditions Allia, 2009.

dimanche 27 septembre 2009

samedi 26 septembre 2009

Voilà pour l’art et la manière

Tout ce qui précède oublier. Je ne peux pas beaucoup à la fois. Ça laisse à la plume le temps de noter. Je ne la vois pas mais je l’entends là-bas derrière. C’est dire le silence. Quand elle s’arrête je continue. Quelquefois elle refuse. Quand elle refuse je continue. Trop de silence je ne peux pas. Ou c’est ma voix trop faible par moments. Celle qui sort de moi. Voilà pour l’art et la manière.

Samuel Beckett, « Assez » (1966), Têtes-mortes, éditions de Minuit, 1967, 1972.

jeudi 24 septembre 2009

Déjà le titre est crétin



Déjà le titre est insupportablement crétin. Sa crétinerie est un chantage, parce qu’elle implique une sorte de complicité dans le mauvais goût, et parce qu’elle est imposée au nom d’un conformisme que la plus grande majorité accepte. Et ce que l’on peut dire du titre, on peut le dire également de toute l’émission. C’est un chantage odieux selon lequel la légèreté, la superficialité, l’ignorance et la vanité se voient imposées comme un état d’âme et une condition humaine obligatoire.
Pour moi, les responsables de cette émission sont de purs et simples criminels, et pas dans le sens métaphorique du terme. Ils exercent une répression qui équivaut à la violence des pires régimes antidémocratiques : la différence est infime entre rendre les hommes imbéciles et mauvais et les tuer. Malheureusement les hauts dirigeants de la télé qui ont voulu cette horrible émission (qui, du reste, en plus tapageur, est du niveau d’au moins 80 % de ce qui est transmis à la télévision) ont créé autour d’eux une chaîne infinie de l’omerta car, en ayant conquis, par la violence, l’opinion publique, ils ont également entraîné dans leur dessein criminel tous ceux qui sont contraints de tenir compte de cette opinion publique : par exemple, les journalistes, les directeurs d’hebdomadaires et de quotidiens, etc.
L’impopularité la plus féroce et la plus intangible s’est alors créée autour de quiconque manifeste son désaccord devant une telle honte (j’ai honte, je rougis à l’idée même de répéter le titre de cette chose). Honte acceptée avec autant de légèreté (et une réelle brutalité) par la petite-bourgeoisie et la classe ouvrière. Celle-ci (cette honte) est donc une des manifestations les plus tapageuses de cette culture de masse que le capitalisme impose et prétend interclassiste.
Quand les ouvriers de Turin et de Milan commenceront à lutter aussi pour une réelle démocratisation de cet appareil fasciste qu’est la télé, on pourra réellement commencer à espérer. Mais tant que tous, bourgeois et ouvriers, s’amasseront devant leur téléviseur pour se laisser humilier de cette façon, il ne nous restera que l’impuissance du désespoir.

Pier Paolo Pasolini, Réponse à une enquête sur l’émission de variétés de Rai Uno « Canzonissima », à l’occasion du début de la saison 1972-1973, Paese Sera, 8 octobre 1972, Contre la télévision et autres textes sur la politique et la société, traduit de l’italien par Caroline Michel et Hervé Joubert-Laurencin, Les Solitaires intempestifs, 2003, repris dans « Domestiquer les masses », revue Agone, n° 34, 2005.

vendredi 11 septembre 2009

Et voilà, nous sommes presque arrivés



J’ai remarqué aussi que nous ne trouvons plus nulle part à nous reposer. Par cette raison que le repos de l’âme suppose un univers durable autour de soi, essentiellement imperturbable quant à nos péripéties et conservant nos ruines en son fonds abondant ; où les générations circuleraient dans la perpétuité du genre humain et du monde habité : ses paysages, ses mœurs, ses langages, ses villes ; qu’on laisserait après soi à ceux qui sont venus entre-temps, et qui rappellerait nos vies à leur fugitivité, à l’agréable devoir que nous avons de vivre heureusement ce bref séjour
Ici, où l’économie rationnelle nous a déportés, tout est de la veille, hâtif, électrique et nouveau, et semble-t-il truqué, bruyant et fébrile, qu’une rapide décrépitude emporte. Les rues nouvelles ne se souviennent pas de nous, ni les cafés plusieurs fois neufs depuis que notre jeunesse s’y hasardait suivant les fantômes de l’autre siècle : assis là parmi cette laideur de toc et de clinquant, de bruits idiots, on s’y sent plus ancien et moins provisoire, on ne reconnaît rien autour de soi, ni les gens.
On cherche à se souvenir de cet autrefois où nous étions, à la réflexion si proche ; comment l’après-midi s’égouttait paisiblement dans les cafés pleins d’ombre, comment l’âme trouvait à s’y délasser et comment revenant sur nos pas bien plus tard il nous semblait aller à sa rencontre. Mais les décors criards et les camelotes du retour d’investissement n’offrent que des heures factices et vides, la pensée s’y décourage, part en lambeaux, tout en devient indifférent et comme posthume, et même celle qu’on y attend.
Ainsi c’est nous désormais qui faisons figure d’antiquités, d’arriérations vivantes, si peu que l’on ait vécu. Que reste-t-il du monde où nous sommes venus et de tout ce que nous aimions ? Absolument rien : les descriptions de Paris vieilles d’à peine la moitié d’une vie d’homme nous sont comme d’une fabuleuse Atlantide. On s’amusera de dire que Baudelaire a déjà réclamé là-dessus, mais ce sera bêtement : il a vu se mettre en route la machine du progrès, et voilà, nous sommes presque arrivés.

Baudouin de Bodinat, La Vie sur terre. Réflexions sur le peu d'avenir que contient le temps où nous vivons, tome premier, Editions de l'Encyclopédie des nuisances, 1996.

lundi 7 septembre 2009

Savoir le nom, dire le mot, c’est posséder l’être ou créer la chose



Le terme chinois qui signifie : vie et destinée (ming), ne se distingue guère de celui (ming) qui sert à désigner les symboles vocaux (ou graphiques). Peu importe que les noms de deux êtres se ressemblent au point qu’il y ait chance de les confondre : chacun de ces noms exprime intégralement une essence individuelle. C’est peu de dire qu’il l’exprime : il l’appelle, il l’amène à la réalité. Savoir le nom, dire le mot, c’est posséder l’être ou créer la chose. Toute bête est domptée par qui sait la nommer. Je sais dire le nom de ce couple de jeunes gens : ils revêtent aussitôt, faisan et faisane, la forme qui convient à leur essence et qui me donne prise sur eux. J’ai pour soldat des tigres si je les appelle : « tigres ! ». Je ne veux point devenir impie, j’arrête donc ma voiture et je fais demi tour, car je viens d’apprendre que le nom de la bourgade prochaine est : « la mère opprimée ». Quand je sacrifie, j’emploie le terme convenable, et les dieux aussitôt agréent mon offrande : elle est parfaite. Je connais la formule juste pour demander une fiancée : la fille est à moi. La malédiction que j’exhale est une force concrète : elle assaille mon adversaire, il en subit les effets, il en reconnaît la réalité. Je sors d’un sang princier, je deviendrai pourtant garçon d’écurie, car on m’a appelé « palefrenier ». Je me nomme Yu, j’ai droit au fief de Yu, la volonté du suzerain ne peut me l’enlever je ne puis être dépossédé de la chose, puisque j’en détiens l’emblème. J’ai tué un seigneur : aucun crime n’a été commis si nul n’a osé dire « c’est un assassinat » ! Pour que ma seigneurie périsse, il suffit que, violant les règles protocolaires du langage, je me sois désigné par une expression qui ne convenait point : elle disqualifie, avec moi, mon pays.
C’est dans l’art de la parole que s’exaltent et culminent la magie des souffles et la vertu de l’étiquette. Affecter un vocable, c’est attribuer un rang, un sort — un emblème. Quand on parle, nomme, désigne, on ne se borne pas à décrire ou à classer idéalement. Le vocable qualifie et contamine, il provoque le destin, il suscite le réel. Réalité emblématique, la parole commande aux phénomènes.

Marcel Granet, La Pensée chinoise, Albin Michel, 1934, 1968.

samedi 5 septembre 2009

Les dieux ont caché ce qui fait vivre les hommes



La joie est une réjouissance inconditionnelle de et à propos de l’existence ; or il n’est rien de moins réjouissant que l’existence, à considérer celle-ci en toute froideur et lucidité d’esprit. [...] De cette incompatibilité entre la joie et sa justification rationnelle — incompatibilité qui définit le paradoxe de la joie — il s’ensuit que la joie, si joie il y a, consiste en une réjouissance impensable : réjouissance qu’il est possible d’éprouver mais qu’il est impossible de concevoir, faute d’en pouvoir rendre compte et couvrir de l’autorité de quelque argument que ce soit. [...]
De ce caractère paradoxal de la joie peuvent se déduire trois principales conséquences. La joie est, par définition, illogique et irrationnelle. Pour prétendre au sérieux et à la cohérence, il lui manquera toujours une raison d’être qui soit convaincante ou même simplement avouable et dicible. La langue courante en dit là-dessus plus long qu’on ne pense lorsqu’elle parle de « joie folle » ou déclare de quelqu’un qu’il est « fou de joie ». Il n’est effectivement de joie que folle ; tout homme joyeux est à sa manière un déraisonnant.
Seconde conséquence : la joie est nécessairement cruelle, de par l’insouciance qu’elle oppose au sort le plus funeste comme aux considérations les plus tragiques. [...] Toutefois, cette insouciance de la joie n’est pas tout à fait naïve ; ou plutôt elle ne l’est qu’au second degré et en dernière instance, c’est-à-dire une fois tout connu et éprouvé [...].
Troisième et dernière conséquence : la joie est la condition nécessaire, sinon de la vie en général, du moins de la vie menée en conscience et connaissance de cause. Car elle consiste en une folie qui permet paradoxalement — et est seule à le permettre — d’éviter toutes les autres folies, de préserver de l’existence névrotique et du mensonge permanent. [...] Or il n’est rien de plus dur ni de plus malaisé — rien qui ne paraisse plus compromis d’avance — qu’un tel savoir. [...] La simple prise en compte de la réalité, le simple exercice de la réflexion suffisent ici à décourager tout effort — sauf s’il s’y mêle l’assistance de la joie qui, telle celle du Dieu pascalien, vient se substituer aux forces défaillantes pour faire triompher, in extremis et contre toute attente, la cause la plus faible [...] Reste que ce secours de la joie demeure à jamais mystérieux, impénétrable aux yeux mêmes de celui qui en éprouve l’effet bienfaisant. Car au fond rien n’a changé pour lui et il n’en sait pas plus long qu’avant : il n’a aucun argument nouveau à invoquer en faveur de l’existence, il est toujours parfaitement incapable de dire pourquoi ni en vue de quoi il vit — et cependant il tient désormais la vie pour indiscutablement et éternellement désirable. C’est ce mystère inhérent au goût de vivre que résume un vers d’Hésiode, au début des Travaux et les jours : [...] « Les dieux ont caché ce qui fait vivre les hommes ».

Clément Rosset, La Force majeure, éditions de Minuit, 1983.

mardi 1 septembre 2009

Théorie critique



Ils demandent toujours aussitôt : que doit-on faire maintenant ? et exigent une réponse de la philosophie comme si c’était une secte. Ils sont en détresse et veulent des instructions pratiques. Mais la philosophie, bien qu’elle présente le monde en concepts, a ceci de commun avec l’art qu’elle tend le miroir au monde en obéissant à une nécessité intérieure — sans que l’intention s’interpose, justement. Elle a — c’est vrai — un rapport à la pratique plus étroit que l’art, elle ne parle pas en images mais de façon littérale. Elle n’a rien pour autant d’un impératif. Les points d'exclamation lui sont étrangers. Elle a remplacé la théologie mais sans trouver un nouveau ciel à indiquer, pas même un ciel terrestre. Elle ne peut certes le chasser de l’esprit, voilà pourquoi on lui demande toujours le chemin qui mène là-bas. Comme si ce n’était pas justement sa découverte que le ciel dont on peut indiquer le chemin n’en est pas un.

Max Horkheimer, Notes critiques (1949-1969), 1974, traduit de l’allemand par Sabine Cornille & Philippe Ivernel, éditions Payot, 1993.

lundi 31 août 2009

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Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs. Puis se retire, et vous replace devant ce vide qu’on porte en soi, devant cette espèce d’insuffisance centrale de l’âme qu’il faut bien apprendre à côtoyer, à combattre, et qui, paradoxalement, est peut-être notre moteur le plus sûr.

Nicolas Bouvier, L’Usage du monde, Droz, 1963.

dimanche 23 août 2009

On frappe



Si nous n’étions pas encore du tout, nous ne serions là pour personne. Mais cette demi-existence où nous sommes peut être aisément dérangée du dehors. Elle n’est pas assez peu, ni assez dense pour y résister. Dans tout ce qui peut nous déranger, il est déjà question de mourir, ce qui nous disperse encore plus qu’on ne l’est déjà, de toute façon. Les coups frappés à la porte qui nous arrachent au sommeil, voire à un travail absorbant, nous font sursauter, mais surtout ils nous piquent et nous paralysent. Dans ces dérangements on pressent déjà quelque chose de la mort ; le travail pénible ne nous absorbe pas assez, au contraire, il nous rend encore plus sensibles. Et l’arrachement ne nous ramène pas toujours à nous-mêmes. Il n’ouvre sur rien de bon. On peut déjà sentir là quelque chose d’intempestif, peut-être faible et vraisemblablement faux, c’est pourtant là et on bute. Des amis deviennent alors facilement des étrangers, évidemment on voit aussi ce que nous sommes et ce qu’ils sont pour nous, quand le léger coup qui nous dérange cesse. On sent alors qu’on n’a pas fini, qu’on ne peut justement pas bien s’arrêter là. En tout cas, ce n’est pas toujours l’attendu qui frappe à la porte.

Ernst Bloch, Traces, traduit de l'allemand par Pierre Quillet & Hans Hildebrand, Gallimard, 1968.

samedi 22 août 2009

La sottise va toujours de l'avant



L’inintelligence s’en tient, si l’on veut, à un constat de non-compréhension: elle ne réussit pas à capter un certain nombre de messages. Elle reste coite, silencieuse. Aucun rapport avec la sottise qui reçoit et émet un nombre infini de messages. La sottise est de nature interventionniste : elle ne consiste pas à mal ou à ne pas déchiffrer, mais à continuellement émettre. Elle parle, elle n’a de cesse d’en « rajouter ». L’intelligence subit, la sottise agit : elle garde toujours l’initiative. L’inintelligence est en retrait, se dérobe à un message auquel elle n’entend rien ; la sottise, elle, va toujours de l’avant. L’inintelligence n’est qu’un refus, ou plutôt une impossibilité de participation ; la sottise se manifeste, au contraire, par un perpétuel engagement. L’inintelligence ferme des portes : elle signale l’interdiction de certaines voies d’accès à telle ou telle connaissance, rétrécissant ainsi le champ de l’expérience. La sottise ouvre à tout : faisant de n’importe quoi un objet d’attention et d’engagement possible, elle fournit de l’occupation pour la vie.

Clément Rosset, Le Réel et son double, Paris, éditions de Minuit, 1977.

mardi 11 août 2009

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Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre.
Blaise Pascal

Il faut voyager loin, afin que lorsque, des mois après, on foule le plancher de sa chambre, on sache où l’on doit placer sa chaise.
Walter Benjamin

lundi 6 juillet 2009

Avec cette plume

Avec cette plume donc il poursuit l’inventaire de ce qui ne lui reste plus à dire.

Robert Pinget, Du nerf, éditions de Minuit, 1990.

dimanche 5 juillet 2009

La question de savoir si, en fin de compte, l’apathie des uns ne deviendra pas la violence des autres



Dans la ville binaire, deux mondes se côtoient sans se voir, et chaque homme est amené à sauter de l’un à l’autre sans transition. Il s’ensuit que tout citadin vit la réalité sociale comme intermittente et heurtée. Cette discontinuité totale de l’expérience suburbaine se retrouve dans ses comportements. Habituellement, l’errant mécanisé fait montre d’une soumission extrême à son environnement (il a intégré depuis son plus jeune âge ses codes d’action et de parole). Cependant, cette passivité dans laquelle il se laisse vivre la plupart du temps peut laisser transpercer des accès soudains d’activité intense. Mais, spoliée de toute nuance, celle-ci ne peut plus se manifester alors que sur le mode de la réaction brutale. Comme l’avait déjà signalé [Georg] Simmel dans son article « La grande ville et la vie de l’esprit », l’animal urbain passe ainsi sans aucune gradation de l’assujettissement à l’agression, de l’anesthésie à l’hyperesthésie. Soumis à une stimulation intense, ses nerfs réagissent par un balancement extrême entre hypersensibilité et insensibilisation. Ses excitations externes aiguisent sa sensibilité et éveillent une passion pour le nouveau ; mais, en même temps, elles produisent aussi chez lui, en raison de leur flux ininterrompu, un mécanisme de défense qui s’achève généralement dans une attitude de réserve. Docile et blasé, il devient sans raison tout à coup agité voire violent, puis retombe tout aussi brusquement et irrationnellement dans l’apathie la plus complète. Il est en proie à la logique de ce que nous nommons l’alternative radicale.

Bruce Bégout, Lieu commun. Le motel américain, éditions Allia, 2003.

samedi 20 juin 2009

Le vide particulier de ces maisons d’écrivains



Il préférait être seul pour visiter la maison, seul pour errer à son gré dans les pièces silencieuses. Il traversa l’hypothèse d’un salon, le souvenir d’une chambre à coucher et contempla le grand vide, le vide particulier de ces maisons d’écrivains où l’absence se met en meubles, un vide triomphal immiscé entre la table et le fauteuil, entre les bibliothèques, les écritoires et les sous-main, le grand vide implacable et ironique qui broie en un rien de temps une poignée d’indices approximatifs patiemment réunis par de méticuleux archivistes, un vide qui ricane autour de la rame de papier qu’on a soigneusement posée sur la table, légèrement de biais pour faire plus vrai.

Nathalie Léger, Les Vies silencieuses de Samuel Beckett, Allia, 2006.